AU FIL DES HOMELIES

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THÉOLOGIE DE LA GUERRE DANS LA BIBLE

1 S 17, 40-51

(14 janvier 1991)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

L

e moins que l'on puisse dire c'est que la lecture de ce jour n'est pas d'une inspiration véritablement pacifiste. En effet, ce combat de Goliath et de David qui est sans doute surchargé de quelques traits légendaires, nous donne un peu l'atmosphère de ces combats singuliers entre les belligérants, les philistins qui, à cette époque-là, grignotaient de jour en jour le territoire de la montagne de Juda et de Samarie dans laquelle étaient installés les hébreux, et de l'autre côté les hébreux eux-mêmes pris le couteau à la gorge essayant de subsister devant des adversaires beaucoup plus forts qu'eux parce que bien mieux armés.

       Or l'écrivain sacré nous propose, à travers cet épisode, quelque chose à comprendre qui est très important. Peut-être que cela ne nous plaît pas, mais c'est comme ça, le peuple d'Israël a découvert le mystère de la présence de Dieu à travers la guerre. La plupart des grands moments de la constitution du peuple, depuis l'Exode jusqu'aux batailles de David, sont des épisodes de guerre. Et il y a véritablement, dans l'Ancien Testament, une théologie de la guerre dont d'ailleurs l'Islam aujourd'hui est en grande partie l'héritier, ce qui fait que c'est si difficile de traiter avec les musulmans sur ces questions où la question de l'honneur des hommes est engagé par la guerre. Cette théologie de la guerre, on pourrait la caractériser de la façon suivante : dans la guerre, l'homme fait l'épreuve du danger radical de mort qui pèse sur sa vie. Et au lieu que ce danger radical de mort soit dû à des causes naturelles ou biologiques, ce danger repose sur des questions de relations entre les hommes. Pour l'Ancien Testament, et pour toutes les civilisations anciennes, la guerre avec comme enjeu la mort ou la victoire, est l'occasion dans laquelle l'homme peut manifester son courage, son excellence, sa supériorité sur l'adversaire. Autrement dit, dans l'Ancien Testament, il y a comme compréhension de la guerre, le fait que deux personnages, deux armées s'affrontent et qu'à travers l'issue de la guerre, c'est celui qui aura véritablement su affirmer qu'il est homme, c'est-à-dire capable de s'imposer à l'autre, qu'à partir de ce moment-là, il est pour lui-même reconnu par l'autre qui du coup devient son esclave, perd tous ses droits, sa liberté, est littéralement à la merci du vainqueur et réduit au sort que le vainqueur voudra pour le vaincu, l'esclavage ou la mise à mort. Dans cette compréhension de la guerre, il ne s'agit pas de défense d'intérêts économiques, mais d'un mode d'affrontement de deux personnes. Et c'est une chose qui peut-être nous scandalise ou nous choque beaucoup, l'expérience de la guerre, dans l'antiquité, n'est pas du tout cette expérience mauvaise en soi, telle qu'un certain nombre de nos contemporains le pensent aujourd'hui. La guerre est simplement le fait que deux êtres, quand ils sont en présence l'un de l'autre et que pour x raisons, que généralement on ne cherche pas très bien à s'expliquer, ils mettent en danger, librement, leur vie l'un et l'autre et l'un en face de l'autre. 

       Or ce qui est intéressant dans ce passage de David et Goliath, comme d'ailleurs dans la plupart des passages où il est question de "guerre sainte", ce qui pour le coup n'a rien à voir avec le jihad islamique, c'est que là où les hommes voient l'occasion d'affirmer ce qu'ils sont, Dieu s'empare de la situation pour affirmer qui Il est. Je m'explique. Lorsque dans le processus d'injures qui est le rituel de la guerre, à cette époque-là, on ne faisait pas de parlementaires avec l'ONU, qui est le déclenchement des hostilités, on s'envoie des injures à la figure, c'est la même chose chez Homère, chacun se dit qu'il enverra le corps de l'autre en pâture aux oiseaux du ciel, c'est-à-dire qu'il sera sans sépulture ce qui est la pire fin imaginable. Dans ce processus d'injures, le Philistin commence par une bordée de méchancetés, David lui répond par des choses pas beaucoup plus gentilles, mais, à la fin, il y a littéralement une confession de foi très intéressante sur la justification de l'audace de David. David n'est rien du tout : il n'a que des armes comme en ont les bergers pour se défendre contre les bêtes sauvages, alors que le Philistin est suréquipé, lui, il a tout "l'armement moderne" : le bouclier, la lance et l'épée, le casque et la cuirasse, c'est-à-dire la protection abso­lue. David est là uniquement avec son pagne, sa petite fronde et les cinq cailloux qu'il est allé choisir dans le ruisseau. La raison pour laquelle David entre en combat avec le Philistin est une confession de foi : "Toute la terre saura qu'il y a un Dieu en Israël et toute cette assemblée, c'est-à-dire les deux armées en face à face, saura que ce n'est pas par l'épée ni par la lance que le Seigneur donne la victoire, car le Seigneur est maître du combat et Il vous livre entre nos mains." C'est dire que là où la guerre est l'affirmation de l'homme par sa supériorité sur l'autre, David efface les moyens humains de son auto affirmation face à Goliath, pour que ce soit Dieu qui affirme sa présence au milieu des deux armées.

       C'est assez subtil comme manière de voir. Et toutes ces réalités nous paraissent d'autant plus scandaleuses et terribles que nous nous sentons actuellement menacés. Mais il faut bien comprendre que pour cette tradition théologique, cette réflexion sur la guerre, la guerre sainte, c'est la même chose dans l'Exode, c'est la même chose pour la conquête, les victoires dans le désert, sur Moab ou sur Ammon, cette tradition a pour idée fondamentale que par lui-même Israël ne peut pas prouver sa supériorité ou son excellence, mais parce qu'il appartient à Dieu, dans le moment même où dans le danger de guerre Israël est littéralement livré à la merci de l'adversaire, Dieu manifeste qu'Il est le Dieu en Israël et qu'ainsi Il va vaincre.

       C'est pourquoi les questions que l'on pose tout le temps, pourquoi a-Il tué les égyptiens ou Goliath ? sont littéralement hors sujet dans ce genre de textes. Ce n'est pas du tout cela qui préoccupe les auteurs sacrés. La question c'est de savoir si oui ou non, dans le combat où la vie de l'homme, d'Israël, est mise en danger, Dieu va manifester qu'Il est Dieu. La théologie de la guerre est littéralement théologie de l'Epiphanie de Dieu. Cela peut nous paraître surprenant, mais, de fait, c'est comme cela qu'Israël, même dans cette expérience qui nous paraît extrêmement négative de l'affrontement en combat singulier ou de la guerre, a découvert la présence de Dieu. Dieu a manifesté à son peuple, dans cette expérience éminemment dangereuse de la mise en jeu de sa vie par le combat et l'affrontement singulier, qu'Il était "le Dieu d'Israël".

       Nous pouvons souhaiter de tout notre cœur que Dieu manifeste qu'Il est Dieu par d'autres moyens. Nous savons que l'amour et la charité sont le lieu par excellence de la manifestation de la présence de Dieu dans les relations humaines. Cependant je ne suis pas sûr que la théologie de la guerre n'ait pas quelque chose à nous apporter, précisément sur un sujet très important. La plupart du temps, on confond les tensions ou les divergences entre les hommes avec une absence de charité. Ce qui tue la mentalité moderne, c'est cette espèce d'irénisme à tout crin qui fait que, à partir du moment où "tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil", on a l'impression que le Royaume de Dieu est réalisé. C'est là une des grandes maladies de notre pensée moderne où l'on a l'impression que l'affrontement est immédiatement le retrait de Dieu. C'est faux ! C'est profondément faux ! Dieu est au cœur même des tensions qui peuvent exister entre les individus, c'est ce que nous apprend le combat de David et de Goliath. Et s'il y a des moments de désaccord, au cœur même de ces tensions la présence de Dieu peut manifester qu'Il est encore le "Seigneur des combats". Il se donne comme l'espérance que, à l'intérieur même de la tension, Lui Dieu est au-delà, qu'Il peut donner une victoire qui ne soit pas seulement le fait d'écraser l'autre, mais de trouver ensemble, dans un véritable accord, dans une véritable liberté qui n'est ni capitulation ni lâcheté, une véritable rencontre.

       C'est une certaine manière de viriliser le domaine de la paix qui peut, à tout moment devenir un problème de confusion de pensée. Toute paix entre les hommes, et je ne parle pas d'affrontement politique ou entre les nations, tout processus de paix qui n'a pas inclus le fait que des hommes entre eux ont un véritable désir de paix est une "paix des cimetières". C'est une paix qui ne sert à rien, c'est une paix qui anesthésie, qui diminue l'homme, qui l'empêche de reconnaître que la paix ne peut être que le fruit de liberté. Et comme les libertés humaines, parce que par définition elles sont marquées par leurs limites ou par le péché, ne peuvent passer à une véritable reconnaissance mutuelle de l'une et de l'autre que, à certains moments, par des tensions ou des difficultés. Cette présence de Dieu au cœur du combat de David et de Goliath nous apprend que, même dans la tension où la liberté de l'un est aux prises avec la liberté de l'autre, et d'une certaine manière, en menace, Dieu peut effectivement manifester qu'Il est Dieu. C'est précisément la raison pour laquelle nous croyons à la Résurrection. C'est le mystère du Christ qui a vaincu la mort. Ce n'est pas un processus ironique, ce happy end de film américain dans lequel le grand méchant loup a été tué et le brave cow-boy est reparti sur Jolly Jumper ... La Résurrection c'est le moment où, dans la difficulté même du combat de la vie et de la mort, comme dit le Victimae Pascali Laudes, Dieu a manifesté qu'Il était Dieu. Et je crois qu'on peut dire, sans exagérer, que la Résurrection est la "guerre sainte achevée" au sens où c'est là que Dieu a manifesté le plus véritablement qu'Il était le vainqueur de la mort.

       Ce n'est pas un hasard si le problème de la victoire sur la mort est interprétée à travers la métaphore du combat car il est nécessaire pour restaurer l'homme comme homme que Dieu ne le restaure pas dans son cimetière mais à travers une liberté qui a combattu contre la mort.

       Que cela nous accompagne dans ces jours difficiles à vivre et nous apprenne ce qu'est "la paix de Dieu" qui incombe à chacun de nous et qui n'est pas synonyme d'absence de conflit ou de tensions mais d'une présence de Dieu qui, au cœur même des tiraillements qui sont le lot commun de notre existence humaine est capable de manifester au cœur du combat qu'il y a un Dieu en Israël.

       AMEN

 

 
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