AU FIL DES HOMELIES

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LE SENTIMENT ET L'ÉVANGILE

Is 42, 1-7 ; Ac 10, 34-38 ; Mt 3, 13-17
Baptême du Christ - année A (dimanche 10 janvier 1999)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

L'évangile est-il une affaire sentimentale ? Lorsque je dis et que j'affirme que la soumis­sion de Jésus au baptême de Jean, que le bap­tême de Jésus est un acte de charité, il faut que je prenne plusieurs précautions pour qu'on entende bien ce que je veux dire par là. D'abord, Jésus n'est pas venu pour faire la charité aux hommes, comme du haut de sa divinité. Il serait descendu afin qu'en plon­geant dans l'eau, il nous ramène à la vie. Il n'y a pas de condescendance dans cet acte-là. Ce n'est pas la charité condescendante. Il n'est pas venu non plus pour consoler les hommes, pas d'abord. Il n'est pas venu nous affirmer dans un face-à-face qu'Il nous aimait. Rien n'est dit de cet Amour dans cet acte, mais l'acte est posé, presque anonyme, avec comme seul témoin Jean et les disciples qui hésitent, nous le savons par d'autres évangiles et puis évidemment l'unique témoin, le témoin total : L'Esprit Saint. L'acte posé par Jésus, en ce bord du Jourdain, est presque ignoré de tous. Il inaugure sa vie de charité pour les hommes. Il n'est pas une déclaration d'amour qu'Il éprouve, de l'amour qu'Il ressent, j'allais dire, on est au-delà de ce qu'Il ressent, Il est Lui-même don, charité. Nous avons une compréhension de l'Amour, tarte à la crème de toutes les prédications, parce que nous l'entendons sous l'angle d'une consolation, d'un sentiment, de quelque chose que je pourrais ressentir ou que je pourrais faire ressentir à l'autre. Tout cela est vrai, mais ce n'est qu'une toute petite partie, par­fois d'ailleurs pas très révélatrice et elle peut même être en contradiction avec ce qu'est l'Amour.

Lorsque je rencontre des fiancés, ils sont tout accrochés l'un à l'autre par les sentiments qui les unis­sent, et ils vérifient qu'ils s'aiment parce qu'ils sentent en eux l'amour qu'ils ont pour l'autre. D'ailleurs quand on a quinze ans, on est plus enivré par ce sentiment-là, illusoire, mais on est plus enivré par le sentiment lui-même que par l'autre, celui qui nous inspire l'amour. En vieillissant on s'aperçoit que ce sentiment-là ne mesure pas exactement la relation qu'on a avec l'autre et que parfois d'ailleurs on peut aimer sans le ressentir. Il suffit qu'un des deux amis ou des époux vienne à disparaître ou à s'éloigner pour qu'on éprouve dans sa vie un creux irremplaçable. Cela ne veut pas dire qu'avant on ne sentait rien, cela veut dire qu'on aimait dans l'acte même de charité d'être présent à l'autre, d'être présent dans la vie avec l'autre et qu'on aurait pu vérifier l'amour qu'on a pour l'autre au sens qu'on peut avoir à la sensibilité que cela peut exercer en nous.

Il y a donc une espèce de confusion entre l'amour-sentiment, l'amour-consolation, et ce que j'appelle volontairement la charité. Parce que nous avons une sorte de nouvelle illusion que nous avons voulu vérifier à l'intérieur de nous, à travers nos sens, la vérité des sentiments que nous éprouvions par l'au­tre. Mais si nous vivions exactement comme cela vis-à-vis de Dieu, je ne sais pas si vous ressentez votre amour de Dieu ou si vous calquez ce que vous sentez de Dieu à l'aune de vos sentiments pour Lui, ou réci­proquement est-ce que vous calquez ce que Dieu est Amour et que vous attendez de le sentir. Pour ma part, je ne sens pas grand-chose, et je me méfierai même de ce que je pourrais en ressentir. Pour ma part, il me semble que l'amour que j'ai de Dieu et que Dieu a pour moi a dépassé, il a pu passer par les émotions et les sens, mais Il l'a dépassé pour s'installer dans une région où Lui et moi restons libres, même de l'émo­tion que nous pourrions éprouver à notre rencontre. Et je ne suis pas toujours sûr que nous ne sommes pas en train de rechercher une certaine émotion consolatrice dont nous avons besoin (mais je vais en parler) à l'égard de Dieu. Il est d'ailleurs possible que par un grâce particulière, Dieu vienne nous consoler, ce n'est pas étranger, mais nous ne pouvons pas mesurer la hauteur de l'amour que nous éprouvons au sentiment que nous avons et que nous ressentons en nous vis-à-vis de Dieu. C'est pour cela que le cinéma et la littéra­ture parlent plus souvent du sentiment d'amour, mais très peu d'amour lui-même, et que l'amour lui-même est un mouvement, j'allais dire, pas vraiment senti­mental, mais qui est une espèce de mouvement qui prend l'être tout entier et qui vous pousse à poser l'acte même si cet acte n'est pas entendu et reçu par l'autre, ce que fait Jésus au bord du Jourdain. Il pose un acte inaugural, non seulement pour nous, mais pour Lui, pour sa vie. Tout le reste de sa vie s'articule sur ce premier acte du Christ, et Il ne demande pas à Jean-Baptiste de vérifier, dans l'acte qu'Il pose, le sentiment qu'Il éprouve pour les hommes. La preuve est cette espèce de valse hésitation qu'il y a entre Jean-Baptiste et Jésus. Je ne sais pas si vous avez essayé de comparer les différents évangiles, mais quand on les lit un peu ensemble pour essayer de voir ce qui s'est passé, d'abord pour ma part Jean-Baptiste n'est pas très sentimental, il est un petit peu trop rude pour ça. Et puis il y a une sorte de mouvement de reconnaissance et en même temps d'hésitation. Jean-Baptiste ne semble pas exploser de reconnaissance, certes il reconnaît : "Voici l'agneau de Dieu qui ôte le péché du monde", et en même temps il ne sait pas quel parti prendre à son égard. C'est ce que dit au­jourd'hui l'évangile, Jésus dit : "Laisse-Moi faire". Mais Jean-Baptiste ne lui saute pas au cou en disant : "C'est fou ce que tu as fait !" Pas du tout. Il y a une espèce de distance maintenue entre ces deux hommes qui demandera peut-être à Jean-Baptiste (on n'en sait rien) toute une réflexion, tout un recul qui lui permet­tra d'en comprendre la portée, la hauteur comme d'ailleurs ce que devraient être nos actes de charité.

La différence entre un acte sentimental et la charité, c'est qu'un acte sentimental demande une sorte de vérification immédiate : "As-tu vu comme je t'aime ?" et que l'acte de charité s'inscrit dans une plus grande durée. Il est plus généreux en ce sens qu'il est tellement certain de lui qu'il n'attend pas d'être re­connu comme acte d'amour, il est acte d'amour même si personne ne le reçoit, même si personne ne le re­connaît. Confondre la charité avec le sentiment d'amour fait que nous sommes dans une espèce de va-et-vient permanent et nous demandons une sorte de reconnaissance : "Reconnais que je suis aimable ou capable de t'aimer", que l'acte de charité est un acte presque unique, total qui transforme celui qui le pose, il n'attend pas de l'autre qu'il soit reconnu pour exister vraiment. "Je l'ai posé, je l'ai posé".

Alors, par ailleurs nous sommes inconsola­bles, nous avons besoin de consolation, nous sommes dans notre vie en manque d'amour, d'une tendresse, d'une proximité de l'époux, de l'épouse, du frère, de l'ami, peu importe, qui est toujours un peu défaillant par rapport à l'attente que nous en avons. C'est vrai. C'est vrai même pour le Christ Lui-même. Ce manque que je désigne là et qui peut d'ailleurs motiver notre acte de religion. Nous ne demandons pas à l'acte que nous posons dans la religion d'être total, pur, absolu­ment spirituel. Nous sommes venus, comme je le dis souvent, pour de multiples raisons, grossières et éle­vées, mais qui font que nous sommes là.. Toute chose nous pousse, même le besoin de consolation. Mais nous sommes là en présence de Quelqu'un qui d'abord ne nous console pas, qui ne vient pas combler les malheurs qui sont les nôtres. C'est peut-être raide, mais et il faut le comprendre pour aller un peu plus loin. Mais Il vient nous dire : "J'ai posé, il y a bien longtemps pour toi, et cet acte est toujours valable, et il est toujours actuel et présent, un acte de charité total, Moi, Dieu, que je ne reprends pas".

L'acte de charité va te demander durant cette terre, durant cette vie terrestre, de traîner ton boulet, de traîner ce qui reste inconsolable en toi, pour en faire quelque chose. Je ne vais pas te combler et te consoler comme un enfant demanderait à être consolé et comblé (ce que nous faisons pour les enfants, heu­reusement) mais adultes, on nous demande non pas d'être consolés, arrangés, que les choses aillent mieux sur le plan sentiment, mais que dans ce sentiment qui sera toujours un peu inconsolable, dans ce manque que nous éprouvons, nous le traversions et lui don­nions un sens parce qu'il est mû de l'intérieur par un acte de charité du Christ qui est venu d'emblée donner à tous nos manques, à toutes nos morts, à toutes nos défaillances, une possibilité d'être traversés pour aller plus loin.

En fait, et je le dis entre guillemets : "Nos défaillances sont une chance pour rejoindre Dieu et rejoindre nos frères." Nos défaillances, nos non-consolations sont une sorte de creux en nous qui nous incitent à trouver les mots, à inventer les gestes, bref à faire dans notre vie des actes de charité. Il y a deux solutions : Où nous passons notre vie à vouloir nous consoler, nous posons des actes, d'ailleurs quand on se plaint, moi le premier, on s'en moque à qui l'on se plaint, il suffit que l'autre écoute, on raconte, nous, nos malheurs, la plainte c'est le premier soin que nous nous accordons quand nous allons mal, tout le monde se plaint, de tout, de soi, des autres, de Dieu, de l'Église. La plainte, c'est ce premier mot que nous lançons pour que nous apportions un certain soin. Il faut être conscient de cela. Mais il y a une façon de donner une autre portée, évidemment que nous avons besoin de soins, mais il y a une autre façon de donner une autre portée à nos blessures, qui n'est pas d'être un héros ou de les ignorer, mais de les traverser.

Moi, il me semble que le meilleurs cadeau que nous puissions faire aux autres, ce n'est pas d'abord de les aimer, c'est d'être un homme et de construire mon humanité. Souvent nous pensons qu'en aimant les autres, ça ira mieux. Mais pour aimer les autres il faut d'abord être quelqu'un, il faut d'abord construire une sorte d'humanité sur laquelle l'autre peut s'appuyer, se reposer, s'étayer. Il me semble que le meilleurs cadeau que les parents puissent faire à leurs enfants, ce n'est pas uniquement qu'ils s'occu­pent bien d'eux, mais c'est d'aller bien. Parce que les parents se plaignent souvent que les enfants ne sont pas reconnaissants de ce qu'ils ont fait pour eux, mais il me semble y voir une sorte de défaut, Nous aime­rions, même nous, les grands, qui avons encore nos parents et les petits aussi, que finalement nos parents développent une humanité sur laquelle nous pouvons nous appuyer, que nous pouvons avoir comme repère, plutôt que d'être l'objet de soins, évidemment que nous sommes l'objet de soins, mais il y a un moment où ce n'est pas tellement d'être l'objet de soins qui nous intéresse, comme fils, que de se rendre compte que l'humanité de nos parents s'est construite s'est étayée, s'est vérifiée, s'est solidifiée. Et donc le meil­leur cadeau que nous pouvons nous rendre les uns aux autres, ce n'est pas tant de nous aimer, vous voyez ce que je veux dire, là nous serions dans le sentiment, mais c'est de construire une humanité qui, à l'inté­rieur, cache un acte de charité, c'est-à-dire si je cons­truis l'homme que je suis aujourd'hui, demain c'est évidemment pour moi, mais c'est aussi pour vous, mais dans un acte plus anonyme, plus intérieur, plus profond, plus silencieux, sans attendre de reconnais­sance. Il y a une façon de s'aimer les uns les autres qui est d'honorer l'humanité qu'on m'a donnée et d'en faire quelque chose pour moi et pour vous, plutôt que de vous dire : "J'ai décidé de vous aimer et je n'y arrive pas", et ce qui serait peut-être un mensonge. Il y a une façon et le rapport entre Jean-Baptiste et Jésus le prouve à mon avis, ces deux hommes-là se regardent et se testent, ils se reconnaissent et s'évitent, il y a quelque chose de trop grand qui empêche une sorte de déclaration sentimentale entre Jean-Baptiste et Jésus. Ce qui est bien clair, mais donne la vision des actes de charité que l'un et l'autre posent, et surtout celui de Jésus qui va inaugurer totalement tout don de vie pour tous les hommes dont Jean-Baptiste est le premier bénéficiaire sur place.

Ainsi de nous aimer les uns les autres, et de le mesurer au sentiment que nous avons les uns pour les autres, ce serait une sorte d'imposture. Il y a des sen­timents, vous comprenez bien que je caricature mon propos pour pouvoir mieux le faire comprendre, mais il y a des actes de charité que nous posons, que nous faisons qui sont inconnus les uns des autres et qui sont peut-être plus fondateurs, qui transforment radi­calement notre communauté, que des déclarations où le mot "amour", le "je t'aime" apparaîtraient. Il me semble que même notre communauté paroissiale est fondée sur des gens et j'en connais dans la paroisse, qui posent des actes très gratuits, très ignorés des au­tres, non pas avec l'idée : "c'est merveilleux, personne ne le sait, je l'ai fait", parce que, vous voyez on peut aller loin. Mais il y a : "Je construis cette commu­nauté, ma famille, je la construis par cet acte qui me fait grandir et qui est vraiment le témoin de l'amour que je veux donner, non pas que j'éprouve, mais que je veux donner dans cette terre à partir de ma vie, à cause de Dieu."

Ce que je dis là ne veut pas nous condamner, nous épingler et nous dispenser de toute consolation, de tendresse, entre nous. Mais l'acte posé par Jésus est un acte plus radical, plus profond. C'est vraiment cet acte qui, tout en emmenant les sentiments qui sont les nôtres et qui sont ceux du Christ, quoique je trouve le Christ peu sentimental dans l'évangile, à mon avis, ouvre à ce qu'est véritablement l'acte de charité.

Frères et sœurs, qu'en découvrant dans le baptême du Christ un acte si total, si incroyable qui englobe le passé, le présent et l'avenir, qui récapitule toutes chose, qui appelle et convoque tous les hom­mes à un unique Salut, nous ayons le désir d'appro­fondir nous-mêmes notre charité, le don que nous pouvons faire de nous-mêmes par des actes de charité qui dépassent les sentiments que nous pouvons éprouver ou que nous n'éprouvons pas les uns avec les autres.

 

 

AMEN

 

 
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