AU FIL DES HOMELIES

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LA GRATUITÉ DE NOTRE EXISTENCE

Is 42, 1-7 ; Ac 10, 34-38 ; Lc 3, 15-16+21-22
Baptême du Christ - année C (dimanche 11 janvier 1998)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


 

"Et l'Esprit descendit sur Lui sous une forme corporelle telle une colombe .

Frères et sœurs, avez-vous déjà cherché à savoir pourquoi aujourd'hui la pratique religieuse, surtout dans le catholicisme, a beaucoup baissé ? cela se voit d'ailleurs aujourd'hui, les rangs sont plus clairsemés. En fait, il y a une explication assez simple et sur laquelle il faudrait beaucoup réfléchir : tant qu'on a réussi à insérer le système religieux dans une sorte de rentabilité globale de l'existence, "cela a marché", lorsqu'on présentait la religion en menaçant les gens avec les foudres de l'enfer : "Si vous ne faites pas ce qu'on vous demande, ça ira mal pour vous", lorsqu'on présentait la religion comme un effort permanent, avec cette interprétation de la formule : "Il faut faire les sacrifices" laquelle n'a pas grand-chose à voir avec le sens étymologique du terme, mais plutôt avec cette attitude telle que me la définissait un jour un enfant : "Avec Dieu, j'ai tout compris : plus ça m'embête, plus ça lui fait plaisir !" (enfant catéchisé à de Saint Jean de Malte quand même ... Je n'invente rien, c'est authentique). Dans ce système-là donc, "ça marchait". Plus on a essayé de valoriser la religion dans son efficacité sociale, son impact sur l'entourage, "ça marchait".

Bref lorsqu'on essaye d'utiliser les notions, les comportements religieux dans un souci de rentabilité, du type "cela peut rapporter gros" puisque le billet de loterie peut vous donner droit à l'entrée au Paradis et l'accès au bonheur éternel, tant qu'on a vécu sur ce système, avec une théologie passablement fausse du "mérite", la religion est une valeur en hausse. Mais dès qu'on explique que finalement, devant Dieu, nous sommes tous des pécheurs et qu'aucun d'entre nous ne méritera davantage le ciel que son voisin. Quand on cesse d'expliquer que la messe est obligatoire pour éviter que le ciel ne nous tombe sur la tête le lende­main ce qui était d'ailleurs une fort mauvaise pasto­rale parce que le jour où les fidèles n'y sont plus allés et se sont aperçus que le ciel ne leur tombait pas né­cessairement sur la tête, ils en ont déduit à juste titre qu'on leur avait menti, dès que la religion a retrouvé sa vérité d'un acte de louange offert à Dieu, dans le­quel l'homme voue sa vie à Dieu gratuitement, sans contre-partie, sans conditions, on a tôt fait de considé­rer qu'elle est un luxe superflu. Et cela explique que pour bon nombre de nos contemporains, ce n'est pas qu'ils aient quelque chose contre Dieu, beaucoup en effet veulent encore se faire baptiser ou baptiser leurs enfants, mais en réalité ils n'ont pas laissé entrer dans leur cœur pas plus que dans leurs mœurs, la convic­tion que tout acte religieux vrai n'entre pas vraiment, comme le croyaient les vieux Romains, mais c'était leur limite, dans le cadre d'un échange calcul : d'où des, "je te donne pour que tu me donnes". En fait, la foi, la charité, l'existence chrétienne, sont des actes qui relèvent d'une fondamentale gratuité de l'exis­tence, la même gratuité que celle par laquelle Dieu avait créé le monde. On dit d'ailleurs que l'attitude chrétienne la plus fondamentale, c'est de rendre grâce non pas de rendre la monnaie, mais rendre gratuite­ment ce qui a été donné gratuitement. C'est sans doute une chose que notre civilisation contemporaine a beaucoup de mal à percevoir, à comprendre et à faire sienne.

Or, aujourd'hui, dans la célébration du mys­tère du baptême du Christ, il est finalement question de cette gratuité. La gratuité n'est pas un accident dans l'existence et l'histoire de la foi chrétienne, dans la vie de chacun d'entre nous : la gratuité est fonda­mentale. La gratuité, c'est le don de l'Esprit, car l'Es­prit, c'est la gratuité par excellence. Et puisque nous sommes dans l'année du saint Esprit, je pense qu'il est bienvenu de voir et de contempler aujourd'hui ce mystère du baptême du Christ précisément à travers le don de l'Esprit. Habituellement, vous le savez, on envisage toujours le mystère du baptême du Christ à partir du Christ Lui-même, mais on peut essayer de l'envisager aussi à partir du mystère de l'Esprit.

Oh ! je sais que le problème du saint Esprit aujourd'hui ne fait pas courir les foules, même si Jean Paul II désire de tout son cœur que les catholiques y réfléchissent cette année. Mais il est pourtant au cœur même du problème de notre foi et de la manière dont Jésus a eu la grâce, dans son humanité, de recevoir cet Esprit Saint. Et au risque de vous déconcerter un peu, je voudrais d'abord vous expliquer une chose qui peut vous paraître bizarre, mais qui mérite qu'on y réflé­chisse. Dans l'évangile que nous venons de lire, le Saint Esprit n'est pas la colombe. Je vois que je vous surprends. Le Saint Esprit n'est pas la colombe, tout simplement parce que, dans la tradition biblique, on n'a jamais vu le saint Esprit présenté comme une co­lombe. Essayez de me citer un seul texte de l'Ancien Testament où l'Esprit saint serait présenté comme une colombe : vous verrez qu'il n'y en a pas. En vérité, le symbole de la colombe, dans l'Ancien Testament et je crois également dans cette scène du Baptême du Christ, signifie le Peuple de Dieu, l'Église.

Je n'avance pas cette hypothèse à la légère, il s'agit d'un problème qui a fait couler de l'encre de la plume des exégètes contemporains qui se sont sou­vent battus sur le sujet là-dessus. Je vous cite parmi beaucoup d'autres un texte tiré d'un livre qui n'est pas dans la Bible d'ailleurs et qui s'intitule le Quatrième livre d'Esdras, texte intéressant dans la mesure où il se situe dans les années 70 de notre ère, donc contempo­rain de la rédaction des évangiles, ce passage est consacré à la louange d'Israël, le peuple de Dieu. Et voilà ce que l'homme qui écrivait ce texte disait : "Parmi les bois de la terre, tu choisissais une vigne, entre toutes les pousses du sol, tu choisissais un ra­meau, parmi toutes les fleurs du globe, tu préférais un lys, entre toutes les pierres de prix, tu désirais une perle parmi toute l'armée des cieux, tu distinguais une étoile parmi toutes les terres du monde, tu séparais un canton, le Sanctuaire, parmi toutes les cités des fils des hommes, tu sanctifiais une citadelle, Sion, parmi tous les oiseaux de la création, tu appelais une colombe ... parmi tous les peuples des races, tu éta­blissais un peuple, entre tous les Royaumes de la terre, tu marquais un héritage".

Ici donc, l'auteur biblique fait parler Dieu, lui faisant dire pourquoi il a choisi Israël et il précise : "Parmi tous les oiseaux de la Création, Tu as choisi la colombe". On pourrait multiplier les exemples. Toute la Tradition chrétienne, par exemple, à propos du Cantique des cantiques, à propos du verset qui dit : "Viens ma belle, ma colombe, etc.... ", on n'a pas considéré qu'il s'agissait ici d'un appel à l'Esprit. Dans l'Église, on a toujours compris ce passage comme un appel adressé par Dieu ou par le Christ à son Église qui se comprend fort bien. Mais alors, vous allez me dire : qu'est que cela peut bien vouloir dire que la colombe soit l'Église ou le peuple de Dieu ? C'est précisément le problème.

Quand Jésus est baptisé, savez-vous ce que le Père veut Lui donner ? Qu'est-ce que le Père veut faire de Lui ? Jésus vient, comme Messie pour, comme on le dit dans une des prières eucharistiques "rassembler des quatre points un peuple préparé pour Dieu". Le Christ vient donc au baptême pour l'Église, Il vient pour constituer un peuple. Et au moment où Il entre dans le Jourdain, savez-vous ce que le Père veut Lui donner ? Précisément, ce peuple pour le salut duquel il s'est incarné. Et donc, lorsqu'on nous de­mande quelle est cette colombe qui descend sur le Christ, on peut répondre qu'il s'agit du peuple le Père veut donner à son Fils pour qu'Il en soit le chef et la tête. Et vous comprenez pourquoi saint Luc prend soin de dire que la colombe apparaît sous une forme qui n'est pas définie comme visible, mais corporelle, c'est donc la colombe qui est le corps du Christ, c'est la colombe qui est l'ensemble articulé de tous ceux et celles qui croiront au Christ. C'est le don de l'Église que le Père fait à son Fils, et c'est d'ailleurs la raison pour laquelle un exégète d'une autorité tout à fait cer­taine et reconnue, et orthodoxe qui plus est, il s'agit du Père André Feuillet dont je vous prie de croire qu'il n'a rien d'un dangereux gauchiste en la matière a pu écrire ceci qu'à son avis la colombe ne signifiait pas l'Esprit mais le peuple messianique confié à Jésus au début de son ministère.

Je crois vraiment qu'il a raison. Au moment où la colombe descend sur Jésus, c'est un signe, c'est une préfiguration, c'est une promesse. Le Père promet à son Fils l'Église dans sa plénitude. Il Lui promet le Peuple qu'Il vient racheter, qu'II vient rassembler. Et donc au moment même du Baptême, le Père scelle et confirme l'identité de Jésus comme Messie en Lui disant : "Je Te donne désormais en plénitude tout ce Peuple que tu es venu sauver". Et c'est pour ça que la colombe a une figure corporelle, c'est-à-dire qu'elle est le corps que Dieu le Père veut donner, le corps total du Christ que Dieu le Père veut donner à son Fils au moment même où Il s'engage pour sa mission mes­sianique.

Alors vous me direz "et l'Esprit saint dans tout ça" ? Mais précisément c'est l'intérêt de l'affaire, c'est que l'Esprit descend sous la forme corporelle, comprenez : sous la forme de l'Église. L'Esprit est don du Père aux hommes, sous quelle forme ? sous la forme par laquelle Il rassemble les hommes comme le Peuple des croyants, comme le peuple est le corps de son Fils. Autrement dit au moment du Baptême, c'est toute l'Église qui est donnée comme peuple de Dieu constitué, rassemblé par l'Esprit. C'est pour cela que Luc peut dire : " Il vit l'Esprit descendre sur Lui sous la forme d'une colombe ". Pourquoi ? parce que le don de l'Esprit au monde va se traduire comment ? et bien par l'Église. Et ce qui est grand, c'est que le Père au moment même où Il investit son Fils comme Seigneur et maître de son peuple, de la création tout entière et de l'univers tout entier qu'Il vient comme sauver, Lui donne le signe même du résultat de son action, Il anticipe, Il anticipe le résultat, Il Lui dit en Lui manifestant la colombe sous forme corporelle : "Voilà pourquoi Tu viens, pour être le principe d'unité et de rassemblement du peuple, par quelle puissance ? par la puissance de l'Esprit". Autrement dit au moment où Jésus est baptisé, Il reçoit l'Esprit, si je puis dire, sous forme de l'Église.

Alors vous comprenez pourquoi je vous par­lais de la gratuité, c'est que l'Esprit Lui-même est donné au Christ et l'Église est donnée au Christ par l'Esprit Saint. Avant même d'une certaine manière que le Christ ait souffert et donné sa vie pour nous sur la croix, déjà le Père veut Lui donner ce peuple. La gra­tuité ici du don, c'est l'anticipation par le Père qui veut vraiment donner à son Fils la plénitude de sa création. Nous sommes déjà donnés avant d'appartenir. Nous sommes déjà au Christ avant même que nous ayons fait quoi que ce soit, nous sommes déjà, comme co­lombe, comme Église, insérés dans le don que le Père veut faire à son Fils, le don de l'Esprit Saint. Et vous comprenez alors pourquoi ce don, même s'il s'est rendu visible seulement au moment même où le Christ est plongé dans les eaux du Jourdain, en réalité ce don existait depuis toujours, de toute éternité. De toute éternité le Père avait créé un monde, une huma­nité : pour qu'elle lui soit offerte et consacrée par son Fils, dans l'Esprit Saint. L'Église, c'est le cadeau que Dieu le Père fait à son Fils dans la puissance de l'Es­prit Saint. Ce n'est pas le Peuple de ceux qui retrous­sent les manches pour montrer par leurs bonnes ac­tions et leurs mérites qu'ils sont meilleurs que les au­tres et qu'ils ont un droit particulier d'entrée au Para­dis alors que tous les autres iront " griller en Enfer". L'Église c'est le cadeau que le Père a voulu faire à son Fils Bien-Aimé, dès avant la fondation du monde, pour le lui offrir dans la puissance de l'Esprit. L'Église c'est la colombe.

Il Lui promet le peuple qu'Il vient racheter, qu'II vient rassembler. Et donc au moment même du baptême, le Père scelle et confirme l'identité de Jésus comme Messie en Lui disant : "Je Te donne désor­mais en plénitude tout ce peuple que tu es venu sau­ver". Et c'est pour cela que la colombe a une figure corporelle, c'est-à-dire qu'elle est le corps que Dieu le Père veut donner, le corps total du Christ que Dieu le Père veut donner à son Fils au moment même où Il s'engage pour sa mission messianique.

Et donc nous-mêmes, frères et sœurs, si nous sommes l'Église, nous devons être ce don, ce cadeau du Père à Jésus-Christ dans la puissance de l'Esprit. Nous lui sommes donnés de toute éternité. Je sais bien que, dans le cours du temps, nous faisons tout pour nous récupérer, mais ce n'est pas une raison, nous sommes donnés et offerts par le Père à son Fils pour qu'Il nous rassemble, qu'II fasse de nous le Peu­ple de Dieu et qu'II nous fasse vivre dans la gratuité même du don de l'Esprit.

Frères et sœurs, puisque Jean Paul II nous demande cette année de méditer sur le mystère de l'Esprit, essayons de réaliser comment l'Esprit saint peut être en nous un réel principe de gratuité dans notre vie: si nous avons parfois une vue tellement fonctionnelle et efficace des choses, c'est peut-être parce que nous ne nous éprouvons pas nous-mêmes dans le plus simple et le plus élémentaire de notre existence comme donnés par le Père, comme déjà donnés de toute éternité au Fils, c'est exactement ce que nous nommons la prédestination. La prédestina­tion ce n'est pas d'être marqué au fer rouge d'un plus ou d'un moins, comme l'ont cru certains Réforma­teurs. La prédestination c'est être destiné à exister comme des êtres donnés de toute éternité. C'est la marque même du don et de la gratuité de Dieu sur chacune de nos existences, et ça n'a rien à voir avec une sorte d'opération de tri postal.

Redécouvrons donc dans nos propres existen­ces le sens même du fait que si nous vivons, si nous sommes ici dans la Création, sur cette terre, c'est pour être depuis toujours et pour toujours donnés par le Père au Fils pour constituer son peuple dans la puis­sance même de l'Esprit Saint.

 

 

AMEN

 

 
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