AU FIL DES HOMELIES

Photos

LE BAPTÊME DU CHRIST, RÉVÉLATION DE L'AMOUR TRINITAIRE

Is 42, 1-7 ; Ac 10, 34-38 ; Mc 1, 9-15
Baptême du Christ - année B (dimanche 10 janvier 1982)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Chanteuges : La Trinité (Croix détruite)

Nous célébrons aujourd'hui, frères et sœurs, le deuxième volet du triptyque de la manifestation inaugurale de Jésus comme Sauveur, après l'adoration des mages et avant les noces de Cana, nous célébrons le baptême de Jésus, dans les eaux du Jourdain par Jean le Baptiste. Cet évènement, nous venons de l'entendre, dans le récit que nous en donne saint Marc. Et je voudrais, au lieu de faire de longues et fastidieuses comparaisons, essayer de méditer avec vous sur ce que ce texte de saint Marc, dans ses particularités propres, nous ouvre comme perspectives sur la signification profonde de cet évènement du baptême de Jésus.

La première remarque que nous pouvons faire à propos de ce récit du deuxième évangéliste, c'est que le baptême du Christ y apparaît véritablement comme l'évènement primordial, fondateur de tout l'évangile. A la différence de Matthieu et de Luc qui nous racontent d'abord l'enfance de Jésus, tous ces textes merveilleux que nous avons lus en ce temps de Noël, à la différence de Jean qui ouvre son évangile dans la face à face éternel du Verbe et du Père, Marc commence d'une manière abrupte la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ par le baptême de Jésus. Tels sont les premiers mots de l'évangile de saint Marc : "Commencement de la Bonne Nouvelle touchant Jésus, le Fils de Dieu. Une voix crie dans le désert." Et après avoir présenté en trois phrases rapides le ministère de Jean baptisant au Jourdain, c'est le texte que nous venons d'entendre : "En ce temps-là, Jésus vint et fut baptisé par Jean." C'est donc bien pour saint Marc le commencement de la Bonne Nouvelle, le commencement de la vie de Jésus-Christ, de cette vie de Dieu sur la terre qui doit bouleverser, transformer toute l'histoire du monde. Et vous le voyez, dans le texte que nous avons entendu, sitôt évoqué le baptême du Christ, une seule phrase raconte la retraite de Jésus au désert, parmi les bêtes sauvages, et c'est tout de suite la prédication : "Repentez-vous, convertissez-vous, parce que le Royaume de Dieu est là".

Il y a donc une immédiateté, une continuité directe entre ce baptême de Jésus et sa prédication sur les routes de Palestine, qui le conduira jusqu'à Jérusalem et jusqu'à la Passion, la mort et la Résurrection. C'est donc le caractère central et essentiel du baptême qui est tout d'abord affirmé. C'est de la même manière que dans les Actes des apôtres, quand il s'agira de trouver un remplaçant à Judas, le critère sera : "Un homme qui a accompagné Jésus tout le temps qu'Il a vécu parmi nous, en commençant par le baptême de Jean, jusqu'au jour où Il fut enlevé". Le baptême de Jésus est donc bien le point de départ de la vie publique.

Je voudrais maintenant entrer un peu plus en détail dans le récit que nous donne saint Marc et qui a plusieurs caractéristiques qui lui sont propres et qui sont très significatives. Tout d'abord saint Marc nous dit que Jésus après avoir été baptisé par Jean "remonta" du Jourdain. Et il ajoute aussitôt que l'Esprit descendit "en" Lui. Ces mots sont propres à saint Marc, car saint Matthieu et saint Luc nous disent que l'Esprit descendit "sur" Jésus. Et saint Jean précise qu'Il "demeura" sur Jésus, ce qui est un autre aspect de la relation de l'Esprit Saint avec Jésus, c'est cette permanence de l'Esprit qui en quelque sorte fait sa demeure sur Lui et le couvre de ses ailes. Mais saint Marc nous dit que l'Esprit est venu "en" Jésus, insistant ainsi sur la profondeur de l'intimité de cette communication de l'Esprit Saint. Or, ces deux traits, le fait que l'Esprit soit "en" Jésus au moment où celui-ci "remontait" des eaux sont des citations explicites d'un passage du prophète Isaïe au chapitre soixante-troisième. Dans cet oracle, le peuple appelle Dieu au secours en évoquant le passé et Isaïe écrit : "Ils se souvinrent des jours d'autrefois, de Moïse son serviteur, et ils disaient : Où est celui qui fit remonter de la mer, le Pasteur de son troupeau ? Où est celui qui mit en lui son Esprit Saint?" Ce sont exactement les mêmes mots que dans saint Marc et il nous apparaît donc que celui-ci volontairement, veut présenter Jésus comme le nouveau Moïse, le nouveau Pasteur du peuple, celui devant qui, nous dit Isaïe : "Dieu a fendu les eaux de la mer, ce Dieu qui a fait marcher son peuple au fond de l'abîme, car l'Esprit de Dieu les menait au repos".

Mieux encore, voici que quelques phrases plus loin, ce même oracle d'Isaïe se termine par ce cri merveilleux que nous avons entendu tout au long de l'Avent et qui est comme le sommet de l'attente et du désir de tout l'Ancien Testament: "Ah ! si tu déchirais les cieux et si tu descendais !" Or, précisément, saint Marc au moment où Jésus remonte des eaux, ne nous dit pas comme saint Matthieu ou saint Luc que le ciel s'est ouvert, mais que Jean vit les cieux se déchirer. Dans toute la Bible ce sont les deux seuls passages où est employée cette image des cieux qui se déchirent. Le baptême du Christ est donc bien l'accomplissement de cet immense désir et de cet appel de l'Ancien Testament ainsi résumé et mené à son sommet par l'oracle d'Isaïe. En vérité, Dieu déchire les cieux, et Il les fait communiquer avec la terre. Nous pouvons à bon droit affirmer que saint Marc a volontairement emprunté ces images à Isaïe pour manifester à la fois en Jésus le véritable Pasteur qui va prendre la tête de son peuple pour lui faire traverse non plus la mer rouge, mais les abîmes de la mort pour que le ciel et la terre puissent entrer en communion, ce ciel était fermé depuis le premier paradis, depuis le péché de nos premiers parents.

Une autre caractéristique de ce texte de saint Marc, ce sont les termes dans lesquels nous est rapportée la voix du Père descendant du ciel. Alors que saint Matthieu écrit : "Une voix se fit entendre du ciel qui disait : Celui-ci est mon Fils Bien-Aimé", ce qui semble indiquer que la voix s'adressait à tous ceux qui étaient présents, alors que saint Jean insiste sur le fait que c'est le Baptiste qui a entendu cette voix et qui a compris que Jésus était l'Elu de Dieu, dans saint Marc, c'est à Jésus Lui-même que cette voix s'adresse. Le Père ne dit pas : "Celui-ci est mon Fils Bien-Aimé", mais :"Tu es mon Fils, mon Bien-Aimé, en Toi j'ai mis toute ma joie, toute ma faveur, toute ma complaisance". "Tu es mon Fils", c'est une citation du psaume deuxième, un des grands psaumes messianiques, dans lequel est inclus cet oracle : "Tu es mon Fils, moi aujourd'hui, je t'ai engendré", référence à cette génération éternelle du Fils par le Père, dans le secret de la Trinité. C'est d'ailleurs en ces termes que saint Luc rapporte la voix du Père au moment du baptême. Mais saint Marc ajoute : "Tu es mon Fils en qui j'ai mis toute ma joie". Et il s'agit ici d'une citation d'Isaïe au chapitre quarante-deuxième, qu'on appelle les chants du Serviteur que nous entendions, il y a quelques instants, au début de cette eucharistie dont c'était la première lecture : "Voici mon Serviteur en qui j'ai mis toute ma joie". Jésus apparaît donc tout à la fois comme le Fils éternel du Père, engendré de toute éternité, et comme Serviteur de Dieu. Or, parler du Serviteur, d'après les oracles d'Isaïe, c'est parler de ce Serviteur Souffrant qui portera les péchés de la multitude et sera mis à mort à cause de nos péchés. Jésus apparaît donc comme celui qui, dès son baptême, oriente ses pas vers la souffrance, la passion et la croix. Et cela est confirmé dans l'expression : "Tu es mon Fils Bien-Aimé en qui j'ai mis toute ma joie", par l'emploi du qualificatif "Bien-Aimé" donné par le Père à Jésus. Il s'agit une fois encore d'une référence explicite, car cet adjectif "Bien-Aimé" ne se trouve que deux fois dans la Bible : ici quand le Père parle à Jésus, et au moment du sacrifice d'Isaac par Abraham, quand Dieu dit à Abraham : "Prends ton fils, ton bien-aimé, et monte sur la montagne que je t'indiquerai pour l'offrir en sacrifice". Référence encore tout à fait claire au sacrifice du Christ sur la croix, préfiguré par ce sacrifice d'Isaac sur le mont Moriah. Jésus est donc le Fils éternel du Père, le Fils Bien-Aimé, et c'est pour cela qu'Il est le Serviteur Souffrant offert en sacrifice. Si le Père demande à son Fils de porter sur Lui le péché du monde, jusqu'à la Passion et la mort, c'est précisément parce qu'Il est son Fils Bien-Aimé, le Fils de son amour, parce que c'est cet amour infini du Père résidant dans le Fils qui le conduira jusqu'au plus grand amour, jusqu'au don de soi sur la croix pour le salut du monde.

Au début de ce ministère de Jésus, voici donc que nous sommes d'un seul coup, introduits au plus profond du mystère de la Trinité. Le premier acte de Jésus dans sa vie publique, la première parole de l'évangile dès son commencement, selon saint Marc, c'est la révélation de l'intimité infinie, éternelle, inimaginable du Père et du Fils : "Tu es mon Fils, Tu es mon Bien-Aimé, et parce que Tu es mon Bien-Aimé, en Toi Je mets tout mon amour, en Toi Je mets tout mon Esprit". Et l'Esprit Saint déchire les cieux et descend sur Jésus, non pas que Jésus ait besoin de recevoir l'Esprit comme s'Il ne le possédait, puisque de toute éternité, le Père, le Fils et l'Esprit Saint vivent dans cette communion d'amour infini à laquelle Ils nous appellent et veulent nous introduire. Mais, précisément, au début de l'évangile, le Père proclame que Jésus est son Fils, son Unique, son Bien-Aimé, et en même temps, Il manifeste qu'entre Lui et son Fils Bien-Aimé, l'Esprit Saint est comme cette effusion d'amour, cet Esprit vivifiant qui ne cesse de jaillir du cœur du Père pour se répandre dans le Fils, et de rejaillir du cœur du Fils pour remonter vers le Père.

C'est donc au cœur même de la Trinité que cet évènement du baptême de Jésus au Jourdain, nous situe. Jésus n'est venu sur la terre, l'évangile n'a de sens, il n'y a de Bonne Nouvelle que parce que le Père aime infiniment le Fils, son Unique, son Bien-Aimé, et qu'Il lui donne sans cesse son Esprit-Saint, cet Esprit d'Amour. Mais ce mystère de la Trinité, ce mystère incommensurable et sans limites, ce mystère éternel, voici qu'il est introduit dans notre monde. Le ciel s'est déchiré et la voix du Père s'est fait entendre sur la terre, l'Esprit Saint est descendu sur la terre en même temps que Jésus descendait dans les eaux du Jourdain, pour rassembler en Lui toute la misère des hommes, et remontait de ces eaux pour entraîner avec Lui tout l'univers. Le mystère de la Trinité nous est donné, l'intimité de Dieu nous est offerte, le ciel s'est déchiré, nous sommes appelés à entrer dans ce mystère de l'Amour de Dieu. Et c'est la signification de ce baptême de Jésus. Par ce baptême, l'ouverture du mystère de la Trinité est proclamé à tous les hommes comme une Bonne Nouvelle. Nous sommes participants du mystère de Dieu, nous faisons partie de la famille de Dieu, nous sommes Fils de Dieu comme Jésus est le Fils Unique, le Bien-Aimé. Et pour entrer ainsi dans ce mystère de l'amour de Dieu, il faudra que Jésus passe par sa Pâque, qu'Il nous fasse passer avec Lui par sa Pâque, c'est-à-dire par sa souffrance, par sa Passion et sa mort, et sa Résurrection. En même temps qu'Il est le Fils Bien-Aimé du Père, Il est Celui qui accepte de prendre sur Lui tous les péchés du monde, le Serviteur qui, dès le début de sa vie publique et la proclamation de la Bonne Nouvelle, prend le chemin de la Pâque, le chemin de la croix, car c'est à travers sa Pâque que nous pouvons entrer avec Lui dans cet inimaginable amour du Père, être remplis du Saint-Esprit et devenir entièrement semblables à Lui, Jésus-Christ, qui s'est fait semblable à nous pour que nous soyons ses frères. Telle est donc la révélation tout entière présente dès la première page de l'évangile : Dieu est amour, Père Fils et Esprit, Il déchire les cieux pour que nous puissions entrer dans son amour et Il ira ouvrir ce chemin jusqu'à déchirer son propre corps sur la croix.

Frères et sœurs, en méditant cet évangile du baptême du Christ, comprenons à quelle vocation nous sommes appelés : chrétiens, nous ne sommes pas appelés simplement à une vie honnête, droite, nous ne sommes pas appelés simplement à réaliser notre vie humaine, mais nous sommes appelés au-delà des limites de note humanité à entrer de plain-pied dans le mystère même de Dieu. Dieu veut mettre son amour dans notre cœur, pour que notre cœur soit déchiré comme les cieux que Dieu a déchiré pour venir jusqu'à nous. Que notre cœur soit déchiré pour qu'il puisse ainsi agrandi, déborder d'amour, afin que le monde en soit rempli et que l'univers tout entier soit sauvé.

 

AMEN

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public