AU FIL DES HOMELIES

Photos

AU BAPTËME LE CHRIST ENTRE EN LUTTE CONTRE L'ESPRIT DU MAL

Is 42, 1-7 ; Ac 10, 34-38 ; Mt 3, 13-17
Baptême du Christ - année A (dimanche 11 janvier 1981)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Saint Denis : Baptême du Christ

La fête de l'Epiphanie se présente à nous comme un triptyque dont le premier volet est celui de l'adoration des mages que nous célébrions dimanche dernier, le second, le baptême du Christ, objet de la fête d'aujourd'hui et le troisième dont nous ferons mémoire dimanche prochain le premier miracle du Christ aux noces de Cana. Dimanche dernier, c'était la manifestation de Jésus aux mages venus d'Orient. Aujourd'hui c'est la manifestation de Jésus à Jean-Baptiste, aux bords du Jourdain. Dimanche dernier c'était la manifestation du Christ aux nations païennes. Aujourd'hui, c'est la manifestation du Christ à Israël à cette Alliance ancienne dont Jean est le dernier témoin, le dernier maillon. Dimanche dernier, c'était la manifestation de Jésus-Enfant. Aujourd'hui c'est la manifestation de Jésus à l'aurore de son âge mûr : "Il avait environ trente ans."

Dimanche dernier, cette manifestation du Christ se concrétisait symboliquement dans les trois dons offerts par les mages : l'or, l'encens, la myrrhe. L'or, signe de la royauté du Christ, lui qui nous dira plus tard que son Royaume n'est pas de ce monde. L'encens, signe du sacerdoce du Christ, offrant l'encens de la prière à Dieu, son Père. La myrrhe enfin, annonçant mystérieusement la Passion et la sépulture du Christ, puisque avec la myrrhe sont embaumés les corps des défunts. Aujourd'hui, ce n'est plus l'or, l'encens et la myrrhe qui manifestent symboliquement la gloire de Jésus, mais c'est l'Esprit comme une colombe, c'est la voix du Père, c'est l'eau du Jourdain. L'Esprit qui repose sur Jésus, ainsi que nous l'avait annoncé Isaïe, le manifestant comme le Messie, l'élu de Dieu, l'envoyé de Dieu. La voix du Père qui affirme que cet envoyé n'est pas un quelconque messager, un quelconque prophète, que ce Messie est le Fils unique, le Fils bien-aimé, en qui le Père a mis la plénitude de son amour. Enfin l'eau dont la signification va rejoindre, de façon mystérieuse, celle de la myrrhe offerte par les mages, dimanche dernier, à l'Enfant Jésus.

Je vous propose de nous attarder quelques instants sur ce mystère du Jourdain, le mystère de cette eau dans laquelle Jésus descend, cette eau dans laquelle Jésus est plongé et totalement immergé. Spontanément, nous pensons à l'eau, spécialement l'eau du baptême, et tout d'abord de ce baptême de Jésus qui est l'archétype de tout baptême chrétien, comme à un symbole de purification (l'eau qui nous lave) ; ou mieux encore somme symbole de vivification (l'eau qui donne la vie aux plantes, qui étanche la soif, l'eau qui est l'élément le plus nécessaire à tout être vivant). Mais il est un autre symbolisme de l'eau, qui est présent aussi dans cette fête que nous célébrons aujourd'hui, car l'eau n'est pas seulement ce qui lave, ce qui donne la vie, l'eau c'est aussi ce qui détruit. Pensons à ce que pouvaient être pour les peuples plus primitifs que nous, le déluge de l'orage, le raz-de-marée, les tempêtes de la mer. Et de nos jours encore, malgré tous les progrès de nos techniques et de notre civilisation, il arrive que l'eau de la mer ou l'eau du ciel ravagent notre terre, détruisent la vie et se présentent comme un cataclysme irrésistible.

Cette expérience quotidienne de l'eau terrifiante a marqué profondément l'esprit dans anciens et c'est pourquoi l'eau est un symbole extrêmement riche, divers, qui, tout en signifiant la vie, est aussi le lieu de l'affrontement avec la mort, avec les puissances du mal. Et précisément, le fait que le Christ soit baptisé dans le Jourdain, nous renvoie au mystère dont ce fleuve est le porteur à travers l'histoire d'Israël. Souvenez-vous quand les hébreux sortis d'Égypte ont erré pendant quarante ans à travers le désert sous la conduite de Moïse. Moïse est mort voyant de loin la terre promise et laissant entre les mains de Josué la charge du peuple élu. Et quand Josué prend la tête de ce peuple pour entrer dans la terre promise (image de cette terre promise éternelle qu'est le paradis, le Royaume où nous serons avec Dieu et où Dieu sera tout en tous), une barrière infranchissable s'interpose entre lui et cette promesse le fleuve du Jourdain qui, au temps de la moisson, déborde largement au-delà de ses rives. Et c'est alors que se réalise le premier mystère du Jourdain. Quand, sur l'ordre de Dieu, Josué fait descendre l'Arche de la présence de Dieu dans le fleuve, dès que les pieds des prêtres ont touché les eaux, une partie de celles-ci refluent vers l'amont, tandis que l'autre partie s'écoule vers l'aval. Et le peuple passe à pied sec, délivré de cette menace de l'eau, pour entrer dans la terre promise. Le Jourdain, c'était donc d'abord ce qui empêchait de recevoir la promesse.

Et ceci nous rappelle un autre épisode très semblable, symétrique en quelque sorte, celui de la traversée de la mer Rouge qui marque le début de l'exode du peuple d'Israël, comme la traversée du Jourdain en marque la fin. Le peuple avait quitté l'Égypte, appelé par Dieu à la liberté, à la délivrance des forces du mal et Pharaon poursuit le peuple. Et voilà que dans sa fuite, guidé par la colonne lumineuse de Dieu, le peuple se trouve devant la mer. Là encore, l'eau est cette barrière infranchissable, et le peuple se trouve en quelque sorte pris en étau entre Satan qui le poursuit, et cette eau qui est l'eau de la mort et dans laquelle le peuple va être noyé. Mais Dieu écarte les eaux menaçantes, Il trace un chemin pour son peuple à travers les eaux, afin qu'il puisse être délivré du mal et entrer dans la liberté.

En deçà de ces évènements, nous pensons encore avant même le début de l'histoire proprement dite à ce souvenir des origines que nous rapporte la Genèse, cette eau du déluge qui avait recouvert l'univers pécheur pour détruire le Mal, et en même temps pour anéantir cette humanité tellement enfouie dans le péché. Ceci nous permet de comprendre que pour les Israélites de l'Ancien testament (et c'est dans cette culture-là que Jésus lui-même a été élevé), l'eau est le lieu des puissances du Mal. Nous avons l'habitude de nous représenter, au plan religieux, l'univers comme partagé en trois parties : le ciel demeure de Dieu et des élus, la terre sur laquelle nous nous trouvons, déchirés entre le bien et le mal qui se disputent notre cœur, et puis les enfers, le lieu de la perdition et du mal. A cette trichotomie de l'univers religieux qui est au fond de nos représentations, les anciens substituaient une autre, analogue : le ciel, la terre et la mer. C'est la mer qui pour eux était le lieu des puissances infernales, et c'est pourquoi le psaume nous dit que Dieu a écrasé la tête du monstre satanique dans les eaux, c'est pourquoi aussi, à plusieurs reprises, le livre de Job et divers autres passages de la Bible manifestent la grandeur de Dieu en disant qu'Il a posé une limite à la mer afin qu'elle ne puisse pas la franchir. Toutes ces expressions symboliques et poétiques veulent manifester le pouvoir de Dieu Tout-Puissant, même sur le déchaînement des forces du mal. Aussi, quand Jésus descend dans le fleuve du Jourdain, ce n'est pas seulement pour accomplir un rite de purification, ce n'est pas seulement pour se soumettre avec humilité au baptême de repentir inauguré par Jean, c'est pour s'affronter aux puissances du mal. Et de vieux manuscrits de l'évangile de saint Matthieu ajoutent au texte que nous venons de lire un verset, apocryphe, mais très intéressant, dans lequel il est dit qu'au moment où Jésus descend dans le Jourdain, un feu envahit le fleuve, manifestation de cette lutte titanesque de Dieu contre les puissances du mal. Le baptême de Jésus, c'est véritablement le commencement de cette lutte inexorable entre le Fils bien-aimé du Père en qui Il a mis tout son amour et le déchaînement des puissances du mal. Cette lutte ne va jamais cesser, car sitôt remonté des eaux du Jourdain, l'évangile nous montre Jésus conduit par l'Esprit Saint au désert pour y lutter contre le diable. Et sans cesse, tout au long de sa vie publique, Jésus sera affronté aux possédés sur qui le démon s'efforce de maintenir son empire, en butte aussi à l'incrédulité, à l'hostilité, à la haine, et finalement à la violence qui le détruira. Et toute la vie du Christ est un perpétuel affrontement entre Lui dont le Royaume n'est pas de ce monde et Satan qui est le Prince de ce monde. Affrontement qui trouvera son accomplissement sur la croix, quand Jésus écrasera véritablement la tête du serpent, le dragon qu'Il avait déjà affronté dans les eaux du Jourdain.

Ainsi, toute la vie du Christ est une lutte contre le Mal, avec pour seule arme celle de l'amour : " Tu es Mon Fils bien-aimé, en Toi j'ai mis tout mon Amour". C'est cette plénitude de l'amour du Père, cette plénitude de l'Esprit Saint, qui est l'amour personnel de Dieu, cet Esprit que Dieu donne sans mesure au Christ, c'est cet Esprit d'amour qui est la seule arme dont Jésus dispose pour vaincre Satan.

Frères et sœurs, si le Christ depuis le début de sa vie publique et sans cesse s'est trouvé affronté aux forces du mal, dans une lutte de plus en plus intense et qui se terminera par ce qui, humainement et apparemment, est un échec, mais qui divinement, est la victoire des victoires, celle de sa Pâque, l'Église qui prolonge le Christ, c'est-à-dire chacun de nous, nous sommes aussi, tout au long de notre vie, engagés dans cette lutte impitoyable qui sans cesse se livre dans notre cœur, entre la douceur et la tendresse de Dieu, et ce Prince des ténèbres Satan qui sans cesse essaie de nous tirer de façon insidieuse ou explicite, dans l'inconscient quotidien de nos journées ou au grand jour, des tentations vers la médiocrité et l'indifférence, vers l'égoïsme et le refus, vers le refus de la lumière, le refus du don, le refus de la foi. Etre chrétien ce n'est pas simplement vivre une petite aventure personnelle dans laquelle on essaie de s'en sortir à peu près, en vivant de façon convenable, être chrétien, c'est être engagé dans cette grande bataille, dans cette lutte immense dont chacun de nous est l'humanité tout entière, et l'univers tout entier sont l'enjeu. Cette bataille que le Christ a livrée avant nous, qu'Il a déjà gagnée, mais que nous devons à notre tour, chacun pour notre part, et tous ensemble, revivre, renouveler pour que nous puissions être absorbés, comme dit saint Paul, dans sa victoire.

Que cette fête du baptême du Christ fortifie en nous la présence de l'Esprit Saint, Esprit de force et de lumière, Esprit d'amour et de victoire. Et que, avec le Christ, nous devenions nous-mêmes, par l'Esprit Saint, d'autres "Christ" participant à sa vie et à son triomphe.

 

AMEN

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public