AU FIL DES HOMELIES

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DES EAUX DE LA MER MORTE AUX SOURCES DU JOURDAIN

Is 42, 1-7 ; Ac 10, 34-38 ; Mt 3, 13-17
Baptême du Christ - année A (dimanche 14 janvier 1996)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

Si je peux dire quelque chose de personnel, j'ai un souvenir du pèlerinage paroissial que nous avions fait en Terre sainte. Et il y a une chose qui m'avait marqué, nous avions été dans le désert, puis nous avions visité, entre autres, si tant est qu'on puisse visiter cela, la Mer Morte. On s'est baigné avec beaucoup de joie dans cette eau très huileuse, très salée. Puis ensuite nous sommes allés vers la Galilée. Nous avons finalement remonté le Jourdain. Et cela, bien sûr, nous changeait puisque la plaine du Jourdain est une plaine luxuriante.

Le Jourdain fait deux cent vingt kilomètres à peu près, ce qui n'est quand même pas très long pour un fleuve, et qu'il est un peu l'axe vital du pays. Mais ce qui m'avait le plus impressionné pour le Jourdain, dans cette région-là, c'est de constater que ce fleuve qui donnait la vie puisqu'il permettait les cultures, il permettait que cette terre, soit, comme le dit la Bible, un pays où coulent le lait et le miel, cette eau fintt dans les eaux de la Mer Morte.

J'ai toujours été frappé par le fait que ce fleuve en définitive arrivait comme à sa fin dans une réalité géographique qui était marquée par la mort, qui était marquée par la désertification. Et les eaux de la Mer Morte ne peuvent produire aucune vie. Il n'y a même pas de petits éléments qui manifesteraient qu'il y a un embryon de vie dans ces eaux. Et quand on y réfléchit, justement à ce que l'on vient d'entendre, on sait que les eaux du Jourdain ont été consacrées par la présence de Jésus qui a accepté d'être baptisé dans ces eaux-là, si bien que quand on baptise chrétiennement dans les eaux du Jourdain, on ne consacre jamais l'eau du Jourdain. Si bien que quand on consacre de l'eau ici chez nous et que par exemple on nous amène une fiole d'eau du Jourdain, on consacre d'abord notre eau et ensuite on rajoute l'eau du Jourdain qui n'a pas be­soin d'être consacrée.

Que cette eau consacrée par la présence du Fils de Dieu finisse dans les eaux de la Mer Morte, cela m'a toujours posé question. Comment les eaux de la vie, les eaux du Seigneur peuvent-elles avoir une fin aussi minable ? Alors après avoir fait un peu de géographie, je vais faire un peu de topologie, c'est-à-dire d'essayer de comprendre en somme, tout en ima­ginant, donc ce sera subjectif, ce que peut signifier, au niveau géographique, le fait que les eaux du Jourdain se jettent dans la Mer Morte. Pour cela il nous faut peut-être revenir à la signification même du baptême de Jésus.

Le baptême que fait Jean, est un baptême de conversion. D'ailleurs Jean, lorsqu'il baptise, baptise aussi bien des juifs que les prosélytes ou les non-juifs, il proclame un baptême bien plus large que sa signifi­cation première pour une purification morale que jus­qu'à présent il était difficile d'acquérir avec le seul vrai peuple de Dieu puisque, pour entrer dans le peu­ple de Dieu, cela était très difficile, non seulement la circoncision mais aussi à cause des multiples précep­tes. Et lorsque Jésus s'avance, il y a un phénomène important. Il me semble, je l'imagine que Jésus doit avoir le ventre qui se serre, Il doit être ému, car en somme Il va marquer un acte irrémédiable dans sa vie puisque, nous le savons, par le baptême Jésus com­mence sa vie publique. C'est-à-dire que jusqu'à pré­sent Il était dans ce que l'on appelle la vie cachée, il n'y avait pas de choses connues sur Lui. Et Il débar­que d'ailleurs comme un jeune novice sans être connu de personne et Il va devoir faire ses preuves.

Il n'y a que Jean qui remarque une chose es­sentielle, c'est que c'est Lui, Jésus, qui doit baptiser, c'est Lui qui est la source de la purification, c'est Lui qui doit donner la vie, c'est Lui qui doit intégrer dans la conversion tous ceux qui s'approchent de Lui afin de les faire vivre de Dieu. Jean ne peut pas faire cela avec ce baptême d'eau du Jourdain qui ne peut expri­mer, comme l'eau l'exprime si souvent, qu'une sorte de purification, parce que l'eau lave, l'eau peut puri­fier du péché.

Quand Jésus s'avance vers les eaux du Jour­dain, le phénomène pour Lui est important puisqu'il marque son début dans la vie publique et Il accepte d'être baptisé dans un baptême qui ne Lui apporte rien. Il accepte d'être plongé dans des eaux qui n'ont pas à le purifier, Il accepte d'être immergé, d'être plongé dans des eaux qui ne peuvent absolument pas Lui donner la vie, Lui qui est à l'origine de la vie. Il souligne donc un point important celui d'une réelle manifestation, c'est-à-dire que Jésus se manifeste. Il se manifeste certes comme Fils de Dieu, mais là, je dirais, nous avons vu le grand tremblement de la théophanie, les cieux qui s'ouvrent, la colombe qui descend, la voix du Père qui se fait entendre : "Celui-ci est mon Fils Bien-Aimé, en qui j'ai mis tout mon amour". Certes c'est cela la manifestation. Mais il y a un autre aspect où Jésus se manifeste et qui me sem­ble important, c'est dans l'acceptation du baptême. Il accepte d'être avec les hommes, Il accepte d'être soli­daire de l'humanité, Il accepte d'être en lien avec tous ceux qu'Il voit, qu'Il côtoie, Il accepte de réaliser une relation avec tous ceux qui font partie du peuple qui est rassemblé ce jour-là, autour du Jourdain et plus encore avec tous ceux qui un jour accepteront d'être baptisés.

Alors j'imagine Jésus s'approchant des eaux du Jourdain. Puisque Il est Dieu, Il doit savoir que ces eaux se terminent dans les eaux de la Mer Morte. Et j'imagine Jésus, dans son baptême, tourné non pas vers les eaux de la Mer Morte, mais tourné vers les sources du Jourdain. Il y avait, dans le rituel ancien du baptême, ce retournement pour le baptisé. Celui qui recevait le baptême rejetait Satan, le diable, et ce qui conduit au péché, en regardant vers l'ouest et il se retournait, professant sa foi et étant baptisé, en se retournant vers l'est vers le soleil levant qui symboli­sait le Christ dans sa pleine lumière, ressuscité.

Et je me plais à penser que Jésus, dans les eaux du Jourdain, a fait ce même acte liturgique pour marquer une importante réalité de l'homme, c'est qu'il se retourne vers sa source. Il regarde d'où vient la vie, Il regarde où est l'origine. Et en somme Il connaît bien la fin puisqu'il est obligé presque de la quitter pour ne pas périr avec les eaux de la Mer Morte, mais pour regarder dans sa vie ce qui est réellement puissance de vie. Il accepte peut-être de ne plus regarder sim­plement la mort comme une fin inéluctable, comme un désert ou comme un vide, mais en étant plongé au cœur même de ces eaux qui finiront dans la Mer Morte, Il accepte d'être plongé dans un courant qui ne peut être donné que par la source, qui ne peut être donné que par l'origine, Il accepte de porter un regard d'espérance sur ce qui ne finit que comme un signe de mort.

Il me semble qu'ainsi la source du Jourdain, le Jourdain lui-même et les eaux de la Mer Morte sont un résumé de ce qu'est notre vie et de ce qu'est le monde. Nous naissons, nous prospérons, nous gran­dissons, nous sommes le pays où coulent le lait et le miel, et peu à peu les eaux s'écoulent pour finir dans la mort. Nous avons une origine, nous avons des raci­nes, et puis peu à peu, comme si cela s'était perdu dans des puissances de vie, de mûrissement et de prospérité, de l'histoire de notre vie, peu à peu tout cela de toute façon finit dans l'aridité. C'est un résumé du monde. On constate qu'on naît et que l'on meurt, qu'entre les deux il y a la vie. Oui, c'est vrai pour tout le monde, c'est vrai pour chacun d'entre nous, mais au milieu comme à l'origine, il y a la vie. Et au-delà de la mort, il y a aussi la vie, le tout étant de savoir ce que l'on fait de ces eaux du Jourdain. Le tout est de savoir dans quel courant nous nous laissons emporter. Le tout est de savoir si nous préférons nous baigner dans les eaux de la Mer Morte ou dans les eaux vives de la source. Le tout est de savoir si nous préférons stagner dans des eaux arides ou si nous préférons nous abreuver à des sources d'eau claire.

Frères et sœurs, tout à l'heure nous allons cé­lébrer le baptême d'Anaïs et de Didier, tout à l'heure Morgane va faire sa première communion. Nous, nous avons aussi été baptisés, nous aussi nous avons fait notre première communion que nous ne cessons de recommencer. Est-ce que notre baptême, est-ce que notre communion sont des signes de vie ? est-ce que, une fois baptisés, nous avons arrêté de vivre de la vie du baptême ? est-ce que, une fois que nous avons communié, nous avons arrêté de vivre du corps et du sang du Christ, nourriture pour nous ?

Le baptême qui nous fait naître à la vie de Dieu doit nous faire vivre de la vie de Dieu, il doit nous faire grandir de la vie de Dieu. Le baptême, non seulement ne nous dispense pas de la vie de Dieu, il manifeste théophaniquement que nous sommes en­fants de Dieu, mais, il manifeste aussi que nous som­mes solidaires de ce monde, mais que, dans ce monde, en étant solidaires de tous les hommes, nous avons avec eux à les entraîner dans des courants qui nous font comprendre où est notre origine, notre source et ne pas nous laisser enfermer dans une logique de mort. Il nous faut saisir que nous sommes faits pour la vie. Le baptême, la vie chrétienne, être tous les di­manches à la messe ne nous empêchent pas d'être solidaires des hommes, mais surtout ne nous enfer­ment pas dans la logique d'un monde qui est un monde de mort, ne nous enferment pas dans la logi­que d'un monde qui est un monde désenchanté et dé­sertifié. Et nous voudrions être dispensés d'un quel­conque effort, et si le baptême n'est pas signe d'espé­rance pour les hommes aujourd'hui, si notre assem­blée eucharistique n'est pas signe de vie pour les hommes d'aujourd'hui, cela signifie que nous nous laissons emporter par des courants qui finiront dans les eaux de la Mer Morte, dans un monde qui ne peut pas nous apporter de vie, dans un monde qui ne nous dit pas d'espérance, dans un monde qui n'a pas de puissance de création. Et nous voudrions être dispen­sés d'être ce signe !

Le Christ, en étant baptisé dans les eaux du Jourdain, a accepté pleinement ce qu'est le Baptême, c'est-à-dire à reprendre à zéro l'humanité, en étant tellement lié à elle qu'Il va accepter, dans la mort, de marquer la puissance et l'origine de la vie, à faire que plus jamais l'eau qui s'écoule sur nos fronts lorsque nous sommes baptisés, que plus jamais quand le corps et le sang remplissent notre corps, que plus jamais la naissance, le pain quotidien, la vie en somme ne soient pour nous des réalités qui nous mèneraient vers des eaux insipides, mais qu'au contraire cela nous permette de nous dire que nous existons, que nous sommes faits pour la vie. Il y a donc dans la vie chré­tienne un principe de solidarité, nous sommes solidai­res de tous les hommes, nous ne sommes pas à part de ce monde, nous ne sommes pas à l'extérieur du monde, mais nous sommes solidaires c'est-à-dire unis à tout ce qui peut faire vibrer ce monde, à tout ce qui peut le faire exister et nous y participons, nous ap­portons toute notre richesse à la prospérité, à la matu­rité de ce monde, mais en même temps nous ne nous laissons pas emporter par n'importe quel courant sur­tout s'il est mortifère, mais nous avons à dire encore que Dieu, s'Il existe, existe pour la vie. Il n'existe pas pour ennuyer, Il n'existe pas pour abaisser l'homme, Il n'existe pas pour le marquer par l'esclavage, mais Dieu existe, Il est présent et Il est proche pour nous dire qu'en nous tout est fait pour la vie.

Il y a donc un principe de solidarité qui mène à une éthique, on dirait aujourd'hui, une attitude d'être chrétien qui doit être un événement, faire de notre quotidien une manifestation de Dieu, un événement de la vie de Dieu en nous. Comment cela est-il possi­ble ? Cela n'est possible que si nous vivons effectivement de Dieu, que si nous sommes cons­cients que cela est important pour nous. Mais cela ne signifie pas que nous avons le label rouge de l'au­thenticité chrétienne. Il ne s'agira pas simplement de pratiquer. Certes c'est important. Mais il s'agira que le principe spirituel qui est à l'origine même de ce que nous voulons manifester soit vraiment ancré dans notre vie et que ce qu'il peut y avoir de difficile dans notre vie, la foi ne le fait pas disparaître, ce qu'il peut y avoir de dur et de lourd à porter dans notre vie, la foi ne l'efface pas, le baptême ne l'enlève pas. Mais il fait du chrétien quelqu'un qui est capable de dire : "Je sais que la vie est dure, je sais que ma vie n'est pas parfaite, je sais que je ne suis pas comme il faudrait être, je ne suis pas pur. Et c'est pour ça que j'ai be­soin du baptême. Je suis pécheur et c'est pour ça que j'ai besoin d'être réconcilié. Je suis un homme fragile et faible et c'est pour ça que j'ai besoin de communier à mon Seigneur". Et à ce monde qui veut, dans ses courants, nous emporter parfois vers le vide, il faut savoir où est le sens de la vie, il faut savoir où est le sens de notre vie. Le baptême n'effacera rien de la dureté de ce monde, l'eucharistie n'enlèvera rien du poids du jour, de la chaleur du jour, mais au contraire ils nous aideront à signifier c'est-à-dire à manifester ce qui peut faire vivre profondément les hommes.

Qu'aujourd'hui, avec Jésus, dans les eaux du Jourdain, immergés dans ce monde, plongés au cœur de la création, nous en ressortions, qu'avec Lui, comme le disait saint Grégoire de Nazianze, nous soyons plongés et qu'en quelque sorte Il nous amène avec Lui pour que le monde entier connaisse sa Gloire, connaisse sa vie, connaisse son amour. Oui, la vie de Dieu, l'amour de Dieu est encore possible aujourd'hui.

 

 

AMEN

 

 
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