AU FIL DES HOMELIES

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MOHAMMED, BAPTISÉ DANS LA VIE ÉTERNELLE

Is 42, 1-7 ; Ac 10, 34-38 ; Mc 1, 9-15
Baptême du Christ - année B (dimanche 9 janvier 1994)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

A quoi cela vous sert-il d'avoir été baptisés ? Croyez-vous qu'ayant été baptisés, vous au­rez la vie éternelle ? Si oui, vous vous trom­pez. Vous ne recevrez pas la vie éternelle parce que vous êtes baptisés. Ce n'est pas du tout la logique de la foi chrétienne. Je rappellerai d'abord deux types de réflexions : la première entendue très souvent, chaque semaine, quand je fréquente à la prison les Beurs, les petits Beurs, ces jeunes de la deuxième génération qui sont français, d'origine maghrébine et de religion mu­sulmane : "Monsieur le prêtre, nous on n'est pas bap­tisé, alors on n'a pas la vie éternelle ? Alors on n'ira pas chez Dieu ? Vous dites, vous, qu'il n'y a que le baptême, qui conduit vers Dieu. Alors nous on n'ira pas ? " - "Mais si Mohammed, tu connaîtras Dieu, tu recevras la vie éternelle. La porte du ciel te sera ou­verte avant que tu y arrives. Bien sûr. Et tu connaî­tras la vie éternelle avec autant de bonheur, de splen­deur que tous les baptisés". Autre type de réflexion : "Mon Père, nous avons été baptisés dans notre fa­mille depuis des générations, nous élevons nos en­fants dans la foi, on enseigne la morale de l'Église, on tâche d'aller à la messe tous les dimanches, de vivre des valeurs fondamentales, on fait des efforts, ce n'est pas facile, on espère bien que ça nous servira pour arriver au ciel ". - " Non, ça ne vous servira à rien pour arriver au ciel. Non, ça ne servira à rien, on ne gagne pas son ciel, cette pensée calculatrice est hors de la foi chrétienne". J'affirme cependant dans la foi de l'Église ce que nous proclamerons ensemble tout à l'heure : "Je crois en un seul baptême", dans le Credo de Nicée Constantinople, ce qui n'est pas d'ailleurs proclamé dans le symbole des apôtres où nous disons seulement : "je crois à la rémission des péchés et à la vie éternelle", il n'est pas question de baptême. Je crois donc en un seul baptême, qui donne le salut, salut uniquement reçu par ce baptême. Je crois en cette vérité contenue dans cette expression si courte, mais si vraie de saint Cyprien de Carthage : "Hors de l'Église, point de salut". C'est absolument vrai, c'est la vérité la plus vraie.

Alors comment harmoniser le oui sans ré­serve aux jeunes musulmans non baptisés : "Tu rece­vras la vie éternelle sans aucun doute", et le non ex­primé tout à l'heure à ceux qui disent : "nous en avons fait tant que cela nous servira bien pour la vie éter­nelle". Il n'y a de fait qu'un seul baptême, mais il ne s'agit pas d'abord et uniquement du baptême sacra­mentel que nous avons reçu dans l'Église lorsque nous proclamons dans le Credo : "Je crois en un seul bap­tême pour la rémission des péchés". Il n'y a qu'un seul baptême parce que, comme le dit saint Paul : "Il y a un seul Seigneur" et encore : "Dieu accueillera et recevra tous les hommes de toutes les races, s'ils l'adorent". Ce baptême unique et suffisant est celui de Jésus-Christ. Ce baptême de Jésus-Christ a été offi­ciellement, publiquement inauguré, signifié, révélé dans le Jourdain lorsqu'Il y fut plongé par Jean-Bap­tiste, mais pas pour la rémission de ses péchés, Il n'en avait pas besoin, mais pour inaugurer son chemin baptismal, sa Passion baptismale et sa mort baptis­male. Car le baptême de Jésus, s'il commence dans le Jourdain, s'achève dans sa plénitude de sens et d'effi­cacité dans sa mort sur la croix. Il a de fait été plongé dans l'eau naturelle du Jourdain, mais bien plus im­portant : Il a été plongé dans le flot des péchés de la souffrance et de la mort de toute l'humanité, de tout humain. Et c'est là son baptême. Il l'a Lui-même si­gnifié : "Je dois être baptisé, Je dois être plongé dans les flots boueux, tumultueux de la vie et du cœur de l'humanité. Et là parce que Je suis seul et unique Sei­gneur et Sauveur, Je purifierai cette eau pour qu'elle devienne douce, vivante et vivifiante d'amère et de boueuse qu'elle est par le péché de l'humanité". Voilà ce que l'Église proclame lorsqu'elle dit : "Je crois en un seul baptême pour le pardon des péchés".

Jésus-Christ seul sauve, Jésus-Christ possède la plénitude, de l'efficacité baptismale, Jésus-Christ est Sauveur dans sa mort, dans sa Passion et dans sa Résurrection. Comme le dit le psaume : "Il a ouvert un chemin dans la mer", la mer de notre péché, abîme de notre mort, l'océan de nos douleurs, oui Il a ouvert un chemin, un chemin de salut. Voilà son baptême véritable, voilà son baptême définitif, voilà l'unique baptême auquel l'Église croit.

Tout homme, quelle que soit sa religion, sa race, sa culture, sa vie ou son péché, recevra au jour de sa mort l'efficacité sacramentelle du baptême de Jésus. La porte du Royaume lui sera ouverte avant qu'il y arrive. La vie éternelle lui sera donnée avant qu'il la demande, car elle n'est pas le fruit de notre propre demande, cette vie éternelle, elle est le don gratuit de Dieu à tout homme. Et tout homme, baptisé ou non, devra accomplir son baptême ou le rendre plénier, s'il est déjà baptisé, dans sa propre mort lors­qu'il lui faudra adhérer au mystère baptismal, à l'évé­nement du salut qu'il saura et qu'il aura à vivre dans la conformité de sa mort à la mort et à la Résurrection de Jésus.

Voilà, frères et sœurs, le baptême unique que tout homme pourra recevoir au terme de sa vie terres­tre quel qu'il ait été, quel qu'il soit, quoi qu'il ait fait. La vie éternelle est un don de Dieu, un don qui vient de l'être même de Dieu qui est vie et éternité. Dieu ne peut pas le mesurer, le diminuer, le mettre en catégo­rie selon les hommes, Dieu ne peut pas ne pas le don­ner. Tout homme recevra le don de la vie éternelle et il sera invité dans sa liberté et dans sa volonté à y adhérer, à dire oui et afin d'entrer dans la vie éter­nelle. Il sera baptisé dans les circonstances de sa mort du baptême du Christ qui nous a été obtenu et signifié dans sa mort à Lui. S'il accepte que Jésus Sauveur descende dans le flot tumultueux de sa vie, alors Jésus dans sa mort, dans la mort de cet homme quel qu'il soit, ouvrira le chemin de la vie éternelle et il sera baptisé définitivement dans cette réalité. C'est pour­quoi je suis dans la foi de l'Église lorsque je dis à Mohammed : "Tu recevras la vie éternelle. Elle te sera donnée. A toi de l'accepter ou de la refuser ", ceci est un autre problème qui sera d'ailleurs le nôtre aussi, car on peut très bien être baptisé et ne pas rece­voir le don de la vie éternelle dans notre propre mort. Dieu nous garde et garde dans un infini respect notre liberté, même jusqu'à la dernière seconde, jusqu'à notre première seconde d'éternité.

Vous allez me dire : "alors à quoi cela sert-il d'être baptisé ?" Bien, ça ne sert pas à entrer dans la vie éternelle. C'est simplement un geste gratuit et gracieux que Dieu nous fait pour que nous commencions aujourd'hui dans notre vie terrestre à vivre de la vie éternelle que tout homme connaîtra. C'est une sorte de délicatesse que Dieu nous fait à travers les circonstances de notre société occidentale encore un peu chrétienne, à travers les paramètres de notre éducation, de nos parents, à travers nos choix et nos décisions. C'est une délicatesse gratuite de Dieu qui nous permet, si nous le voulons, par la grâce sa­cramentelle et tous les fruits qu'elle fait vivre en nous de vivre et de nous réjouir déjà, ici, de ce que Dieu nous donnera à nous et à tout homme dans l'au-delà. C'est tout, ça ne sert qu'à cela, anticiper le salut que nous connaîtrons en plénitude dans le mystère, dans l'événement pascal de notre mort. Voilà.

Ce n'est pas parce que nous sommes baptisés que nous aurons la vie éternelle. Ce n'est pas parce que nous ne sommes pas baptisés que nous ne l'aurons pas, ça c'est du calcul. Tout homme la recevra au terme de sa vie terrestre. Il s'en trouve quelques-uns, et nous en sommes, qui ont, par pure grâce, cette joie, cette foi, ce bonheur de vivre déjà aujourd'hui person­nellement et ensemble, de ce don magnifique dont Dieu comblera tout être humain, quelle qu'ait été sa vie, quel qu'il soit. Heureusement, frères et sœurs, autrement il y aurait peu de monde dans le ciel si c'était uniquement le baptême sacramentel de l'Église qui y ferait entrer. Heureusement car la plupart des hommes qui ont vécu et qui vivront n'ont pas reçu le baptême de l'Église. Voilà pour nous. Nous sommes appelés par le baptême sacramentel qui est la redon­dance personnelle et ecclésiale de la grâce universelle du Christ, Sauveur de tous les hommes. Grâce à ce baptême, grâce à cette foi, dans la prière, dans la mé­ditation de l'Écriture, dans la charité, nous vivons déjà de ce que Dieu donnera à tout homme au terme de sa vie.

Dans la Bible, il y a des signes, des événe­ments que j'appellerai précurseurs du salut, pré-sa­cramentels du sacrement même de l'Église. Des païens qui ont reçu la visite de Dieu, ils ont été tou­chés par une grâce spirituelle qui n'était pas celle plé­nière de l'Alliance, aujourd'hui il y a encore des hommes qui atteints par une grâce qui n'est pas la grâce sacramentelle du baptême ou des autres sacre­ments. Pensez par exemple à ce général syrien lé­preux qui a obéi au prophète, qui est parti se plonger dans un fleuve qui n'était pas le Jourdain donc sans symbolique d'Alliance, l'Euphrate. Et là, il est guéri de sa lèpre, il a été purifié de son péché. Donc Dieu a donné à cet homme qui était en dehors du peuple de l'Alliance une grâce de guérison et de rémission qui est pré-sacramentelle. Je pense aussi à la Cananéenne, cette femme étrangère de laquelle Jésus a dit : "Je n'ai jamais trouvé en Israël une foi aussi grande". Elle ne faisait pas partie du peuple de l'Alliance, et cependant Dieu lui donna une grâce de pré-Alliance, celle de la foi. Je pense au prophète Balaam, un païen qui an­nonça : "Un astre se lèvera à Bethléem, un roi sortira qui gouvernera les peuples". Ce païen de prophète a reçu une révélation du salut, il l'a proclamé. Dieu lui a parlé en dehors du peuple de l'Alliance, et même son ânesse a vu les anges. C'est magnifique.

Dans notre vie d'aujourd'hui, des hommes et des femmes qui ne sont pas dans l'Église, ils ne sont pas de notre paroisse, de notre religion comme on dit, mais dont j'ai la certitude que le Dieu vrai, que le Christ Sauveur les approche, leur parle et que ceux-ci demandent et ont des signes proches des signes sa­cramentels de l'Église. Et eux-mêmes attendent que soit reconnu par nous cette visite de Dieu avec des signes. Et pourquoi le leur refuser?

L'autre jour, à la prison un musulman me dit : "Je viens d'arriver, j'ai beaucoup d'angoisse, j'ai peur, je suis seul, je ne sais pas ce qui va m'arriver. Vous êtes le prêtre, je voudrais que vous veniez bénir ma cellule pour que Dieu me protège". J'ai pris l'eau baptismale de cette église et j'ai béni sa cellule et sa personne. "Même l'étranger qui n'appartient pas à Israël, ton peuple, s'il vient d'un pays lointain, prié vers cette maison, toi écoute depuis le ciel, la de­meure où tu habites, agis selon tout ce que t'auras demandé l'étranger, afin que tous les peuples de la terre connaissent ton nom". (I Rois 8,41-43). Dieu a des délicatesses, Dieu est plus grand que nos sacre­ments. La grâce de Dieu est plus grande que la grâce sacramentelle que nous recevons. Et l'Église de Dieu est plus grande que notre Église institutionnelle cons­tituée par notre baptême. La vie éternelle sourd déjà dans le cœur d'innombrables êtres humains ils pres­sentent, attendent et espèrent. Comme le général sy­rien qui demandait au prophète d'Israël un signe, des incroyants, des non-croyants ou des croyants d'autres religions demandent à l'Israël nouveau d'aujourd'hui des signes. Ce n'est pas la vérité tout entière, ce n'est pas la plénitude de la vie sacramentelle, mais qui sommes-nous donc pour détailler ce genre de choses ? Dieu ne détaille pas. Dieu appelle tous les hommes et Il n'a de cesse que tous les hommes, comme nous, puissent déjà un peu se réjouir aujourd'hui de ce qui sera le don de la vie éternelle pour eux comme pour nous.

Frères et sœurs, ne nous enfermons pas dans une vision étriquée de notre baptême, et de la miséri­corde de Dieu et de la vie éternelle, cela ne serait pas digne d'un chrétien. L'Église de Dieu, c'est l'Église du ciel et de la terre, mais dans son regard c'est tous les hommes, même ceux qui n'y sont pas encore mais qui marchent dans la vérité de leur cœur, la vérité de leur foi et dans leur recherche personnelle. Le baptême de Jésus Christ, celui que nous avons reçu et qui nous fait vivre de Lui, c'est le baptême qu'Il veut faire vivre à tout homme et dont il donne à certains déjà un pres­sentiment, un pré-signe, une première annonce, un élément pré-sacramentel, mais Dieu seul achèvera la grâce sacramentelle dans leur cœur au moment de leur Pâque, de leur mort, dans la mort et la Résurrection de Jésus. Il faut nous réjouir d'avoir pu, par pure grâce de Dieu, être venu à la crèche comme les bergers, il faut nous réjouir de tous les païens qui, comme les mages, suivent une étoile intérieure à la recherche du Sau­veur, du Roi. Il faut nous réjouir de tous ceux qui ont été baptisés par Jean-Baptiste et les disciples de Jésus au bord des rives du Jourdain. Il faut en rendre grâce à Dieu. Et la meilleure façon c'est d'en vivre.

Mais les bergers ne sont pas restés à la crèche, l'évangile nous dit : "Ils retournèrent chez eux en chantant les louanges de Dieu ". Les mages ne sont pas restés dans la crèche, ils sont repartis dans leur pays, Les disciples ne sont pas restés au bord du Jour­dain, ils sont partis dans les nations annoncer l'unique et définitif salut dans le baptême de la mort et de la Résurrection de Jésus.

Comme les bergers, quittons la crèche et an­nonçons le salut à tous les hommes. Comme les ma­ges, retournons dans nos pays, dans nos villes, dans nos quartiers, dans nos zones païennes pour dire ce que nous avons vu. Comme les disciples, osons quit­ter nos rives du Jourdain pour dire à tous les hommes que Dieu leur donne la vie éternelle et qu'en Jésus-Christ ils peuvent déjà en vivre avec nous.

 

 

AMEN

 

 
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