AU FIL DES HOMELIES

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LOGIQUE HUMAINE, LOGIQUE DIVINE

Is 42, 1-7 ; Ac 10, 34-38 ; Mt 3, 13-17
Baptême du Christ - année A (dimanche 10 janvier 1993)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Au bord du fleuve du Jourdain, ce jour-là il ne s'agissait pas simplement d'une question de préséance entre le dernier prophète et le Fils de Dieu. Dans cette sorte d'hésitation qui vient du cœur de Jean-Baptiste, peut-il ou non accepter que Jésus se soumette au baptême qu'il proposait aux hommes et aux femmes de son temps pour que ceux-ci s'ouvrent, attendent l'arrivée d'un Messie.

Ce n'est pas du style : "après vous, je n'en fe­rai rien", l'hésitation qui habite le cœur de Jean-Bap­tiste vient du fait que la logique de Dieu n'est pas celle des hommes et que Dieu ne vient pas comme nous pouvons penser qu'Il vient. Et pourtant s'il y a un homme dans le Nouveau Testament et même dans l'Ancien Testament qui est prêt à toute improvisation de la part de Dieu, c'est bien Jean-Baptiste. C'est bien un homme qui n'a pas prévu vraiment de quelle façon Dieu devait venir. Et pourtant vous constatez que, juste au dernier moment il y a comme une sorte d'hé­sitation, quelque part en lui quelque chose résiste. Ce n'est pas possible que nous procédions ainsi. C'est même contraire au bon sens : "Comment se fait-il que Toi, Tu viennes Te soumettre à ce baptême que juste­ment moi j'ai inventé et proposé à ces hommes et à ces femmes pour que je puisse offrir à Dieu la seule chose que je puisse T'offrir : un cœur contrit et l'at­tente de conversion".

Et déjà dans la prédication de Jean-Baptiste il y avait comme deux pentes. La première était brutale, massive, coupante, démesurée comme l'est Jean-Bap­tiste, comme cet homme qui se situe au sommet de toutes les prophéties, comme un brûlé : "convertissez-vous, ouvrez votre cœur, préparez les chemins de Dieu". Et puis l'autre pente, rien n'est dit. Il ne dit rien de la façon dont Dieu viendra apporter le salut, il laisse vacant, il laisse vide, comme pour laisser à Dieu sa propre liberté d'intervenir. Jean-Baptiste, c'est l'homme qui maltraite un peu violemment le cœur de l'homme pour que celui-ci s'ouvre, ce cœur de pierre, notre cœur. Et en même temps il ne dit rien de la suite. Il la laisse à Dieu. Et pourtant au dernier moment il hésite encore un instant. C'est vrai que dans sa vie, il avait laissé vacante cette intervention de Dieu, il n'avait donné aucune théorie sur la façon dont Dieu viendrait. Certes il avait en lui, il avait récapitulé en lui les longues prophéties de l'Ancien Testament et il savait que c'était à la fois ce Serviteur souffrant, cet homme porteur d'une destinée, de la destinée de toute l'humanité. Et pourtant il ne dit rien, il ne parle que de l'amont, que de la préparation du cœur humain, il ne dit rien de l'arrivée de Dieu.

Nous ne sommes pas comme cela, frères et sœurs, nous, nous sommes à la fois des gens qui par­lons des deux côtés, qui avons des idées sur les deux côtés, sur la façon de nous préparer le cœur et en même temps sur la façon dont Dieu va venir en nous. Nous sommes des gens qui ne laissons pas libre une sorte d'improvisation divine, nous avons déjà un peu notre petit programme en tête. C'est bien plus facile. C'est très difficile de maintenir en soi une sorte de vacance, une sorte d'attente. Et je me dis souvent que si Jean-Baptiste n'était pas habité par Dieu, il serait le plus désespéré des hommes, car il avait mesuré exac­tement à quel point le cœur de l'homme n'a pas d'autre issue que d'être visité fondamentalement par Dieu. J'allais dire : s'il est un homme parmi les hommes qui connaît l'horreur du cœur de l'homme, c'est Jean-Bap­tiste. Son espoir n'a d'égal que son expérience du mal qui règne dans le cœur de l'homme. Il n'a pas d'illu­sion, il n'a pas de faux espoir, il ne tombe pas de faux espoir en faux espoir, il est convaincu que le mal vient du cœur de l'homme et qu'il y est tellement en­raciné qu'il faudra l'intervention divine, quelque chose de radical, d'aussi bouleversant que la création du monde, plus grand aussi que le déluge.

C'est sa conviction profonde. C'est pour ça qu'il laisse vacant cette intervention de Dieu, il ne sait pas comment ce sera possible que Dieu mette fin à un tel mal, mais il l'espère fondamentalement, il l'espère autant qu'il désespère du cœur de l'homme.

Il y a cinquante ans, les camps qui rassem­blaient des hommes, qui maltraitaient des hommes, qui torturaient des hommes s'appelaient Oswiscin ou Auschwitz, comme on dit couramment, s'appelaient Treblinka ou Dachau. Maintenant ils s'appellent Trnopolje, ils s'appellent Omarska, Manjaka, des mots nouveaux. A Manjaka il y a quatre mille sept cents hommes qui sont détenus. On avait dit : "Plus jamais ça". On avait dit : notre société, notre Occident est capable maintenant de faire un pas en avant, il n'y a plus de haine dans le cœur de l'homme. Ce n'est pas vrai. Il n'est pas vrai que la haine a été éradiquée du cœur de l'homme, elle était latente comme un monstre sordide. Il fallait que le communisme soit si puissant, si virulent et si violent pour qu'il ait maintenu intact et même avivé cette haine entre différentes ethnies. Et d'ailleurs quand je dis cinquante ans d'intervalle entre ces deux camps, c'est déjà oublier les autres camps de Sibérie.

Maintenant nous parlons de purification eth­nique, mais à l'époque on parlait ou on ne parlait pas d'ailleurs de purification idéologique. Il n'y a pas tel­lement de progrès dans l'humanité. C'est vraiment laid, c'est vraiment horrible ce qui se passe en ce mo­ment, et totalement désespérant. Et malgré nos gran­des déclarations, malgré notre espoir humain, malgré nos titres : Plus jamais ça, nous y retombons par l'hé­sitation des diplomaties occidentales, par les amitiés anciennes de l'Allemagne et la France, en Serbie et Croatie, tout a été fait pour que nous n'intervenions pas, nous avons laissé faire, que nous continuons à laisser faire et que le pays qui est au centre de cette horreur : la Bosnie Herzégovine qui semblait dire autre chose que les haines raciales, qui semblait prô­ner une vie entre hommes de différentes races et de différentes religions, est écrasée tant par les Croates que par les Serbes. Il suffit de lire les témoignages de ceux qui vivaient par exemple à Tuzle, pas seulement à Sarajevo, dans une ville à majorité musulmane, des gens intelligents comme ici à saint Jean de Malte, un groupe d'ami de faculté qui comptait un musulman, qui étaient professeur de linguistique, un autre ami serbe et un ami croate et qui, du jour où la guerre a été déclarée en Bosnie Herzégovine, ont rejoint chacun leur camp. Vous savez que là-bas on tire sur les en­fants, dans le dos !

Alors, frères et sœurs, le désespoir de Jean-Baptiste nous l'avons, c'est le même, nous n'avons pas fait beaucoup de progrès par rapport à cela. Est-ce que nous pourrions en tirer comme leçon aujourd'hui que nous ne pouvons pas inventer la façon dont Dieu va venir dans notre cœur humain pour le sauver et qu'il nous faut laisser une place totale à l'improvisation de Dieu, à sa liberté, car ce n'est pas en exauçant nos désirs que Dieu nous sauvera. Nous ne savons pas ce qui est nécessaire pour que l'homme soit sauvé, pour que son cœur soit bon. Nous comprenons un peu mieux maintenant pourquoi Jean-Baptiste alors qu'il avait laissé toute cette liberté, tout cet espace, hésite encore un instant. Relisons les paroles d'hésitation de Jean-Baptiste.

Jésus arrive pour être baptisé par lui, c'est son intention profonde, Il marche d'un pas résolu comme Il marchera vers Jérusalem, vers sa mort, Il marche vers le Jourdain pour recevoir de Jean-Baptiste, pour être plongé dans l'eau, pour que de l'eau il ressorte toute la haine du cœur de l'homme Mais Jean-Baptiste voyant venir Jésus, détourne Jésus en disant : "c'est moi qui ai besoin, c'est logique et Toi, Tu viens à moi. C'est quoi ce geste que je vais Te proposer ? ce n'est rien, ça ne donne pas la vie, je ne fais que préparer le cœur de l'homme, je le lave un peu pour qu'il s'ouvre à cette miséricorde que je commence à pressentir dans le cœur "du Père". Il a parfaitement raison. Mais Jésus lui répondit : "Laisse faire pour l'instant. Ma façon de faire n'est pas la tienne, même si pourtant tu es prêt à toute nouveauté, à toute improvisation, laisse faire pour l'instant. C'est ainsi qu'il nous convient, toi et Moi, que nous puissions ainsi nous soumettre à ce plan aussi ancien que le monde, aussi neuf que le cœur de Dieu, aussi incroyable que l'amour de Dieu pour les hommes", qui n'était pas mesurable même par Jean-Baptiste. Et il le laisse faire.

Jean-Baptiste une dernière fois obéit à ce des­sein qu'il avait pressenti, il était là comme déblayant le terrain, ouvrant les cœurs, écartant toutes ces pier­res qui encombraient les chemins du Seigneur. Et puis une dernière fois, il lui faut encore baisser les bras, obéir à ce qu'il ne connaît pas encore : la descente de Dieu dans ce mal représenté par ce Jourdain, comme si Dieu allait au fond de la lie, ramasser tout ce qui nous attache, toutes ces broussailles, tous ces péchés pour, en remontant, nous en débarrasser, en remontant non seulement au-dessus de l'eau du Jourdain, au-des­sus du baptême, mais Il montera davantage et plus haut, Il montera à Jérusalem, Il montera sur la croix pour, de cette croix, jeter dans le néant ce qui nous abîmait, nous détruisait et faisait naître en nous le mal. Et c'est ainsi que les cieux se déchirent. C'est Dieu qui parle et désigne cet Homme baptisé dans l'eau, cet Homme qui s'est mis comme un pécheur : "Celui-ci est mon Fils Bien-aimé". Cela veut dire que désormais tout homme pécheur sera comme mon Fils, mon fils bien-aimé. Tout homme, quel qu'il soit, le plus mauvais d'entre nous, sur lui la voix du Père pourra descendre et dire : "Oui, celui-ci aussi est mon fils bien-aimé".

 

AMEN

 

 
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