AU FIL DES HOMELIES

Photos

SEUL VIT VÉRITABLEMENT CELUI QUI VIT SON DESTIN COMME UN MYSTÈRE

Is 42, 1-7 ; Ac 10, 34-38 ; Lc 3, 15-16+21-22
Baptême du Christ - année C (dimanche 12 janvier 1992)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Il y a quelques années, frères et sœurs, à la suite d'un enterrement que j'avais fait dans une autre paroisse, j'écoutais quelqu'un de la famille me parler du défunt que je ne connaissais pas et me van­ter sa droiture. Il me disait : "Mon Père, ah si vous l'aviez connu, vous auriez constaté combien c'était un homme droit, absolument irréprochable, il avait tout prévu dans sa vie. Sa vie avait été réglée comme un papier de musique. Et nous avons eu l'impression, disait-il en parlant au nom de la famille, qu'il avait même prévu sa mort". Je n'ai pas répondu, mais j'ai gardé au fond de moi cette réaction que j'ai eue en l'écoutant, et je me suis dit : j'espère, d'une part qu'il n'a pas trop réglé la vie de ses proches, et d'autre part que sa rencontre avec Dieu l'a quand même étonné.

Frères et sœurs, il n'y a rien d'admirable, j'ai l'impression, à ce qu'un homme ait la maîtrise totale de sa vie. Ce n'est pas à cette force que l'homme peut déployer en lui qu'on mesure sa qualité. Tout au contraire, j'ai un peu le sentiment que la qualité hu­maine, la qualité chrétienne, la qualité de cette grâce qui épouse progressivement notre vie, vient d'une composition entre notre disponibilité, les événements qui surgissent dans notre vie et la façon dont Dieu arrange ces événements ou la façon dont nous les recevons. Il est vrai que nous ne savons rien de ce qui nous arrive et que nous pouvons avoir envie de nous lancer en avant ou plus justement dit, de lancer en avant de nous une force qui règle les choses, qui les tient, pour tenter d'empêcher tout débordement, toute anarchie des événements qui peuvent surgir. Quel­qu'un qui réagirait un peu ainsi en mobilisant tout ce qu'il est pour le mettre devant lui, pour tenter de contenir l'imprévu, perdrait peut-être ce qui fait même l'essence de la vie de l'homme. Car je crois, comme le disait un écrivain allemand, Stefan Zweig, je crois que vit véritablement celui qui vit son destin comme mystère, non pas celui qui veut l'écrire ou qui veut le découvrir, mais celui qui vit son destin comme un mystère et non pas comme des problèmes, comme des problèmes que je voudrais résoudre jour après jour, dont j'aimerais faire le tour pour pouvoir passer au suivant et ainsi m'assurer que de sommet en sommet, je reste le gagnant. Mais vivre son destin comme un mystère, c'est avant tout recevoir cette vie comme quelque chose que je ne pourrai jamais éteindre, qui sera toujours plus large et plus grand que l'idée que j'en ai. Plus largement encore, ce mystère cache une manifestation, une épiphanie.

Regardez ce jeune homme qui vient de Naza­reth. Non, personne ne connaît encore son identité profonde. Avec toute sa jeunesse et toute son inno­cence, Il s'avance vers Jean le Baptiste. Lui est connu, on l'a entendu, il a crié, il a invoqué urgence de la conversion des pécheurs, il baptise, les hommes et les femmes s'approchent de lui pour recevoir de lui ce baptême d'eau. Ainsi le jeune homme de Nazareth, ce Jésus qui s'avance tout innocent, au moment où ses pieds touchent le fond de l'eau, le fond de l'océan de nos péchés, de nos dérélictions, au même moment, comme un immense rideau, le ciel se déchire. L'his­toire se renverse, auparavant horizontale, des événe­ments qui se succédaient les uns aux autres, elle de­vient verticale. Dieu descend et déchire les cieux, comme l'avait espéré le prophète Isaïe. Se manifeste totalement identité profonde de Celui qui est venu nous sauver, de cet Agneau innocent, de Celui qui porte le péché du monde, les pieds dans l'eau, les pieds dans notre boue, comme ramassant déjà tout ce qui pouvait freiner ou alourdir notre ascension vers le ciel. Le ciel se déchire et la voix du Père se fait en­tendre : "Celui-ci est mon Fils Bien-Aimé". L'Esprit saint descend comme un oiseau pour dire à la fois le don de Dieu et pour aussi se dire l'hôte, le familier, l'intime, désormais de l'humanité. Cette verticale ma­nifestation dit le mystère profond de l'homme, fils de Dieu.

Chacun de nous, si nous considérons notre vie non pas comme écrite d'avance ou à écrire avec pré­caution, mais comme un mystère épiphanique, doit un jour entendre ce ciel se déchirer sur notre tête, que nous puissions sentir l'Esprit saint planer dans notre vie et entendre la voix du Père me choisir comme son fils. Certes sur les eaux du Jourdain, en ce jour-là, toute l'histoire du ciel s'est reflétée dans le visage du Christ. Rien de ce qui était écrit n'est resté caché. Le Christ, en s'offrant comme Agneau pour le péché du monde, a dévoilé la totalité du mystère de Dieu : cette Trinité présente dans ce baptême. Nous tous aussi depuis notre baptême qui se déploie finalement du début de notre vie jusqu'à notre mon, se déploie cette part du ciel, cette part de choix que le Père a fait pour nous, en me choisissant comme son fils à cause du Premier Fils.

Un mystère épiphanique. Nous sommes, et c'est là le mystère de notre vie, nous sommes un lieu où se manifeste Dieu. Nous sommes un lieu où la voix du Père doit se faire entendre. Nous sommes un lieu où l'Esprit saint plane, devient notre hôte fami­lier. Plus encore, les dimanches qui vont suivre le dimanche des Noces de Cana, vont donner une nou­velle couleur à cette manifestation que nous sommes. Nous sommes un mystère de noces, car nous sommes l'épouse promise à Dieu. Tel est le sens de cette eau changée en vin dans les noces où Jésus et Marie sont présents. Le dimanche suivant est celui de l'appel des disciples, cette manifestation prend un nouvelle fi­gure, non seulement je suis le lieu d'un mariage, d'une noce intime entre Dieu et moi, à la suite d'un choix de Dieu, mais je suis aussi appelé à le suivre. Tel est le déroulement du mystère épiphanique de ma vie.

Alors, frères et sœurs, notre vie n'est pas à te­nir pour qu'elle ne nous échappe pas, mais elle est le lieu de cette improvisation permanente dont Dieu a besoin pour écrire, pour dire, pour parler, pour faire sentir son Esprit-Saint dans notre vie, quels que soient les événements. Nous n'avons pas à nous protéger des événements contraires dont nous avons peur. Mais nous avons à les offrir pour qu'ils soient le lieu où s'écrivent et mon histoire et l'histoire de Dieu dans le monde. Un imprévu. La vie de l'homme. Un imprévu que Dieu réarrange sans arrêt pour que, quel qu'en soit l'événement, quelle qu'en soit la faiblesse, quelle qu'en soit la noirceur, il soit toujours l'occasion d'une manifestation totale du mystère de Dieu qui ne passe que par le mystère de l'homme. Car nos deux destins sont liés l'un à l'autre.

Frères et sœurs, j'étais la semaine dernière, comme chaque Épiphanie, en cette maison de Mont­joie où l'on accueille des enfants handicapés. Et j'ai­merais simplement vous montrer l'imprévu de Dieu dans la vie de gens que j'ai rencontrés ce dimanche après-midi. C'est un couple 40, 45 ans, habitant Saint Nazaire qui m'ont raconté eux-mêmes le déroulement de l'imprévu de Dieu dans leur vie. Elle a attendu un enfant, il y a de cela dix ans, son premier ; l'enfant qui était né était trisomique. Ils ne se sentaient pas capa­bles de le garder. Ils l'ont donc abandonné. Et Jean et Lucette Alingrin, les fondateurs de Montjoie, par une occasion fortuite, les ont rencontrés et ont quand même sympathisé avec les parents. Cet enfant a été placé, puis adopté. Il est dans une famille, il est aimé et heureux. Quelque temps plus tard la clinique où avait eu lieu ce premier accouchement appelle ce jeune couple-là, puisqu'un nouveau cas d'enfant tri­somique se présente. Et ils ne savent pas comment régler le problème puisqu'une autre fois, les nouveaux parents veulent abandonner cet enfant trisomique. Ce couple qui me parle me dit "nous avons été à la clini­que, nous avons discuté avec ces parents, nous avons essayé de convaincre, mais nous n'avions pas beau­coup d'arguments pour cela, puisque nous avions abandonné quelque temps avant notre propre enfant. Néanmoins nous avons pris cet enfant et nous l'avons emmené chez Jean et Lucette Alingrin à Montjoie".

Troisième étape de leur vie nouvel imprévu, nouveau mystère. Elle est à nouveau enceinte, ils ne sont pas plus prêts à recevoir un enfant handicapé. Elle fait donc toutes les analyses nécessaires, préna­tales, pour se garder d'un accident, en prévenant d'ailleurs Jean et Lucette qu'ils n'accepteront pas plus qu'avant un enfant malade ou anormal.

Quatrième étape la clinique, de nouveau, les appelle pour une nouvelle fois, un cas de trisomique. Ils rencontrent cet autre couple et là, réussissent à faire changer d'avis les parents qui décident de garder l'enfant.

Cinquième étape, la dernière. Après ce long chemin, ils ont eux-mêmes adopté un enfant handi­capé, abandonné ailleurs. Et ils me racontaient cela. Récemment, un soir après une émission de télévision qui traitait du problème de l'enfance handicapée à des amis qu'ils avaient invités et qui étaient à table avec eux, ils ont présenté leurs enfants, dont deux de leur chair, les deux premiers, normaux et le troisième qui s'appelle Laurent, trisomique, adopté, qui a mainte­nant un an. Les invités étaient évidemment dans l'ad­miration de ce qu'ils avaient fait, puisqu'ils avaient adopté un enfant handicapé. Et puis après les éloges de "circonstances" ils ont dit à ce couple "comme il est effroyable que les parents abandonnent leurs en­fants". Or ils ne pouvaient savoir qu'ils étaient devant eux, ces parents effroyables dont ils venaient de faire leur éloge. Personne ne juge personne dans cette his­toire. Tout au contraire, elle est une histoire humaine, une histoire humaine qui saute d'imprévu en imprévu, de mystère où se manifeste de plus en plus réellement le cœur de Dieu.

Frères et sœurs, nous ne sommes pas forcé­ment appelés à vivre de tels imprévus. Mais nous sommes appelés à ne pas nous saisir de notre vie pour qu'elle reste un mystère. Demandons au Seigneur qu'en ce jour du baptême du Christ, notre propre baptême qui a inauguré en nous la vie divine, nous ouvre à ce mystère qui ne cesse jamais de nous fé­conder et d'ouvrir nos frères à cette vie mystérieuse, Dieu vivant en nous.

 

AMEN

 

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public