AU FIL DES HOMELIES

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LES DANGERS DU POUVOIR ROYAL

1 S 11, 1-7 ; Mc 1, 21-28

Jeudi de la deuxième semaine de l'Épiphanie – B

(19 janvier 2012)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Qui osera me défier ?

F

rères et sœurs, les livres de Samuel et des Rois sont une sorte de petit traité de théologie politique. Contrairement à ce qu'on croit, la royauté n'est pas tombée dans le système de la vie du peuple d'Israël comme un cheveu sur la soupe, mais les israélites et surtout la classe qui entourait immédiatement le pouvoir royal ont beaucoup réfléchi sur le sens de la royauté.

Aujourd'hui, à travers le petit épisode que nous avons entendu, il y a un certain nombre de choses qui nous montrent comment il vaut mieux ne pas être roi. Le grand problème des rois, c'est l'usage de la violence et de la cruauté parce qu'ils ont le pouvoir. Il y a d'abord le roi d'Ammon, un voisin d'Israël, un voisin dangereux, un peu méprisé par les israélites et dont le roi a un nom un peu bizarre, puisqu'il s'appelle "le serpent". Reste à savoir si c'est un nom historique, mais ce roi qui s'appelle "le serpent" a décidé d'attaquer une tribu qui se trouve tout près de son territoire. Il fait les tractations d'usage, et là on voit comment se fait la politique : il se présente comme plus fort que la tribu, et menace la tribu de crever l'œil droit de tous les habitants, pour réduire les gens dans leur validité et leur activité. C'est donc un signe d'humiliation, les gens auraient l'œil crevé, un œil pour y voir, mais une atteinte à l'intégrité, c'est un châtiment gratuit, cruel et ignoble.

Ici va se poser le problème pour la tribu qui est menacée de l'autre côté du Jourdain : est-ce que la solidarité entre les tribus va jouer ? Si on lit le livre des Juges, qui est juste avant le livre de Samuel, on s'aperçoit que la solidarité entre les tribus, c'était très aléatoire. Ils envoient quand même des émissaires un peu partout, ils arrivent à l'endroit où Saül a été promus roi en cachette, personne ne le sait et on voit très bien que les populations ne sont pas emballées pour aller combattre contre Ammon qu'on redoute quand même, au prix peut-être d'une défaite, simplement pour défendre une demi tribu qui habite de l'autre côté du Jourdain. Ce n'est pas l'enthousiasme.

Saül que l'on décrit non pas comme un roi mais comme un agriculteur qui rentre des champs, apprend cela et sa réaction et aussi cruelle que celle du roi des ammonites. Il prend la paire de bœufs avec laquelle il revenait des champs (normalement si l'on tue des bœufs c'est d'abord pour les offrir en sacrifice à Dieu), mais là, il tue les bœufs, il des dépèce, il les coupe en morceaux et les envoie aux tribus. C'est du gâchis, personne ne pourra manger cette viande, elle est envoyée comme symbole et quand elle arrivera dans les tribus, elle risque fort de ne plus être comestible. C'est donc un geste gratuit, cruel, et il découpe les bœufs et son geste est assorti de cette parole quasi prophétique (on nous dit que l'Esprit de Dieu a fondu sur lui) : "Celui qui n'ira pas au combat avec moi, verra ses bœufs subir le même sort". C'est est très cruel, car dans une civilisation agricole ne plus avoir de bœufs, c'est pratiquement mourir de faim.

Saül qui jouit de la royauté non proclamée, il est roi parce que Samuel lui a donné une onction en cachette un matin à l'aube pour que personne ne le sache, Saül commence à exercer sa royauté, il reçoit l'Esprit de Dieu, mais il l'utilise d'une façon absolument terrible, il en fait son recrutement pour l'armée que sous la contrainte de la menace et de la violence. Là, on a exactement une critique de ce que risque d'être le pouvoir royal. Cela reviendra très souvent dans ce livre, le pouvoir royal est un pouvoir discrétionnaire. Tant qu'il n'y a pas la totale garantie de Dieu que le roi a le droit d'être roi, le pouvoir est dangereux. Cette genèse de la constitution politique du peuple d'Israël est une réflexion sur le comment peut-on créer une société avec un pouvoir royal ? la première chose à réguler c'est le pouvoir de la contrainte par menace et violence. C'est toute une réflexion sur le pouvoir. Ici il s'agit du pouvoir royal, mais on sait très bien que par la suite, ce genre d'épisode s'est réalisé dans beaucoup de cas, que ce soient par des tyrans, que ce soient même par des prétendues démocraties.

C'est un des premiers grands textes sur la réflexion politique. Si la politique consiste à permettre à un homme seul ou à un petit groupe d'exercer la violence sur le reste du groupe, même si c'est pour l'unifier, même si c'est pour sauver une autre partie du groupe, en général, c'est extrêmement suspect. On va voir comment, petit à petit Saül qui sort difficilement de ce schéma de la royauté qui vient d'ailleurs, il vient d'autres tribus, d'autres peuplades et les gens réclament un roi comme les autres peuplades. C'est donc tout un mouvement critique sur le pouvoir politique de la royauté en Israël qui s'élabore de cette façon.

C'est toujours intéressant de relire ces passages bibliques, non pas pour les transposer tels quels dans la société d'aujourd'hui, cela nous aide à réfléchir sur ce qu'est l'exercice du pouvoir, et dans le cas d'Israël, c'est une réflexion très aigue, car l'arrière fond c'est que normalement celui qui a le pouvoir sur son peuple c'est Dieu. Donc il faut que le roi corresponde à des critères strictement et rigoureusement définis pour ne pas trahir le pouvoir qu'il ne tient pas de lui-même. C'est un peu ce que fait Saül dans la convocation de l'armée, il la convoque par violence.

Frères et sœurs, c'est vrai que le grand ennemi de la vie politique des sociétés, c'est la violence et une des sources qui a contribué à en prendre conscience, c'est la tradition judéo-chrétienne.

 

AMEN

 

 

 
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