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LE PORTRAIT DE JÉSUS

Gn 27, 1-6 a+9-10+18-20+24-29 ; Mt 4, 18-25

Jeudi de la deuxième semaine du temps de l'Épiphanie – A

(19 janvier 1984)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

I

 

l y a quelque chose de très étrange dans les évangiles et je ne sais pas si cela vous a déjà frappé. Personnellement cela m'étonne toujours beaucoup c'est ceci : il n'y a pas de portrait de Jésus. Il n'y a pas de portrait physique, il n'y a pas de portrait moral de Jésus.

Ce n'est pas qu'à cette époque-là cela ne préoccupait pas les gens, car si vous lisez le début de l'épître de saint Jean, il dit précisément : "Ce que nous avons entendu de nos oreilles, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons touché de nos mains du Verbe de Dieu, c'est cela que nous vous annonçons.'' Par conséquent, les premières communautés devaient avoir une terrible envie d'avoir une description de Jésus, de son tempérament, de ses manières de faire, de sa sensibilité, et peut-être une description de son visage. Or il n'y a rien de tout cela. C'est tellement paradoxal que, quand on y réfléchit, il serait peut-être plus facile, à partir des évangiles, de faire une description de faire une description du tempérament de saint Pierre que de Jésus Lui-même. Saint Pierre, on l'imagine volontiers un peu primesautier, un peu léger, à certains moments colérique, s'emportant, saint Jean, très doux, etc ... On pourrait faire un portrait psychologique de chacun des grands personnages de l'évangile, mais pour Jésus, curieusement, on serait un peu gêné. Je sais ce que vous allez me dire : c'est un homme parfait, par conséquent, il a toutes les qualités et ce n'est pas la peine de les décrire. C'est possible. Mais cependant je crois qu'il y a une raison plus profonde que cela.

Cette raison nous est un peu livrée par l'évangile que nous venons d'entendre. Jésus n'a pas plutôt été baptisé par Jean, on sait à peine qui Il est, qu'est-ce qu'Il fait ? Il appelle des disciples, Pierre, André, Jacques, Jean. Ensuite, très vite sa renommée s'étend à travers non seulement le pays des juifs, la Judée, la Galilée mais également en Syrie et en Décapole, et est à dire les terres païennes qui sont autour. Autrement dit, quand on veut parler de Jésus, on ne peut pas en parler tout seul. Parler de Dieu, parler du Christ, c'est parler immédiatement de cette relation extraordinaire qu'Il a entretenue avec Pierre, Jean, avec tous les disciples, avec tous ceux qu'Il a rencontrés, avec Marie-Madeleine. Et l'évangile c'est cela, le portrait vivant de Jésus, mais un portrait dans lequel on ne le voit jamais.

Il paraît qu'un jour, je ne sais pas si c'est vrai, je n'ai pas vu ce film, un metteur en scène musulman a voulu faire la vie de Mahomet et il a eu une idée qu'aucun metteur en scène chrétien n'a jamais eue, et que pourtant on devrait bien mettre en œuvre, c'est qu'il a raconté la vie de Mahomet de façon qu'on ne voyait jamais Mahomet car, en réalité, c'était la caméra qui était les yeux de Mahomet, toute la vie de Mahomet c'était la caméra qui la voyait à travers ses yeux. Je dirais que l'évangile c'est un peu cela. C'est Jésus, mais vu à travers les yeux de Jésus. C'est tous les autres qui sont autour de Lui qui, petit à petit, nous donnent son propre regard. C'est cela le grand mystère de l'évangile. C'est qu'en réalité, il ne peut pas y avoir de regard extérieur sur Jésus, il ne peut y avoir qu'un regard intérieur.

Au moment même où commence cet évangile, on est déjà dans le regard de Jésus qui voit Pierre, qui voit Jacques, qui voit Jean et qui, ensuite, voit la misère des gens qui sont autour de Lui et qui les appelle et qui leur dit : "Viens à ma suite !" ou "Je te guéris !" ou encore "Va en paix ! Ta foi t'a sauvée !" L'évangile c'est cela, c'est la caméra qui se met à la place du regard de Jésus. Et c'est pour cela que c'est si vivant et si profond. C'est pour cela qu'il ne faut pas imaginer que l'évangile ce serait une sorte de roman ou de récit historique qui nous livrerait une sculpture ou une statue de Jésus, immobile à tout jamais. Qu'est-ce que ce serait décevant ? On ne le lirait plus, je crois, en tout cas, ce ne serait pas indispensable. Tandis que là, c'est le regard de Jésus tel qu'il s'inaugure au milieu des hommes dans un regard de chair et de sang et qui ne cesse de nous regarder aujourd'hui. C'est pour cela que l'évangile est si actuel car nous sommes tous des personnages de l'évangile. Tous, chacun d'entre nous, nous sommes Pierre, nous sommes Jacques, nous sommes André, nous sommes Jean. Chacun d'entre nous, nous sommes ces malades du cœur et du corps qui gisons sur nos grabats, qui crions vers le Christ : "Seigneur, prends pitié de moi !"

Et l'évangile fonctionne encore à plein aujourd'hui comme Parole de Dieu, parce que, c'est la continuation, aujourd'hui, maintenant, de ce regard du Christ sur chacun d'entre nous. Et nos communautés chrétiennes, c'est simplement cela : à travers l'évangile, ce visage et ce regard du Christ qui continue à se poser sur nous et qui nous dit : "Viens ! Suis-Moi !" - "Je te ferai pêcheur d'hommes " - " Ta foi t'a sauvée !" - "Va en paix !" - "Tu es guéri !" - "Aujourd'hui, tu seras dans mon Royaume !" C'est tout cela que nous vivons, et c'est peut-être pour cela, mystérieusement, que le visage que nous imaginons du Christ passe toujours par des visages que nous connaissons et c'est extraordinaire.

C'est sans doute une expérience que chacun d'entre vous a faite dans sa vie. Quand on veut essayer de se représenter le Christ, bien sûr, on peut toujours regarder le suaire de Turin, mais il y a un visage beaucoup plus vivant, c'est le visage de nos frères. Car le fond même du visage du Christ, c'est cette espèce de superposition permanente du visage de chacun de nos frères et de nos sœurs sur cette lumière et ce regard qui illumine toute chose autrement.

Puisque nous sommes encore dans la mouvance de ce Seigneur qui se manifeste, essayons de bien comprendre la manifestation du Seigneur. L'Epiphanie, la manifestation du Seigneur, ce n'est pas une démonstration, c'est un regard. Et un regard, c'est ce qu'il y a de plus intérieur dans ce qui se voit, c'est pour cela que c'est passionnant les regards. Il n'y a pas de regard plus profond, plus beau, plus lumineux, plus grand que ce regard du Christ qui est l'évangile lui-même et qui se projette sur chacun d'entre nous et qui nous révèle ce que nous devons être et ce que sont nos frères. Demandons au Seigneur la grâce de lire vraiment l'évangile comme un regard intérieur.

 

AMEN