AU FIL DES HOMELIES

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ET JE TE PORTAIS DANS MES BRAS

Is 42, 1-7 ; Ac 10, 34-38 ; Mc 1, 9-15
Baptême du Christ - année B (dimanche 13 janvier 1985)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

"Après son baptême, Jésus s'en alla en Galilée en prêchant partout : "Repentez-vous car le Royaume de Dieu est proche". Pour bien comprendre la signification que Jésus a donné à son baptême, il nous faut repartir de la signification que pouvait avoir le rite du baptême dans les milieux juifs contemporains. Car contrairement à ce que nous pourrions penser, le baptême n'était pas quelque chose de très enraciné dans la tradition d'Israël. C'était même le "dernier cri" de la pratique religieuse de l'époque, c'était un peu une "mode", c'était une nouveauté.

En effet il faut comprendre que, depuis quelques décennies la sensibilité religieuse du peuple d'Israël était en pleine effervescence et en plein bouillonnement pour des raisons assez précises, mais dont la plus importante était sans doute celle-ci : l'héritage spirituel d'Israël, c'est la Loi. Ce qui fait qu'un israélite se reconnaît comme un membre du peuple de Dieu, c'est la vie selon la Loi. Seulement, à cette époque-là, on commençait à se rendre compte d'une exigence si profonde et si radicale de la loi qu'il semblait pratiquement très difficile de pouvoir l'appliquer intégralement, de pouvoir vivre, comme on disait alors selon "la justice", c'est-à-dire d'obéir et de satisfaire à tous les préceptes de la loi. Ou plutôt, il y avait dans le judaïsme contemporain de Jésus, deux grandes tendances à ce sujet.

Celle à laquelle on pense le plus souvent est celle des pharisiens pour lesquels le plus clair du temps de la vie d'un homme se passait à démultiplier avec scrupule les multiples détails des implications de l'observance de la Loi, de telle sorte qu'on passait pratiquement autant de temps à discuter sur la loi, sur ce qu'il fallait faire et ne pas faire, qu'à agir et à vivre selon cette loi. Ce judaïsme pharisien qui a beaucoup de grandeur, beaucoup d'exigence, était en réalité une impasse, car plus on multipliait les exigences, plus on compliquait les étapes de l'observance, plus il était difficile en fait de vivre avec la conscience tranquille. Et passe encore pour les rabbins et pharisiens qui avaient tout le loisir de s'appliquer à étudier la Torah au moins à mi-temps, l'autre moitié du temps se passant à exercer un métier qui leur permette de vivre, mais pour la plupart des gens, l'étude de la Torah jusque dans ses derniers détails, et surtout l'observance de la loi dans ses moindres détails était pratiquement quelque chose d'impossible.

C'est pourquoi, on rencontrait une seconde tendance, celle du judaïsme populaire qui était un peu désespéré, au sens où ce pauvre peuple considérait encore qu'il devait vivre selon la loi, mais comment faire ? Plus les docteurs multipliaient les exigences plus les pauvres comprenaient qu'ils n'y arriveraient jamais.

Des deux côtés, c'était donc une impasse. L'impasse du pharisaïsme consistera à se raidir et à se dire : "de toute façon, il faut y arriver", et donc à miser tellement sur la volonté de l'homme, sur la force de la pénétration de l'intelligence pour déterminer les moindres détails de l'application que cette "observance" deviendra presque invivable.

C'est pour cela qu'à tout moment les pharisiens feront des reproches à Jésus par exemple de guérir le jour du sabbat et que Jésus, avec de simples arguments de bon sens, leur expliquera qu'ils sont complètement "à côté du sujet". De l'autre côté, le judaïsme populaire avait quelques difficultés à sortir de cette espèce de marasme et d'impuissance à observer la loi. Et c'est là sans doute que, par la miséricorde de Dieu, s'est levé un nouveau type de prophètes dont le plus marquant et le plus important parce qu'il a sans doute été un grand initiateur en la matière, a été Jean le Baptiste. Il y avait donc ce qu'on appelle habituellement un mouvement baptiste. En quoi consistait ce mouvement ?

Tout d'abord, vous remarquerez à quel point la prédication de Jean-Baptiste ne consiste pas à faire de longues péroraisons sur la manière d'observer la loi. C'est un appel brutal, massif à vivre pour Dieu, c'est-à-dire à se convertir, à changer radicalement l'orientation de sa vie. Il donne, bien entendu, un certain nombre de conseils pratiques qui relèvent de la charité la plus élémentaire. Mais fondamentalement, Jean-Baptiste proclame au peuple que l'essentiel c'est de tourner sa vie vers Dieu, vers le Royaume à venir. Il est impossible que Dieu nous laisse dans ce marasme, dans cette impuissance radicale à vivre selon son amour. Et Jean-Baptiste a donné au peuple, sous l'impulsion prophétique de l'Esprit, un signe qui manifeste cette conversion et ce signe c'est le baptême. Il nous est bien précisé que ce baptême est pour la rémission des péchés, un baptême de pénitence, de conversion, de changement de cœur pour la rémission des péchés. Cela voulait dire que Jean-Baptiste prenait en compte le fait qu'on n'arriverait jamais par soi-même à vivre totalement et pleinement la loi, que face à toutes les exigences de la loi, nous autres, pauvres hommes, nous serions toujours dans une situation d'échec, mais qu'au moins on pouvait faire quelque chose (c'est dans ce sens-là que Jean-Baptiste a pu connaître un réel succès auprès des foules). Il proposait donc de faire un geste, un geste de conversion et de pénitence par lequel on s'en remettait à Dieu, un geste de miséricorde pour dire à Dieu : "Seigneur notre péché est toujours là nous n`arrivons pas à vivre dans la justice, à vivre pleinement selon ton amour, mais au moins nous faisons ce geste, et nous croyons qu'à travers ce geste de l'eau qui est une purification de notre corps, en même temps, Toi, Seigneur, Tu commences à purifier notre cœur et à remettre nos péchés". Autrement dit c'était la prise en compte de la misère humaine face aux exigences de Dieu, face aux exigences de la loi, misère humaine qui crie vers Dieu, lui demandant de faire intervenir sa puissance et d'accomplir la purification des péchés. C'était donc déjà une sorte de clin d'œil à la miséricorde de Dieu qui commençait à se répandre parmi le peuple.

Et les chrétiens, les disciples du Christ, ne s'y sont pas trompés lorsqu'ils l'ont appelé le Précurseur. Il était celui qui, comme un héraut, commençait déjà à redonner confiance au peuple. C'est pourquoi aussi, lorsque le Christ vient au baptême, Jean-Baptiste est surpris. Jean-Baptiste était un membre de la famille de Jésus, puisque Elisabeth et Marie étaient cousines, il pouvait peut-être pressentir quelque chose du mystère du Seigneur, même s'il n'en avait pas eu encore la révélation puisqu'elle va lui être donnée au moment du baptême. Jean-Baptiste, en voyant s'approcher Jésus, est parfaitement conscient de la signification du baptême qu'il donne. Alors, il ne peut pas s'empêcher de Lui dire : "ce baptême n'est pas pour toi". Et saint Matthieu ajoute : "c'est plutôt moi, dit Jean, qui devrais être baptisé par toi".

On a donc là un dialogue tout à fait étonnant. C'est comme si le Christ venait et disait à Jean-Baptiste : "Je veux absolument, non seulement être baptisé, mais d'une certaine manière, je veux m'emparer du geste que tu as déjà accompli prophétiquement au milieu d'Israël". Ainsi le baptême de Jésus n'est pas simplement le fait qu'Il se soumettait à une pratique nouvelle dans la religion de son temps. C'est le fait que Jésus, en se plongeant dans l'eau, veut s'approprier le baptême de Jean. Mais alors, et je crois que c'est là tout le sens du baptême du Christ, il se passe quelque chose qui révèle à Jean-Baptiste le sens nouveau du baptême que Jésus vient inaugurer. Et ceci sous deux aspects.

Le premier, c'est que Jésus, au moment où Il est plongé dans l'eau reçoit la voix céleste du Père qui le désigne : "Voici mon Fils bien aimé en qui j'ai mis tout mon amour". Cette parole est empruntée à plusieurs passages de l'Ecriture, mais elle fait très explicitement allusion au Serviteur souffrant d'Isaïe. Le Serviteur souffrant c'est un personnage mystérieux qu'Isaïe avait proclamé prophétiquement, un homme qui se fait le serviteur de tous, serviteur jusqu'à la souffrance et jusqu'à la mort et qui, mystérieusement, par cette souffrance et par cette mort, porte la destinée et le péché du peuple. Ainsi, lorsque Jésus descend dans les eaux du Jourdain, Il est proclamé par son Père comme le Fils, comme le Serviteur, comme Celui qui prend sur Lui toute la destinée du monde. Autrement dit, le sens du baptême change. Pour Jean-Baptiste, c'était tout simplement proclamer aux foules : "tournez votre cœur vers Dieu". Pour Jésus, lorsqu'Il plonge dans les eaux du Jourdain, il ne s'agit plus de dire mais d'agir : car c'est lui qui va porter réellement notre histoire de misère et de péché. Il est le Serviteur et il ira jusqu'à la mort pour porter la destinée de l'humanité qui s'était détournée de Dieu. Jusqu'à maintenant Jean-Baptiste nous disait : "tournez votre cœur", mais dans une certaine mesure Jean-Baptiste se faisait illusion en croyant que les hommes en étaient capables. Ici le Christ promet qu'il est venu pour servir l'homme et tourner réellement son cœur vers Dieu. Jean-Baptiste était simplement un exécutant, maintenant Jésus prend l'initiative de porter la destinée du peuple. Il n'agit pas comme un simple exécutant Il est Celui qui prend l'initiative de changer réellement le cœur de son peuple Et aussitôt après Il pourra dire de façon beaucoup plus efficace que Jean-Baptiste : "repentez-vous", car sa Parole se concrétisera immédiatement par le pardon des péchés qu'Il accordera à ceux qui viennent à Lui : "Je te le dis, tes péchés te sont pardonnés". Cela, Jean-Baptiste ne l'a jamais dit.

La deuxième ligne dans laquelle s'approfondit de façon décisive et sans commune mesure avec ce qu'était auparavant le baptême de Jean-Baptiste, c'est le fait que l'Esprit descend et que les cieux s'ouvrent sur le Christ. Qu'est ce que cela veut dire ? Jusqu'ici, lorsque Jean-Baptiste disait : "tournez vos cœurs vers le Seigneur", il donnait un avertissement : "attention, le Royaume va venir. Mais nous ne le voyons pas encore, puisque précisément il doit venir". Or, c'est au moment où Jésus est baptisé au moment où Il s'est mis aux pieds de l'humanité pour le servir et non pour être servi, c'est précisément à ce moment-là que les cieux s'ouvrent et que le monde de Dieu, l'Esprit Saint fait irruption dans le monde ancien. Au moment même où Il reçoit le baptême, Jésus ouvre les cieux, le monde nouveau entre dans notre monde ancien, à travers le geste même par lequel Jésus s'offre comme Serviteur du dessein du Père et Serviteur de la vie du monde.

Autrement dit, le baptême du Christ a ceci de différent avec le baptême de Jean, qu'il est immédiatement efficace pour que l'humanité entre dans le monde nouveau, puisque le monde nouveau entre dans notre humanité à travers le Christ Serviteur. Je n'ai pas besoin de trop développer les conséquences que le baptême de Jésus peut avoir pour nous aujourd'hui.

La première, c'est un appel à retrouver toute la profondeur et toute la beauté de notre baptême. Le baptême, c'est l'irruption du Royaume ce sont les cieux qui s'ouvrent pour un enfant ou pour un adulte qui est baptisé. C'est l'Esprit qui descend sur une personne humaine pour l'envahir et la saisir totalement, et pour la faire entrer dans le monde nouveau. Et nous, qui sommes des chrétiens, bénéficiaires de cette parole que le Christ a dite : "Allez, enseignez, baptisez toutes les nations au nom du Père, et du Fils et du Saint Esprit", nous sommes ceux en qui le monde nouveau est apparu par la déchirure des cieux L'Église aujourd'hui est le Peuple dans lequel le monde nouveau fait irruption pour envahir de sa jeunesse et de sa force ce monde usé par son péché.

La seconde conséquence, celle qui concerne le baptême comme l'œuvre du Christ Serviteur de Dieu, je voudrais simplement l'évoquer par une petite parabole que j'ai lue récemment sous la plume d'un théologien d'Amérique latine. C'est une parabole : Il s'agit d'un homme qui, vers la fin de sa vie, dit à Dieu: "Seigneur, avant de mourir je voudrais revoir toute ma vie". Et le Seigneur lui dit : "Entendu, je vais te faire revoir toute ta vie, mais à travers une image". Alors l'homme a une vision et il voit une de ces grandes plages de sable fin, comme il peut y en avoir sur le littoral du Brésil. Et sur cette immense plage, il voit simplement des traces de pas de deux personnes qui marchaient côte à côte. Et à certains moments, il y avait les traces des pas de deux personnes, et à d'autres moments, il y avait des traces de pas d'une personne. Et en se grattant la tête et en réfléchissant, l'homme dit à Dieu : "mais tu vois ! ces endroits où il n'y a qu'une seule trace de pas, représentent les moments où j'ai le plus souffert dans ma vie, pourquoi donc n'as-tu pas marché à mes côtés ? J'étais seul à ce moment-là. Et d'ailleurs, je le sentais bien que tu n'étais pas là !" Mais alors Dieu lui dit : "Détrompe-toi, ces traces de pas, elles te ressemblent beaucoup, mais ce ne sont pas les tiennes, ce sont les miennes. Car lorsque tu souffrais beaucoup, c'était moi qui me tenais à tes cotés, moi le serviteur souffrant, et je te portais dans mes bras".

 

AMEN

 
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