AU FIL DES HOMELIES

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VIOLENCE ET RÉSURRECTION

Is 42, 1-7 ; Ac 10, 34-38 ; Mt 3, 13-17
Baptême du Christ - année A (dimanche 13 janvier 2008)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

 

Frères et sœurs, cela pourra peut-être vous paraître un peu bizarre d'entrer si brutalement en matière, mais il faut savoir que le baptême est un rite violent. On a tellement, depuis des générations de liturgie adouci et lénifié les choses, cela nous fait tellement penser au bain des enfants, avec la grenouille qui coasse et qui crache de l'eau, et le poisson en plastic qui flotte que finalement, le rite du baptême est devenu surtout un rite de purification, assimilé à un bain pour se laver. En réalité, je ne crois pas qu'au début le baptême ait été un rite de simple purification. Cela existait, c'était traditionnel. Quand on devait accomplir un acte religieux, on se lavait le corps ou une partie du corps. Ceux d'entre vous qui sont allés à Qumrân, ont vu des piscines à peu près tous les dix mètres. C'étaient des gens qui non seulement par hygiène (c'est une manière un peu réductrice de la descendance de Pasteur d'envisager le problème du bain rituel), mais surtout parce que c'était une sorte de symbolique de la purification avant d'entrer en présence de Dieu.

Le baptême de son Jean qui est de son invention, est apparu comme une nouveauté précisément parce que ce n'était pas un bain, c'était un baptême. Un baptême cela veut dire littéralement : plongeon. Il y a trente-six mille manières d'entrer dans l'eau, il y a la manière douce, faire quelques pas, de se mouiller les genoux et les cuisses, et puis un petit peu la ceinture, et mettre un peu d'eau sur la nuque. C'est effectivement le rituel habituel du bain. Mais il y a une manière plus "hard", plus violente, on arrive sur le bord et l'on se jette dans l'eau. En fait, baptiser cela fait référence dans le terme grec et sans doute que le terme hébreu qui est à la racine avait la même idée, c'est une entrée violente dans l'eau.

Pourquoi Jean-Baptiste avait-il choisi le rite du baptême plutôt que du bain ? C'est pour une raison très simple. La prédication de Jean-Baptiste était tout entière centrée sur le fait que le monde allait être littéralement jeté dans une épreuve radicale. C'était l'épreuve du jugement, l'épreuve d'une sorte de dissolution du monde, un peu comme le plongeur qui tout à coup va disparaître dans l'eau. Jean-Baptiste avait choisi ce rite pour dire à ceux qui l'écoutaient : il faut que vous entriez dans cet événement qui va se produire avec le même risque et d'une certaine manière la même violence que ce monde qui va être jeté dans son jugement et peut-être sa disparition. Autrement dit, le rite du baptême dans la tête de Jean-Baptiste, ce n'était pas d'abord purifier (bien sûr que cela y était aussi), mais c'était à l'origine, mimer, anticiper pour chacun de ceux qui le voulaient pour leur propre compte, la démarche terrible qui consistait à participer au fait qu'à un moment ou l'autre, le monde allait être comme jeté dans un destin nouveau qu'il ne maîtrisait pas.

C'est pour cela d'ailleurs, et cela se comprend très bien ne revenait pas à ceux qui venaient là, ce n'était pas chacun qui faisait trempette, c'était Jean-Baptiste qui vous plongeait. Vous étiez comme jetés dans les bords du Jourdain à l'endroit où Jean baptisait. C'était vous qui acceptiez le rite, mais vous étiez plongés par quelqu'un, un peu comme le monde allait subir, dans le projet de Jean, allait subir cette transformation radicale, allait être jeté dans une condition nouvelle à travers une mort et un jugement. Dès le départ, le rite du baptême n'a rien de quelque chose de doux et de paisible. Et lorsque Jésus vient voir Jean-Baptiste, celui-ci est un peu étonné. Le peu qu'il sait de Jésus ne correspond pas exactement à la nécessité d'entrer dans cet acte de violence. Pourquoi entrerait-il dans quelque chose dont il est le maître ?

C'est cela qui nous permet de comprendre la réponse de Jésus. Jésus dit : je ne peux pas accomplir ma mission si je ne rentre pas dans la solidarité avec tous les hommes qui viennent recevoir ce baptême et qui acceptent le déchaînement de cette violence dans le monde pour une issue que eux, peut-être ne connaissent pas encore. "Laisser faire toute justice", Jésus dit à Jean : le problème du baptême c'est que précisément dans ce moment dramatique du plongeon dans une inconnue de ce qui va arriver, ce plongeon, je veux le vivre avec le peuple. Ce n'est donc pas d'abord une question de culpabilité de Jésus. Ce n'est pas non plus la question de Jean-Baptiste lui disant : tu es sans péché, tu n'as pas besoin du baptême. C'est beaucoup plus que le problème du péché, c'est le problème du destin d'Israël. Est-ce que vu ce que Jean-Baptiste annonce, Israël comme le monde entier va être livré à ce mouvement de jugement, la cognée qui est à la racine de l'arbre, l'orage qui se déchaîne, les menaces qui pèsent sur l'avenir du peuple, est-ce que Jésus va se tenir à part de toute cette annonce, comme rester sur le rivage comme on dit parfois : ne pas se mouiller ? Ou au contraire, est-ce qu'il va se solidariser avec cette épreuve incroyable d'entrer dans le feu de l'action. C'est aussi pourquoi le fait que Jésus entre dans la démarche baptismale, signifie que lui aussi sera partie prenante de ce qui va arriver au peuple. Lui aussi, avant d'en être le chef et le meneur par sa résurrection, lui aussi entre dans ce mouvement par lequel Israël tout entier est saint et plongé dans une destinée nouvelle que précisément le Baptiste annonçait.

C'est ce qui explique que nous ayons lu en première lecture, un passage du prophète Isaïe qui présente le Christ comme serviteur souffrant et que Dieu dit à ce serviteur : "J'ai fait de toi l'Alliance de mon peuple". J'ai fait de toi l'Alliance, c'est-à-dire j'ai fait de toi celui qui unit les hommes dans ce même destin. Et ce même destin, quel est-il ? C'est le destin que Jean-Baptiste annonçait en disant : il va se produire un événement qui ressemble apparemment à une catastrophe, et dans lequel pratiquement Israël va être emporté et finalement le monde entier avec lui.

Pourquoi est-ce que je vous dis tout cela ? Parce que je crois que cela aide à comprendre mieux la différence entre le baptême de Jean et le baptême des chrétiens. Effectivement, les chrétiens n'ont rien renié du baptême de Jean. Tout à l'heure quand on va plonger Ulysse, on le plonge dans cette destinée violente d'un monde qui est voué à la mort. Chacun d'entre nous passe par là comme baptisé. On n'a pas le choix. Ce que Jean-Baptiste disait que le monde était comme livré de l'intérieur dans le mouvement même de ce qui lui arrivait, à une destinée qu'il ne maîtrise pas, tout comme le plongeur quand il se livre à l'eau ne maîtrise pas le moment même où il va resurgir. C'est mystérieux de plonger, par définition cela fait toujours peur parce qu'on ne sait pas ce qui va arriver! Ici, les chrétiens n'ont jamais renié cette dimension-là, mais ce qu'ils ont compris plus tard, et c'est ce qui a changé la signification du baptême, c'est que ce plongeon dans la mort, et Jésus a repris lui-même la terminologie du baptême en parlant de sa mort : "Je dois être baptisé d'un baptême et comme j'ai hâte que ce soit accompli". C'est la même idée que le baptême de Jean. Il sait aussi qu'Il doit entrer dans la mort, Il sait aussi qu'Il doit subir en son corps, en sa chair d'homme cette redoutable épreuve de la mort et d'un certain anéantissement, d'un passage. Ce que les chrétiens ont compris, c'et que lorsqu'on entrait dans cette mort et dans cette aventure de violence, on pouvait en ressortir.

Quelques années plus tard, quand saint Paul explique le baptême à ses chrétiens de Rome, il leur dit : "Mourir avec le Christ", sans rien renier de ce que le Baptiste avait dit sur la violence du baptême par laquelle l'homme est pongé dans ce destin nouveau. Mais en même temps : "Mourir avec le Christ pour ressusciter avec lui". Le Christ le premier, comme l'initiateur est entré dans ce mouvement, et en est ressorti par la résurrection, de même tous les chrétiens qui acceptent de vivre cette même aventure et ce même risque peuvent évidemment eux aussi, à la suite du Christ, entrer dans le mystère de sa résurrection. A la fois le baptême de chrétiens et le baptême de Jean sont si différents. Jean-Baptiste ne voyait que la face de mort, de l'événement dramatique qui allait peser sur le monde et sur le destin d'Israël. Et en même temps les deux baptême sont si semblables parce que les chrétiens n'ont rien renié du mystère même par lequel en étant baptisés, nous devons passer par cette épreuve du plongeon dans la mort, mais évidemment, désormais ce qui conditionne et ce qui donne au baptême sa véritable figure et son véritable profil, c'est passer dans la mort pour entrer dans la vie.

C'est maintenant ce qu'on va célébrer pour Ulysse, lui aussi, symboliquement, sacramentellement bien sûr, mais réellement, il va avec nous, entrer dans cette aventure du monde, dans cette aventure dans laquelle chacun d'entre nous est plongé, dans la vie du monde, avec son cortège de violences, de dangers, de risques, mais en même temps, avec cette certitude : désormais, si nous sommes plongés dans la mort avec le Christ, c'est pour ressusciter avec lui en vie éternelle.

 

AMEN

 

 

 

 
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