AU FIL DES HOMELIES

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LES ENJEUX DE L'ENTRÉE DU CHRIST DANS LE RÉSEAU DE L'HUMANITÉ

Is 42, 1-7 ; Ac 10, 34-38 ; Mc 1, 9-15
Baptême du Christ - année B (dimanche 12 janvier 2003)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Que veut dire pour un homme, pour chacun d'entre nous, que signifie la naissance ? Que veut dire naître ? Que signifie cet événement qui apporte apparemment tant de joie autour de nous, mais auquel nous ne semblons pas participer de façon très spéciale ni très explicite ? Pourquoi la naissance, et j'entends naissance au sens large, la venue au monde d'un être depuis sa conception jusqu'au moment où il est accueilli au grand jour ? Il y a une signification, une valeur de la naissance qui nous paraît absolument évidente : la naissance, c'est le commencement pour chacun d'entre nous de sa propre aventure humaine. Chacun d'entre nous par la naissance, devient cet homme, cette femme, qui va, comme on le dit parfois, vivre sa vie. Au début, cela commence par un état de dépendance assez marqué, et généralement, au bout d'un certain temps, on s'émancipe et l'on arrive à se débrouiller tout seul.

Pour nous, le mystère de la naissance, c'est le fait que chacun d'entre nous reçoit, comme disaient les anciens, son lot d'existence, avec les malheurs, le bonheurs, les bons et les mauvais moments, et chacun d'entre nous est chargé de gérer ce capital reçu à la naissance. On parlera de capital génétique, de don, de capacité, mais la naissance est à envisager dans la perspective assez strictement individuelle : chacun reçoit pour sa part son temps de vie humaine. C'est pour cela que généralement, on fête les anniversaires en souhaitant que cela dure le plus longtemps possi­ble. C'est pour cela aussi qu'au début de chaque an­née, comme on a conscience du temps, on se souhaite des meilleurs vœux et d'abord de santé, et l'on n'a pas tort.

Le sens de la naissance est-il complètement épuisé par cette première dimension ? Je ne le crois pas. Quand on naît, il y a une deuxième dimension qui et aussi réelle, et à laquelle nous sommes tout aussi sensibles, mais que nous n'arrivons pas à bien nous expliciter, c'est le fait que la naissance fait entrer non seulement dans le cercle restreint d'une famille par les liens de paternité et de maternité dont on est issu, non seulement dans une communauté plus glo­bale, qui serait le milieu humain, social dans lequel on va vivre à tous les échelons, mais surtout, on entre dans l'humanité tout entière, et l'on y entre de façon concrète et tout aussi constitutive que la première dimension. Pour faire une sorte de rapprochement avec les choses qui se passent aujourd'hui du point de vue technique, je dirais que nous naissons tous avec le "pak SFR". C'est-à-dire que chacun d'entre nous par le fait qu'il est être humain, est d'emblée avant même toute mise en place du réseau, est d'emblée relié avec tous les individus de l'humanité. C'est une dimension à laquelle on est beaucoup moins sensible aujourd'hui, parce que nous sommes entrés dans une ère de l'indi­vidualisme forcené et du "chacun pour soi", mais par exemple, les anciens y étaient beaucoup plus sensi­bles. Quand on naît, on entre dans ce réseau, comme on parle du réseau téléphonique, mais là c'est le ré­seau de l'humanité, et chacun d'entre nous par sa nais­sance, entre dans ce réseau, et porte en lui la possibi­lité d'entrer en contact avec n'importe quel autre être humain.

On a le logiciel tout préparé ! Bien sûr, on ne met pas tout de suite en œuvre toutes les possibilités qu'on a. Mais par le seul fait d'entrer dans la famille humaine, on entre en fait dans un réseau de commu­nion qu'on appelle faute de mieux : la nature humaine. Ce qui fait que lorsque je suis en face de mon voisin ou de ma voisine, je perçois immédiatement que ce n'est pas un chimpanzé ni un chien d'appartement, mais que c'est un humain comme moi et que je peux avoir de véritable relations avec lui, avec elle (vous me direz qu'il y en a qui préféreraient avoir de bonnes relations avec leur voisinage comme avec leur chien d'appartement, mais cela c'est un autre problème). Cela veut dire qu'au moment où l'on rentre dans la famille humaine, on rente dans ce réseau, dans ce tissu extrêmement dense, qui fait que tout ce qu'on va vivre, à la fois on va le recevoir par les liens avec les autres, et généralement ceux qui incarnent de la façon la plus immédiate et efficace, ce sont précisément nos parents qui incarnent toute cette possibilité de rela­tions, c'est avec eux que l'on commence à construire les premières communications téléphoniques, c'est avec eux que l'on commence à utiliser le portable, mais en plus après, normalement c'est fait pour entrer dans un maximum de ce tissu relationnel pour pou­voir se débrouiller dans le vie, pour pouvoir prendre le métro, pour pouvoir arriver à être supportable dans la vie d'une entreprise, etc … Tout cela, c'est la mise en œuvre cde ces capacités humaines qui sont déjà comme pré-inscrites dans notre condition humaine : on est dans le réseau. Ce qui est tout à fait extraordi­naire, c'est qu'il n'y a pas de rupture depuis le tout début jusqu'à la fin, à partir du moment où nous sommes constitués comme cet embryon humain, tout va se développer, on appartient au genre humain, à la nature humaine, et tout va se mettre en place et se développer pour que cette nature humaine en nous porte le maximum de ses fruits, non seulement par un travail personnel, par une ascèse ou une éducation qui vont nous permettre de trouver le maximum d'identité et de profondeur personnelles, mais indissociable­ment, inséparablement, par le jeu des relations qui sont potentiellement des relations avec tous.

Pourquoi est-ce que je vous raconte cela ? Parce que quand on fête Noël, puis l'Épiphanie, on pense uniquement en fait, à la première dimension. On se dit : voilà, quand Jésus est né, Il a reçu son lot d'humanité. Cela n'a pas été très long, cela c'est arrêté vers trente-trois ans, ce n'est pas beaucoup. A Naza­reth, Il a commencé à mûrir son projet, et tout d'un coup, en trois ans, Il a réussi à bouleverser l'histoire du monde ce qui n'est pas si mal. Mais on envisage toujours la naissance, l'Incarnation de Jésus comme une sorte de destin personnel. C'est Lui qui reçoit l'humanité comme chacun d'entre nous a reçu son hu­manité.

Du coup, on a tendance à envisager la vie du Christ, l'Incarnation du Christ sur le modèle indivi­duel, c'est-à-dire : Il a reçu, Lui, son humanité, Il l'a gérée de la façon la meilleure possible. Et on va es­sayer de déterminer à quel moment Jésus a pris cons­cience de sa mission, à quel moment Il a choisi les disciples, pourquoi, dans tel milieu Il a réagi de telle ou telle façon etc… On envisage uniquement la réalité humaine de Jésus, de son point de vue individuel. C'est vrai que le jour de Noël, on peut se le permettre. Le jour de Noël c'est véritablement l'enfant qui appa­raît, c'est une nouvelle vie, c'est un nouvel être hu­main qui arrive, on peut comprendre qu'on focalise d'abord sur : c'est Lui le Sauveur qui est né !

Mais si l'Incarnation s'arrêtait là, en rigueur de terme, cela ne nous ferait ni chaud ni froid. Si Jé­sus avait roulé pour lui tout seul à travers son expé­rience humaine, Il n'aurait pas roulé pour nous. Si l'aventure de Jésus était purement individuelle, ac­tuellement notre rassemblement n'aurait aucun sens. C'est simple, c'est clair. Mais c'est précisément que l'Incarnation possède la deuxième valeur, celle de se lier par le fait qu'Il reçoit de sa mère la nature hu­maine, celle d'être de fait lié à tout le tissu de l'huma­nité, c'est cela qui fait la fine pointe de l'Incarnation. C'est pour cette raison que dans la Bible, dans le Nouveau Testament, on dit : "En tout semblable à nous". C'est cela qui est intéressant, ce n'est pas qu'il mène son aventure de son côté, mais "Il est en tout, semblable à nous". C'est pour cela aussi qu'à certains moments de l'histoire de la pensée théologique, on a dit : "Homme parfait". Ce qui ne veut pas dire "homme modèle", ce n'est pas la peine d'essayer, vous n'arriverez jamais à l'imiter, ne serait-ce que par la réalité de sa naissance, essayez de ne naître qu'avec une mère ? En fait, Il n'est pas imitable de ce point de vue-là. Mais quand Il naît, quand Il entre dans l'hu­manité, "Il est en tout semblable à nous", c'est-à-dire en tout lié à nous. Rien de ce qu'il a vécu, de qu'Il a été comme homme, Il ne l'a vécu pour Lui tout seul. Même, d'une certaine manière, Il l'a vécu encore da­vantage pour les autres que nous ne pourrions le vi­vre. C'est pour cela que certains théologiens modernes (il faut être prudent par rapport à la formule, mais je crois qu'elle est très juste sur le fond, sur l'intention), on dit : "Jésus, l'homme pour les autres". Cela ne veut pas dire : la dame d'œuvres, ni l'altruisme forcené de la philanthropie universelle. Cela veut dire : Celui dont l'humanité est essentiellement polarisée, focali­sée par le fait d'être en communion avec tout le monde.

A mon avis, c'est ce qui explique la manière dont on a orchestré les fêtes de Noël et de l'Épiphanie. Dans le premier moment, Noël, c'est la venue, c'est Lui personnellement qui naît, c'est Lui qui vient. Mais on ne peut pas en rester là. Donc, il faut des fêtes pour montrer que quand Il vient, déjà Il est lié à tous. C'est la raison pour laquelle nous fêtons ces trois fêtes en­chaînées. La première que nous fêtions dimanche dernier, les rois mages, qu'est-ce que c'est ? C'est le fait que ceux qui viennent adorer, ce n'est pas sim­plement les intimes invités sur carton de réception, c'est au contraire ceux qui sont le plus loin, les païens. Dès que Jésus naît, par le seul fait d'entrer dans la nature humaine, Il est accessible à tous. C'est pour cela qu'on fait venir les mages de très loin, plus ils viennent de loin, plus c'est une garantie pour nous qu'on peut aussi y aller. A partir du moment où le Christ est là dans son humanité, cette humanité le lie à tous, à commencer par les païens. De l'autre côté, ce que nous fêterons dimanche prochain (mais je ne veux pas anticiper sur le sermon de dimanche prochain), c'est les noces, les épousailles, c'est-à-dire que ce lien d'humanité qui commence à se construire et qui est déjà universel dès le départ doit aboutir normalement aux noces éternelles, et les noces, c'est l'amour d'un homme et d'une femme. Le Père et le Saint Esprit ne sont pas mariés. Les noces, c'est un rapport de nature humaine entre le Christ et nous, c'est la consomma­tion de la rencontre de notre humanité avec l'humanité de Jésus, c'est l'accomplissement.

Et entre les deux, c'est précisément la fête que nous fêtons aujourd'hui. Qu'est-ce que c'est que le baptême du Christ ? On dit parfois que c'est Jésus qui se solidarise avec les pécheurs. C'est vrai, mais il faut bien comprendre comment Il se solidarise avec les pécheurs. Il ne se solidarise pas avec les pécheurs en se faisant Lui-même le pécheur ou le maffieux. Il se solidarise avec le pécheur dans la démarche de péni­tence. Il initie, Il grave en Lui et Il se lie avec tous les hommes qui, dans cette démarche vers Jean-Baptiste, reçoivent le baptême de pénitence et de repentir en vue du pardon des péchés. Ce avec quoi Il s'assimile au pécheur, ce n'est pas le pécheur en tant que celui qui commet les péchés, c'est le pécheur en tant qu'il se repent. C'est-à-dire qu'Il est l'agent initiateur de la pénitence universelle. Il dévoile aux hommes, Il nous dévoile que notre existence d'humanité étant marquée par le péché, elle a une chance de communion, elle a une chance de rétablir la réconciliation et avec Dieu et entre tous les hommes, c'est précisément la démarche de pénitence : porter le poids de la faute en deman­dant pardon. Donc, le Christ, depuis le début de son baptême au Jourdain jusqu'à la croix, va être un Christ littéralement pénitent, Il va rassembler l'humanité non seulement sous l'angle de l'accessibilité universelle au pardon, y compris les païens, non seulement sous l'angle de la pleine communion dans les noces éter­nelles, mais dans la situation actuelle, de pouvoir ai­der les hommes parce qu'ils sont pénitents, parce qu'ils se repentent du mal, parce qu'ils demandent pardon à Dieu, le Christ est l'initiateur de cette atti­tude et c'est cela qui le lie à tous les hommes. C'est extraordinaire. Que le Christ ait trouvé l'attitude de pénitence et de demande de pardon comme le terrain commun d'entente entre Lui et nous.

Il y a un petit passage du Concile Vatican II que j'aime beaucoup, c'est une toute petite phrase, apparemment elle est passée un peu inaperçue, et ce­pendant je trouve qu'elle est très profonde et elle de­vrait nous aider à mieux réaliser quel est notre lien avec le Christ. On dit ceci : "Quand le Christ s'est incarné, d'une certaine manière, Il s'est uni à chaque homme". Il y a une façon purement abstraite et intel­lectuelle de comprendre cette phrase : Il s'est proposé en exemple et chacun essaie de réaliser pour son compte ce qu'il a voulu faire. Le texte dit beaucoup plus que cela. Il dit : "D'une certaine manière Il s'est uni". Ce n'est pas : Il s'est proposé comme modèle de réalisation de son humanité à tous les hommes. Il a uni son humanité parce qu'elle est humanité portée par Dieu et Il a voulu qu'elle soit unie à tous les hommes. Il a bénéficié du réseau de l'humanité, de la nature humaine pour s'unir à Lui tous les hommes.

C'est cela que nous fêtons aujourd'hui dans le baptême du Christ, c'est la manière dont le Christ peut aller le plus loin possible pour s'unir à tous les hom­mes, réveiller et faire surgir en eux cette attitude de pénitence, de redécouverte du Salut et du pardon de Dieu. C'est cela qu'il nous est donné de vivre. Ce n'est pas simplement une sorte de dimension épisodique au fil des confessions, mais c'est vraiment une dimension fondamentale de notre existence, comme cela a été un dimension fondamentale de l'existence de Jésus.

 

 

AMEN

 

 
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