AU FIL DES HOMELIES

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 BAIN DU PARDON ET BAIN DE SANG …

Is 42, 1-7 ; Ac 10, 34-38 ; Mc 1, 9-15
Baptême du Christ - année B (dimanche 11 janvier 2015)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

« Voici l’agneau de Dieu qui enlève [ou qui porte] le péché du monde »

La coïncidence purement fortuite entre le mystère du Baptême du Christ que nous célébrons aujourd’hui et les événements d’une indicible cruauté qui viennent de se dérouler dans notre pays cette semaine m’a suggéré quelques réflexions par rapport à des questions que nous nous posons tous.

La première et la plus fondamentale de ces questions est celle de comprendre pourquoi et comment de telles horreurs sont possibles et là, tout simplement la question « pourquoi le mal ? » Autant le dire d’emblée, il n’y a aucune réponse humaine, sauf celles d’une terrible naïveté comme l’ont suggérée certains philosophes de notre tradition et qui se résume à justifier le mal par la nécessité des ombres pour rehausser les couleurs d’un tableau. C’est une vision esthétique du mal que nombre de penseurs, d’écrivains ou même de poètes se sont ainsi appropriée. De telles explications ne tiennent pas un instant devant la souffrance et la détresse d’un journaliste abattu à la kalachnikov comme on abat le bétail dans un abattoir. Le mal est injustifiable et comme le disait un de mes amis pasteur : « si le mal avait une raison d’être ou une justification, ce ne serait plus le mal, il aurait déjà valeur de bien ». Le mal est ce qui s’impose à nous en empêchant que ce qui aspire à être n’existe plus ou disparaisse : c’est une contradiction humaine absolue : un être humain pose un acte pour empêcher qu’un autre être ou parfois lui-même puisse surgir à l’être ou continue à exister. Rien n’est plus familier que la mort provoquée dans nos sociétés contemporaines. La cruauté et l’horreur n’ajoutent rien à l’affaire : le mal est d’essence métaphysique et nos législations européennes concernant l’avortement par exemple ne sont pas à l’abri de cette question : il faut se rappeler qu’en France simplement, chaque année plus de 200 000 personnes à naître subissent en toute discrétion le sort de Charb, Cabu, Wolinsky et des otages, mais personne ne porte de badge pour protester contre leur mort : en général on s’arrange pour qu’ils soient oubliés, privés de vie et de nom. Entre adultes, il suffit de faire silence et le mot enfant signifie « celui qui ne parle pas » : c’est très commode. Le crime visible n’est que l’épiphénomène des crimes invisibles. Le crime se vit au quotidien. Ce n’est pas depuis le huit janvier que notre société est confrontée à la question du mal comme suppression de la vie, elle y patauge avec insouciance tous les jours, que nous en éprouvions ou non de l’horreur, ce qui est somme toute subjectif. De fait, nous sommes tous pécheurs. Dont acte.

C’est parce que la question du mal est humainement inexplicable et que nous en sommes tous complices à un degré difficilement imaginable de lâcheté et d’aveuglement, que les religions ont voulu lui donner des réponses : chacune à sa façon et sans possibilité de contrôle par une autorité supérieure, puisque chacune prétend parler au nom de Dieu. Et c’est là que tout se complique, car, dans ce monde tel qu’il va, il nous faut des coupables. La réponse religieuse la plus déroutante qui ait été donnée à la question du mal consiste à accuser Dieu ou les dieux d’en être la cause, comme si Celui qui est de façon plénière et absolue pouvait souhaiter que ce qui est ne soit plus : cette vision primitive (généralement polythéiste) a été globalement remise en cause par les trois grands monothéismes qui sont nés au Proche-Orient. Ils n’ont pas toujours innocenté Dieu sur ce sujet, mais ils ont progressivement aidé à percevoir que Dieu ne pouvait pas vouloir la mort du pécheur comme disaient les prophètes d’Israël et qu’il est le « Miséricordieux », comme l’affirme le Coran. Le christianisme a pour sa part apporté une façon radicalement autre de répondre à cette question. Nous allons y revenir.

Toutefois, à partir du moment où on considère que Dieu ne peut d’aucune façon être cause du mal, cela n’exclut pas, hélas, le fait pour certains de vouloir s’attribuer la responsabilité de la défense des intérêts de Dieu, surtout si on s’imagine que ce Dieu a besoin d’être défendu par ses fidèles dans son droit d’exister et de s’imposer à toute l’humanité. Dès que l’on pose le problème en ces termes, un croyant peut être tenté de s’arroger des pouvoirs de justicier et de défenseur des droits de Dieu et de la religion. Nous sommes à la limite d’une vision théologique schizophrène de l’existence croyante et de la vie humaine. La révélation divine semble alors autoriser l’homme à comprendre sa condition de fidèle comme un devoir de protéger son Dieu. Pour sauver ou venger l’honneur de ce Dieu, on peut en arriver à justifier la guerre sainte, l’asservissement des infidèles à un statut inférieur, la régulation de la société politique par une législation religieuse particulière, pratiquer l’ingérence dans la vie privée, condamner les autres religions et même anticiper le jugement de Dieu par la mise en oeuvre d’un jugement humain, ce qui aboutit aux conséquences que l’on sait : une autorité humaine autoproclamée est alors censée appliquer les exigences de la révélation prophétique à une situation inédite et recommande parfois les procédures les plus cruelles et les plus inhumaines : au lieu d’être une nécessaire limitation et régulation des actes et des décisions humains, l’injonction religieuse devient une manière de libérer tous azimuts les délires, la violence et la volonté de puissance les plus incontrôlables. L’horreur que notre pays a endurée cette semaine et risque d’endurer encore procède d’un tel raisonnement théologico-politique.

Même si le christianisme n’a pas toujours été rigoureux dans l’explicitation de sa conception du rapport entre le Dieu trinitaire et la société telle qu’elle va (composite, pluraliste, multiculturelle, etc.), il n’empêche qu’il a dès ses début pris une autre voie, une voie tout autre, dont nous devons nous montrer les héritiers et les promoteurs. Au lieu de faire de leur religion un carcan pour encadrer les comportements sociaux et politiques, les chrétiens ont reconnu d’emblée la dualité des pouvoirs : même si le but de l’existence chrétienne était de coopérer à l’orientation de toute la création vers le rassemblement de toutes choses dans le Christ, les Églises chrétiennes n’ont jamais contesté le principe essentiel d’une liberté humaine libre de ses choix et de ses actes, une liberté humaine capable d’adhérer dans la foi, mais jamais aveuglée ni asservie par elle, une liberté humaine qui reste humaine jusqu’au bout, éclairée par la raison et par l’intelligence, mais jamais forcée de poser des actes qui nieraient ou défigureraient sa conscience, sa réelle humanité et sa véritable nature. Le maintien héroïque de deux ordres distincts, spirituel et temporel, irréductibles l’un à l’autre dans la condition historique qui est la nôtre aujourd’hui sur cette terre, est la base fondamentale de l’existence religieuse chrétienne. Au risque de provoquer – mais lorsqu’il s’agit du massacre de journalistes satiriques, comment ne pas recourir à la provocation ? –, il faut dire que ce n’est pas seulement la vision politique moderne qui a permis que la liberté d’expression puisse être reconnue en France avec les débordements hilarants et provocateurs que l’on sait, mais il fallait plus fondamentalement qu’elle s’inscrive dans ce principe de la distinction des pouvoirs spirituel et temporel, que la tradition chrétienne avait instaurée par le célèbre slogan qui remonte à Jésus lui-même : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » …

Mais pour que la tradition chrétienne puisse accepter sans restriction et sans crainte de se trahir dans ses exigences religieuses, le plein exercice de la liberté humaine naturelle telle que notre société en vit à l’heure actuelle, notamment (mais pas seulement) dans la liberté d’expression, il fallait que cette liberté, même désorientée, même pécheresse, même révoltée ou blasphématoire, puisse encore avoir sa place et être reconnue dans le dessein de Dieu. Et là, me semble-t-il, la confession de foi chrétienne fut la seule à franchir ce cap. En confessant comme nous le faisons en cette fête que Dieu lui-même s’est fait homme, assumant toutes les conséquences de la liberté de l’homme, et toutes les conséquences du mal, quel qu’il soit ; et plus encore : en confessant que ce Dieu fait homme a porté en sa chair tout le péché du monde, comme le proclamait saint Paul dès les premières décennies du christianisme, la foi chrétienne déniait à quiconque la possibilité de s’arroger une quelconque raison de défendre les intérêts de Dieu face à la réalité écrasante du mal et du péché. Quand les martyrs mouraient dans les arènes de l’Empire romain, comme l’avait fait leur Maître sur une croix d’infamie, ils ne vengeaient pas Dieu et ne réclamaient pas de punition divine pour leurs persécuteurs : ils se réjouissaient au contraire d’avoir participé par leur mort au pardon divin : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ! ». Je parierais volontiers comme croyant que cette équipe de dessinateurs a eu la surprise là-haut de se découvrir héritiers d’une tradition spirituelle dont ils avaient bénéficié sans le savoir, et sûrement sans le vouloir. Et puisqu’il s’agit de ténors du dessin et de la caricature politique, je voudrais simplement terminer la réflexion théologique que je vous ai proposée, en citant un autre humoriste Gianelli, italien et milanais, le célèbre caricaturiste du Corriere della Sera, qui dans son dessin montre Dieu le Père interrogé par saint Pierre au paradis : « Il y a quatre caricaturistes à la porte ? », lui signale avec perplexité celui tient les clefs du paradis. Et Dieu lui répond simplement : « Fais-les entrer, puisque je ne me sens pas offensé ». Et, s’il avait voulu prolonger ce trait d’humour bien senti, il aurait pu ajouter cette phrase magnifique que Julien Green imaginait sur les lèvres du Christ au moment où chacun de nous le rencontrera : « Je suis le grand Pardonneur » ...

 


 


 

 

 
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