AU FIL DES HOMELIES

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BAPTISÉ ET MOINE, UNIQUE VOCATION

Is 42, 1-7 ; Ac 10, 34-38 ; Mc 1, 9-15
Baptême du Christ - année B (dimanche 15 janvier 2006)
Homélie du frère Yves HABERT

 

L’idée de l’homélie de ce matin m’est venue mercredi au cours de la réunion des jeunes actifs. Le thème de cette année, "prière et spiritualité chrétienne à l’école des grandes traditions", et je devais présenter saint Bruno et la tradition cartusienne. En présentant cette tradition que vous connaissez, qui est d’une extrême sévérité, d’une extrême austérité, le radicalisme de la solitude, de la pénitence, de l’appel au désert, je mesurais le décalage entre cette tradition et la vie de ces jeunes qui étaient devant moi. Je mesurais le décalage entre le baptême et la vie monastique, comme étant deux réalités très différentes, au moins en apparence. Je vais essayer de voir avec vous comment ces deux réalités s’articulent au plus profond.

Le baptême, un humble commencement, quelque chose qui est partagé par de nombreuses personnes. La vie monastique, quelque chose d’extrêmement radical, un appel venu de Dieu, une suite du Christ dans toute son exigence. Dans l’exercice concret du baptême, des baptisés qui partagent la vie de leurs contemporains, qui sont engagés dans des milieux sociaux, professionnels, et autres. A l’inverse, la vie monastique, avec une règle, un habit, un retrait du monde. Et je sentais une sorte de disparité. Pourtant, si l’on y réfléchit bien, tous les deux, le baptême comme la vie monastique, procèdent d’un même appel de Dieu. C’est le même Esprit qui anime le cœur des baptisés et qui anime le cœur du moine et de la moniale. Providentiellement, l’évangile d’aujourd’hui en rattachant le baptême de Jésus à la tentation aurait tendance à rapprocher baptême et fuite au désert, tentation au désert, combat spirituel.

Saint Paul, quand nous relisons les lettres aux Colossiens, ou d’autres, souligne l’absolue nouveauté procurée par le baptême. Pour saint Paul, il s’agit vraiment d’une nouvelle naissance, d’un commencement absolu, d’une véritable conversion, d’un "avant" et d’un "après". Il y a quelque chose de radical de l’ordre de la nouvelle naissance, c’est-à-dire de l’abandon de l’homme ancien pour accéder à l’homme nouveau. Et les baptisés adultes nous rappellent cette réalité à nous, qui n’avons pas eu la "chance" d’être baptisés adultes, nous saisissons peut-être moins cela, parce que nous avons toujours vécu dans cette grâce du baptême. Il n’y a pas eu un "avant" et un "après". Les baptisés nous le rappellent, et je discutais au Bénin, pendant la quinzaine où j’étais là, avec des catéchumènes. Ce n’est pas difficile de discuter avec des catéchumènes au Bénin : dans une assemblée, la semaine dernière à Natitingou, sur les cinq cents personnes présentes il y avait la moitié de catéchumènes, donc ce n’est vraiment pas compliqué de discuter avec des catéchumènes. Or, eux, me rappelaient leur vie passée et la nouveauté procurée par le baptême qu’ils allaient recevoir. Ils me rappelaient les exigences de la suite du Christ parce qu’ils devaient renoncer à certaines de leurs traditions (le Bénin, c’est le pays du Vaudou), c’est le pays où la religion traditionnelle a une certaine force encore, et ils devaient rompre, couper, abandonner les fétiches par exemple. Ils étaient placés devant quelque chose d’un peu radical. Je me souviens aussi du baptême d’un jeune qui était avec son tee-shirt hard-rock tout noir, et puis, il a quitté ce tee-shirt pour revêtir l’aube blanche. Il y avait dans sa vie une nouvelle naissance, quelque chose de radicalement nouveau.

Si saint Paul parle de ce commencement radical, de cette nouveauté radicale, de cette nouvelle naissance, est-ce que ce n’est pas excessif d’en parler quand on constate que beaucoup de baptisés ne confessent ni de lèvres ni de cœur la Résurrection de Jésus ? Est-ce que cette nouveauté est vraiment manifestée dans le baptême ? Ou bien faudrait-il parler de nouveauté seulement pour les baptisés adultes ? Je ne le crois pas, parce qu’il nous faut passer de l’image de Dieu qui est acquise, cette image de Dieu qui est procurée par le baptême, nous sommes comme « frappés » à l’image du Sauveur, il faut passer dans le combat spirituel, dans la vie de tous les jours, dans ce baptême à petit feu de la vie quotidienne, il faut passer à cette ressemblance. Et le but de la vie baptismale, c’est passer de l’image à la ressemblance, ou mieux, de conjoindre l’image et la ressemblance. Cela, la vie monastique nous apprend aussi le sens du combat spirituel, le sens de ce combat spirituel qui n’est pas amoindrissement, mais, puisqu’on va démarrer la semaine de prière pour l’unité (je cite un moine du Mont Athos, saint Silouane), qui est acquisition du saint Esprit. La vie monastique offre un cadre pour libérer l’Esprit en nous, pour lui permettre de se déployer pleinement dans notre vie, qu’il vienne saisir tous les recoins de notre vie. La vie monastique, c’est le pèlerinage vers la libération et vers la joie. Et là, je crois que nous avons tout à gagner justement, à non pas séparer la vie monastique de la vie baptismale, mais à ce que les deux se conjoignent, se rencontrent. L’Occident a éloigné la vie monastique de la vie des baptisés, chose que n’a pas fait l’Orient. L’Orient au contraire, a manifesté la vie monastique dans sa singularité mais aussi dans une certaine proximité avec les baptisés. La preuve, c’est qu’en Orient, il y a beaucoup de communautés monastiques qui sont responsables de paroisses, c’est beaucoup plus fréquent qu’en Occident, parce qu’ils n’ont pas voulu séparer les deux réalités. Pourquoi l’Occident s’est-il méfié d’une vie monastique, ou d’exemples de vie monastique proposé aux laïcs ? Peut-être à cause des Albigeois, des Cathares, de ces tentatives qui ont un peu échappé au contrôle de l’Église. On a voulu vraiment distinguer les deux. Il fallait une règle, quelque chose de cadré, une clôture, pour la vie monastique, et de l’autre côté, la vie des baptisés.

Mais je crois que l’Église a tout à gagner à s’inspirer profondément du combat spirituel de la vie des moines, et inversément, les moines ont tout à gagner de s’inspirer de la vie, du rythme des baptisés. Un moine que fait-il sinon chercher à accomplir son baptême ? Chercher à prolonger son baptême, chercher à vivre pleinement son baptême ? Le baptisé en s’inspirant du détachement du moine, en s’inspirant de la pauvreté des moines, en s’inspirant des lutes des moines, va chercher aussi à grandir, à laisser l’Esprit s’emparer de lui.

C’est un peu cela que je souhaitais dire aux jeunes actifs mercredi dernier, c’est qu’en proposant ainsi la vie cartusienne, en proposant l’exemple de saint Bruno, c’était aussi les renvoyer à leur propre vie, c’était les renvoyer à leur propre existence, c’était les renvoyer à leur baptême. Tous, nous sommes renvoyés à notre baptême. C’est ce que nous essayons de vivre ici, quand nos proposons toute cette immense richesse de l’Office liturgique, c’est cela. Ce n’est pas une sorte de bonus spirituel qui serait proposé à certains qui auraient du temps, mais je crois que c’est l’épanouissement du baptême de tous, moines et fidèles.

 

AMEN


 

 

 

 
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