AU FIL DES HOMELIES

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L'ESPÉRANCE COMME UNE PETITE FILLE CACHÉE DERRIÈRE SES DEUX GRANDES SŒURS LA FOI ET LA CHARITÉ

Is 42, 1-7 ; Ac 10, 34-38 ; Mt 3, 13-17
Baptême du Christ - année A (dimanche 14 janvier 1990)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

"Ce qui m'étonne, dit Dieu, c'est l'espérance, et je n'en reviens pas. Cette petite espérance qui n'a l'air de rien du tout. Cette petite fille espérance. Immortelle. Car mes trois vertus, dit Dieu les trois vertus sont mes créatures. Elles sont mes filles et mes enfants.

La foi, ça va de soi. La foi marche toute seule. Pour croire, il n'y a qu'à se laisser aller, il n'y a qu'à regarder. Pour ne pas croire, il faudrait se violenter, se torturer, se tourmenter, se contrarier. Se raidir. Se prendre à l'envers, se mettre à l'envers, se remonter. La foi est toute naturelle, tout allante, toute simple, toute venante. Toute bonne venante. Toute belle al­lante. C'est une bonne femme que l'on connaît, une vieille bonne femme, une bonne vieille paroissienne, une bonne femme de la paroisse, une vieille grand-mère, une bonne paroissienne. Elle nous raconte les histoires de l'ancien temps, qui sont arrivés dans l'an­cien temps.

Pour ne pas croire, mon enfant, il faudrait se boucher les yeux et les oreilles Pour ne pas voir et pour ne pas croire. La seconde créature, la charité, va aussi malheureusement de soi. La charité marche toute seule. Pour aimer son prochain, il n'y a qu'à se laisser aller, il n'y a qu'à regarder tant de détresse. Pour ne pas aimer son prochain il faudrait se violen­ter, se torturer, se tourmenter, se contrarier. Se rai­dir. Se faire mal. Se dénaturer, se prendre à l'envers, se mettre à l'envers. Se remonter. La charité est toute naturelle, toute jaillissante, toute simple, toute bonne venante. C'est le premier mouvement du cœur. C'est le premier mouvement qui est le bon. La charité c'est une mère et c'est une sœur (...)

La petite espérance s'avance entre ses deux grandes sœurs et l'on ne prend seulement pas garde à elle. Sur le chemin du salut, sur le chemin charnel, sur le chemin raboteux du salut, sur la route intermi­nable, sur la route entre ses deux grandes sœurs la petite espérance s'avance entre ses deux-grandes sœurs.

C'est elle qui entraîne tout car la Foi ne voit que ce qui est. Mais elle, elle voit ce qui sera. La Charité n'aime que ce qui est et elle, elle aime ce qui sera."(Charles Péguy.)

Texte bien célèbre et bien connu qui nous permet d'entrer dans ce mystère de l'espérance que nous laissons toujours un peu comme une troisième petite fille, comme à l'abandon derrière, ou au milieu des grandes sœurs qui nous paraissent de gros monu­ments de vertus théologales : la charité et la foi. Et puis au milieu il y a le petit moteur, il y a l'espérance.

Je rencontrais récemment un homme qui s'ap­pelle Jacques Lebreton, handicapé des mains et des yeux, un homme qui depuis qu'il a perdu ses mains et ses yeux à la guerre d'Algérie, proclame à temps et à contre temps l'espérance qui est dans son cœur, une espérance qui n'est pas venue toute seule, mais une espérance qui est si réelle, qu'il ne peut vivre sans le dire et le faire entendre. Cet homme s'est marié après son accident.

Je fais une petite parenthèse : on lui a fait le reproche un jour que cette femme l'avait épousé par pitié. Et il a simplement répondu : "de la pitié comme ça, j'en voudrais encore". Et cette femme qui l'a épousé, dont il a eu quatre enfants, est morte récem­ment, morte d'un cancer. Je demandais à Jacques si, cette fois-ci l'espérance n'était pas partie Il me dit : "c'est vrai, j'ai eu le sentiment pour la seconde fois de perdre mes yeux et mes mains, et en me couchant le soir de la mort d'Yvonne, je me suis dit : voilà qua­rante sept ans que quelqu'un me déshabille chaque soir. J'en rends grâce à Dieu".

Cet homme au plus profond d'un certain dé­sespoir que nous-mêmes vivons mal parce que nous ne savons pas ce que c'est que de vivre sans mains et sans yeux, avait discerné tout au fond de son lac som­bre, tout au fond du fleuve de son cœur qu'il y avait un autre versant à l'évènement qu'il venait de vivre, une autre couleur à l'événement qui venait de lui tom­ber dessus. Et tout en maintenant, en conservant in­tacte la douleur de son cœur, la perte de son épouse bien-aimée, il avait discerné qu'il y avait deux solu­tions : ou l'on acceptait de glisser dans l'évènement de sa désespérance, qui, comme dirait Bernanos, est le pire des péchés, ou tout en glissant dans la douleur, on discernait que cette désespérance ouvrait à un autre versant de l'événement. Car tout événement, aussi malheureux soit-il, cache un petit moteur qui pourrait se remettre en route, cache un autre versant que nous ne prenons pas mais que nous pourrions bien décou­vrir juste derrière ce qui semble inéluctable, fatal, terrible, monstrueux. De plus l'espérance est certai­nement la vertu qui nous permet de mieux sentir qu'elle est don de Dieu. La foi et la charité ont des supports humains et c'est ce qui rend difficile à dis­cerner en quoi elles sont dons de Dieu. En chacune d'elles, il y a à la base une faculté d'aimer. C'est qu'il y a de notre part un amour naturel et une certaine dispo­sition à croire, au début au moins. Alors que l'espé­rance en tant que telle n'a aucun support humain et qu'elle est, toute seule et toute nue, un don de Dieu.

Si le Christ descend au fond des eaux, prenant l'image de celui qui va au plus profond de cette terre ou du cœur de l'homme, s'Il descend au fond de ce Jourdain, symbole de tous nos péchés qui sont char­riés de tous nos désespoirs qui se sont mêlés les uns aux autres, si le Christ descend au plus profond de ce fleuve, c'est pour y ramasser tout ce que ce fleuve charrie et devenir l'Agneau de Dieu qui porte et en­lève le péché du monde. Le baptême, ce plongeon au fond des eaux humaines, met en mouvement l'espé­rance. C'est l'impulsion initiale, la mise en route de ce qui restera toujours étonnant, l'espérance du cœur humain.

Le Christ n'a pas besoin de baptême. Si Jean-Baptiste résiste devant l'indignité de poser sa main sur la tête si sacrée de son Seigneur en lui disant : "Je ne suis pas digne de délier la courroie de tes sandales", c'est qu'effectivement il réalise que le Christ n'a pas besoin du baptême. Seulement le Christ lui montre et lui prouve l'étendue de son action et la puissance qu'Il veut mettre en mouvement dans le monde. Le bap­tême du Christ dans les eaux du Jourdain dessine la longueur, la largeur, la hauteur et la profondeur de son geste qui voudrait couvrir tout l'univers et toute son histoire, en n'oubliant rien, et en ne laissant rien au fond de la mer, rien qui puisse freiner ou entraîner les hommes.

Frères et sœurs, en nous-mêmes nous sentons souvent ce manque d'espérance, cette tristesse lanci­nante qui est le pire des péchés car elle les entraîne tous. Et nous sentons souvent dans des moments de bonheur extérieur, familial ou autre, qu'il y a quelque chose en nous qui résiste. Comme si l'élan ne pouvait pas être total et qu'il y avait en nous quelqu'un qui restait fondamentalement triste et qui ne pouvait pas s'élancer parce que trop lourd et attaché au fond de lui-même. Alors nous sommes là en nous forçant à sourire, à participer à la joie environnante ou à l'allé­gresse, mais quelque chose en nous s'y refuse. L'espé­rance voudrait bien prendre son élan, mais ne le peut pas encore. Elle est là l'espérance, elle n'a pas telle­ment de support humain, elle est vraiment toute grâce, elle étonne. Même un homme qui n'a ni mains ni yeux peut prêcher, dire l'espérance. Mais ça ne se dit, je termine par là, ça ne se dit que de cœur à cœur.

Ce même Jacques Lebreton qui, dans des grandes conférences à de nombreux handicapés et paralysés, prêche l'espérance, un jour a reçu une lettre d'un autre handicapé comme lui, lui disant : "Jacques ton espérance me fait mal parce que moi, je ne l'ai pas". Comme on comprend cette phrase. Et il m'a répondu : "C'est ça l'inconvénient de parler en public. D'ailleurs le Seigneur n'a pas parlé en public, Il a surtout parlé de cœur à cœur. Car à cet homme-là je n'aurais pas parlé comme cela, ni d'espérance, ni de joie, j'aurais visité avec lui son fleuve, son Jourdain, au fond de lui-même. On aurait ensemble démonté les mécanismes qui l'ont tourné sur lui-même, qui l'ont replié sur lui-même, qui l'ont empêché de vivre de ce ressort de l'espérance que Dieu a mis en lui, mais qu'il n'a pas encore découvert. C'est ça l'inconvénient de dire devant un public "Croyez à l'espérance". Ca ne veut rien dire, il faudrait dire de cœur à cœur d'in­time à intime pour que les choses se comprennent et s'entendent".

Alors, frères et sœurs, entendons l'appel de Dieu, entendons l'appel de la petite fille au milieu de la foi et de la charité, qui nous redit : "Je suis faite pour toi, tu m'as souvent oubliée, mais c'est moi le moteur, c'est moi qui gis au plus profond de toi et qui fais que par la baptême que tu as reçu, tu es un homme et une femme d'espérance. Tu es sauvé et je suis l'élan de ce salut. Encore faut-il que tu t'ouvres à cette grâce qui t'a été donné".

 

 

AMEN

 

 
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