AU FIL DES HOMELIES

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DE PERSONNE A PERSONNE

Is 42, 1-7 ; Ac 10, 34-38 ; Mt 3, 13-17
Baptême du Christ - année A (dimanche 15 janvier 1984)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Saint Denis : Baptême du Christ

"J'ai fait de toi l'Alliance avec mon peuple et la lumière des nations ". En relisant le texte de saint Matthieu sur le baptême du Christ, ce matin, je pensais qu'il y avait sûrement quelques exégètes, quelques scribes instruits dans les lettres et dans la science de l'interprétation biblique, et dont souvent l'érudition par trop rationaliste n'a d'égale que la générosité, pour imaginer que ce texte est composé de deux morceaux. Un premier morceau qui est un événement historique tout à fait banal et presque insignifiant : Jésus, ayant entendu parler de Jean le Baptiste qui accomplissait un rite de purification, serait venu au bord du Jourdain, et Jean choqué de voir cet homme qu'il tenait lui-même pour un maître supérieur à lui, aurait finalement accepté presque malgré lui, de le baptiser. Tel serait le premier épisode : ce genre d'événement à cause de son caractère ; anonyme et quotidien, ne fait pas de problème au sujet de la vraisemblance historique, et par conséquent il est très facilement acceptable.

Il y aurait un deuxième morceau ; et là nos savants ne s'aventureraient pas à dire que c'est historique : une sorte de mise en scène pour bien faire comprendre aux premières communautés chrétiennes que Celui qui venait se faire baptiser ce jour-là n'était pas n'importe qui. Cette mise en scène est plus compliquée ; il y a un personnage étrange qui apparaît sous la forme d'un volatile et qui plane au-dessus des eaux et que Jésus est seul à voir d'ailleurs. On ne dit pas : "la foule le vit", mais simplement : "Jésus vit ". En outre, pour parler comme au cinéma ou à la télévision, une sorte de " voix-off " la voix du Père qui retentit sur les eaux, mais comme ces éléments sont peu vraisemblables, car ces choses n'ont jamais surgi dans notre expérience, on dira pudiquement qu'il s'agit d'une "relecture" ce qui signifie : on n'était pas trop sûr de ce qui s'était passé, mais on voulait "exprimer" que Jésus était le Fils de Dieu.

Ainsi, subrepticement avec beaucoup de prudence, on essaye de partager dans l'évangile d'une part, ce qui nous paraît acceptable, un événement historique tout à fait identifiable, un fait banal et quotidien, et d'autre part une manière de s'exprimer, une colombe, une voix qui profère des paroles mystérieuses. Et vous pensez bien qu'au moment de son baptême, il n'était pas possible que Jésus ait eu la conscience d'être Fils de Dieu ! Il commençait à peine sa mission ! Et de plus qui dans la foule aurait pu comprendre ce genre d'épisode. Alors il s'agit d'une manière de s'exprimer qui relève de la première communauté chrétienne, laquelle voulait affirmer simplement que, dès ce jour-là, le Christ avait commencé sa mission de Messie et s'orientait vers cette tâche qui lui arrivait presque par surprise, la tâche de sauver le monde.

Ce n'est pas tout à fait mon sentiment, il me semble que si les évangélistes nous rapportent une scène aussi forte, ce n'est pas eux qui ont pu l'inventer. Qu'on ne nous demande pas comment était cette colombe, était-ce une colombe réelle qui, à ce moment-là aurait plané au-dessus de Jésus ? je pense que cette manière d'interpréter les choses correspond à notre mentalité mais n'a pas grand sens dans l'événement qui nous concerne. Qu'on ne me demande pas, non plus, si les auditeurs ont dû tendre l'oreille pour comprendre la voix du Père : le problème n'est pas là, parce qu'il s'agit, au sens strict du mot, d'un mystère, c'est-à-dire une œuvre de Dieu et qu'il a bien fallu traduire et exprimer par des mots, des gestes et par une vision humaine la réalité de ce qui s'est passé. Mais ce qu'il paraît fondamental d'affirmer, c'est qu'au moment même où Jésus entre dans le Jourdain pour y être baptisé par Jean, à ce moment même, réellement, historiquement, le Père a manifesté au peuple d'Israël la véritable nature de Celui qui était baptisé : "Celui-ci est mon Fils Bien-aimé". Tel est l'élément fondamental et essentiel sur lequel repose notre foi.

En effet, si à ce moment-là, le Christ n'avait pas été manifesté réellement à Israël, nous ne saurions pas qui Il est. Or, l'importance même du baptême est qu'à partir de ce jour-là le Christ a été réellement manifesté à Israël et révélé dans ce qu'Il est vraiment. Peut-être que les gens ont mis du temps à le comprendre, mais le Christ lui-même a été manifesté en vérité tel qu'Il était. Je voudrais faire référence, pour vous faire percevoir ce que je veux dire, à une expérience qui a du être familière à ceux d'entre vous qui ont par le mariage, fondé un foyer. Pour vous messieurs, la première fois que vous avez rencontré celle qui allait devenir votre épouse, ce qui vous a frappé ce n'était pas simplement la couleur de ses yeux, ou la teinte de ses cheveux, ou la manière dont elle s'habillait avec goût, peut-être que cela a eu une certaine importance, mais vous savez bien qu'au moment où vous vous êtes dit : "j'aimerai cette jeune fille-là toute ma vie", ce n'est pas simplement à partir de son aspect extérieur, même pas simplement à partir d'un regard ou d'un sourire, mais vous avez recherché en elle, de tout votre cœur quelque chose de plus profond. Et de même pour vous, mesdames, ce n'est pas parce que votre futur était bardé de diplômes en sortant de l'université ou d'une grande école, ou parce qu'il était beau, grand et fort que vous êtes tombée amoureuse de lui, même si cela a pu avoir une certaine importance. En réalité c'est parce que, dans le moment même où vous avez rencontré ce garçon, vous vous êtes dit : "celui-là je pourrai l'aimer toute ma vie" ! Il est donc important à ce moment-là, je parle de votre dernier amour, qu'en face de quelqu'un vous ait été révélé le mystère de sa personne. Vous aviez rencontré beaucoup de jeunes gens, ou beaucoup de jeunes filles jusque-là mais jamais vous ne vous étiez dit : celui-là ou celle-là, je pressens ce qu'il est aujourd'hui même et ce qu'il peut devenir pour moi au fond de mon cœur. Peut-être qu'ensuite, il y a eu des déceptions, peut-être qu'il y a eu une première erreur d'appréciation ! ça peut toujours arriver, il paraît que l'erreur est humaine et particulièrement en ce domaine. Mais je crois, fondamentalement que votre regard, à ce moment-là, a éclairé le cœur de l'autre et y a discerné son secret. Et de même pour votre partenaire qui a deviné, à ce moment-là, qu'il y avait au fond de vous quelque chose qu'il ou elle pourrait aimer toujours. En ceci consiste le secret même de la personne. Nous ne sommes pas réductibles à un certain nombre de qualités physiques, morales, spirituelles, l'important est que tout ce que nous percevons et recevons de l'autre, nous le percevons comme enraciné dans le secret de sa personne. Et c'est cela précisément que l'on aime. Voilà pourquoi l'amour est une tâche infinie, même si toute personne humaine est une réalité créée, en réalité aimer quelqu'un, c'est une tâche qui n'a pas de limites, c'est un véritable océan, c'est vouloir cerner l'infini même qui jaillit au cœur de la personne que l'on aime. Cela d'ailleurs pour une raison bien simple : la racine même de la personne, c'est l'Amour même de Dieu qui la fait vivre et la fait exister. Mais au plan purement humain, ce que l'on devine dans le cœur de l'autre et que l'on saisit du premier coup, c'est le fait qu'il est quelqu'un et de ce fait ne se réduit pas simplement à telle ou telle qualité que l'on apprécie de lui ou d'elle.

Il en va de même pour le Christ : quand le Christ est venu, Il a voulu nous dire qui Il était, Il n'est pas venu pour autre chose. Le mystère de Dieu, c'est qu'Il a voulu révéler le fond de son cœur, le secret de sa Personne ; sinon, il faut le dire franchement, Il nous aurait menti, Il se serait fait passer pour quelqu'un qui a une fonction ou un métier. Mais vous savez bien que, quand on a dit le métier que faisait quelqu'un, on n'a pratiquement rien dit de son identité. Or, le Christ n'est pas venu simplement pour accomplir une fonction qui serait de nous sauver ! d'emblée il voulait nous révéler qui Il était, Il a voulu nous révéler le secret même de sa personne. Et être chrétien aujourd'hui, c'est reconnaître le Christ comme Fils de Dieu, comme manifestant aujourd'hui encore ce qu'Il est vraiment de toute éternité : Le Fils éternel de Dieu, la Personne même du Fils de Dieu. Jésus n'est pas simplement quelqu'un qui accomplit une fonction ou une mission à l'intérieur de l'humanité ; ce n'est pas quelqu'un qui propose un modèle de vie mais d'abord quelqu'un qui nous dit amoureusement qui Il est.

Or il y a quelque chose de tout à fait particulier : Jésus ne peut pas dire tout seul qui Il est, d'une certaine manière, Il ne peut pas le dire Lui-même. Cela nous arrive de temps en temps dans notre propre expérience, lorsqu'on dit cette très belle expression : "Un tel ou une telle m'a révélé à moi-même". Il arrive d'ailleurs que dans le mariage, un jeune homme ou une jeune fille trouve un épanouissement si grand si profond qu'à ce moment-là, il puisse dire de celui ou de celle qu'il aime : "Il ou elle m'a révélé à moi-même". C'est une grande grâce de trouver tout à coup quelque chose de soi-même que l'on ne devinait pas par ses propres forces tandis que l'autre vous l'a fait découvrir. Or, dans la vie de la Trinité il y a quelque chose de semblable : le seul qui peut dire vraiment qui est le Fils, c'est son Père. Un enfant d'homme ne trouve son identité qu'en grandissant, qu'en croissant à l'intérieur de l'amour de ses parents, où il trouve son identité et la plénitude de sa personnalité : de la même manière, le Fils est Fils parce que tout ce qu'Il est, Il l'a reçu de son Père. Donc au moment où le Christ devait être manifesté à Israël, ce ne pouvait être que dans le Père qui le manifeste dans ce qu'il est en vérité et personne d'autre. Ce n'est même pas Jean-Baptiste qui pouvait proclamer Jésus comme le Fils de Dieu. Jean-Baptiste a dit ce que Jésus vient faire. Il l'a désigné comme Messie comme Celui qui vient accomplir le "métier" de Sauveur ; mais il n'a pas dit : "Il est le Fils de Dieu". Ainsi il n'y a que le Père qui peut dire vraiment qui est le Christ. Et le mystère que nous fêtons, en ce jour c'est que Dieu nous a parlé et nous a parlé par son Fils et dans son Fils.

Et pourquoi tout cela ? parce qu'Il voulait nous donner l'Esprit ; et c'est pourquoi l'Esprit plane au-dessus des eaux, c'est pourquoi Il a la figure d'une colombe, car il étend les ailes pour manifester qu'en reposant sur le Christ, Il veut en réalité englober toute l'humanité. C'est comme au jour de la première Création lorsque l'Esprit de Dieu planait sur les eaux ; mais il plane sur les eaux au sens où il veut envahir l'humanité tout entière de sa présence et de l'amour du Père, à travers le Christ. Et pourquoi ? pour que nous entrions dans la relation au Père : "J'ai fait de toi une Alliance avec mon peuple". L'Alliance, c'est le Christ Lui-même, le Christ comme lien, comme attache, comme amarre par laquelle ce monde qui dérive et qui s'en va est raccroché, fermement attaché au cœur du Père.

Lorsque nous disons que nous sommes croyants, nous disons une chose folle, nous disons que nous connaissons Dieu en personne, dans l'intimité même de son secret, secret que nous avons vu resplendir par la Parole du Père dans le cœur du Christ, et plus fou encore, nous disons que nous sommes invités à entrer dans cette relation de personne à personne, appelé à entrer dans le Christ qui est Alliance, attachés, tenus par la main : et cette main qui nous tient, c'est le Christ, et l'autre main, c'est l'Esprit Saint. Ainsi, en ce jour, le fleuve qui coule, ce n'est pas simplement le Jourdain, bien sûr il fallait un fleuve puisque Jean baptisait dans l'eau, mais le fleuve qui coule, c'est l'amour du Père. Et quand le Christ entre, pour son baptême dans le Jourdain, Il nous manifeste que depuis toujours Il était plongé dans l'amour du Père qui ne demandait qu'à se répandre comme un fleuve sur toute l'humanité pour qu'elle soit prise dans cette relation d'amour avec le Père. Dieu a révélé son Fils comme Christ pour que nous-mêmes, nous soyons révélés à nous-mêmes, car en ce jour, Dieu nous révèle à nous-mêmes comme personne. Nous fêtons, nous célébrons notre dignité d'enfant de Dieu nous connaissons le Père en personne, et nous le connaissons par le Christ, et parce que nous nous découvrons nous-mêmes comme personnes, nous découvrons les richesses infinies de l'Esprit qui n'ont pas fini de s'épuiser, elles qui doivent combler nos cœurs de la plénitude de Dieu.

Frères et sœurs, nous vivons dans un monde où très souvent, nous gémissons en le trouvant impersonnel. Mais si nous pouvions être de vrais témoins de l'Amour personnel de Dieu qui a été manifesté pour son Fils, en ce jour-là ! Et si nous pouvions être les témoins de ce que désormais tout homme tient sa dignité suréminente du fait que Dieu veut sans cesse le révéler à Lui-même. Commençons donc par ce domaine le plus proche de nous, celui dans lequel nous vivons, cet univers familier et familial, ces communautés que nous formons au plan de travail, au plan de la vie sociale, au plan surtout de notre communauté chrétienne, et acceptons de jouer ce jeux merveilleux qui a été inauguré sue le Jourdain, acceptons d'entendre en ce jour la voix du Père qui nous dit que nous sommes ses enfants bien-aimés. Acceptons de reconnaître Jésus-Christ, Dieu en personne, Celui qui nous introduit par l'Esprit dans l'Amour de son Père.

 

AMEN

 
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