AU FIL DES HOMELIES

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POUVOIR ET AUTORITÉ

1 R 1, 1+5-10 ; Jn 3, 31-36

Lundi de la deuxième semaine de l'Épiphanie

(12 janvier 2004)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Sagesse des anciens

P

ermettez-moi de m'interroger sur le fameux livre des Rois plutôt que de m'intéresser à l'évangile avec les paroles de Jean. Peut-être que l'évangile n'est pas si étranger que cela par rapport à l'histoire de David et de sa lignée. Ce livre des Rois en quelque sorte, vient surfer sur les dangers du pouvoir. Cette vieille idée de la difficulté du pouvoir n'est pas une idée nouvelle. Pour ceux qui sont férus du Seigneur des Anneaux dont le dernier épisode est sorti dernièrement au cinéma, c'est vrai que le problème du pouvoir et du service est au cœur même de ce livre mythologique. Je crois que, pour l'avoir vu hier après-midi, c'est peut-être pour cela que je l'ai encore en mémoire, je crois que le livre des Rois nous dit historiquement ce que ce livre nous raconte mythologiquement, c'est-à-dire le désir de puissance qui est toujours de bon ton, puisque souvent la puissance on veut l'exercer au profit, au service des autres, et la découverte au fur et à mesure, comme dans la dialectique du maître et de l'esclave, d'une certaine façon, on en vient à être possédé par ce qui devrait être au service des autres, c'est-à-dire le pouvoir. La manière dont le pouvoir a une capacité de destruction pour celui qui l'exerce.

On a comme cela dans le début de ce livre des Rois comme un condensé de toute l'histoire des rois d'Israël qu'on va découvrir au cours des ces jours prochains : à la fois des fins de règne et à la fois des débuts de règne. Comme si en définitive, le cœur même de l'action de Dieu dans son peuple n'était pas dans l'exercice du pouvoir, mais toujours dans les débuts et dans la fin. Le livre des Rois commence de cette manière par la fin du règne de David, le roi David vieux. Et cette vieillesse mène vers une sorte de folie, vers une incapacité de gouverner, et cette jeunesse, on parle d'Adonias qui jouait déjà au prince avant même que David ne soit mort et qui disait : c'est moi qui règnerai !

C'est intéressant de constater que l'extrême jeunesse et une extrême vieillesse se rejoignent dans la capacité de juger, dans l'incapacité de gouverner. Une sorte de folie qui fait que quand on devient vieux, on redevient jeune, peut-être trop jeune dans le mauvais sens du terme, c'est-à-dire dans l'incapacité de vivre, de juger et de gouverner, de comprendre comment va le monde, de poser des actes bons, comme si en définitive, tout ce que David avait vécu ne lui servait pas de leçon. Je crois que nous pouvons nous interroger sur nous-mêmes, nous pensons parfois, à tort semble-t-il suivant certains philosophes, que ce qui s'est passé dans le passé devrait nous servir de leçon. Et nous découvrons régulièrement, que ce soit à l'aune de notre vie, ou que ce soit à l'aune de l'humanité que cela ne nous sert jamais de leçon et que la mémoire qui devrait être gardienne d'une meilleur justice, cela ne marche pas. Il y a l'oubli qui vient comme se nicher au cœur même de la mémoire pour la transformer et pour l'expulser.

Donc d'un côté la vieillesse qui n'arrive pas à sortir des leçons d'humanité, de gouvernement par rapport à ce que la personne a vécu au cours de sa vie, et à l'extrême opposé, on a la jeunesse de ce fameux Adonias. J'ai beaucoup aimé ce petit extrait : "De sa vie, son père ne l'avait contrarié". La question qui se pose, ce n'est pas que la mémoire n'a pas réussi à utiliser le passé, pour progresser vers quelque chose de meilleur, mais c'est que le père n'a pas réussi à faire sa fonction de père. Le gouvernement n'est pas uniquement de pouvoir tirer les leçons du passé, c'est aussi de savoir écouter les autres. Ce fameux Adonias, n'a pas su écouter son père. Ou plus exactement même, la faute en revient au père qui n'a pas su s'imposer vis-à-vis de son fils.

Cette toute petite phrase nous renvoie dans le corpus biblique à tous ces livres que l'on appelle les livres de la Sagesse qui nous rappellent l'importance des parents dans l'éducation des enfants, l'importance du père, dans l'éducation de son fils. Il y a comme une rengaine dans la Sagesse biblique : "Ecoute, écoute mon fils !" Cette sagesse qui est liée à l'enfance est à un double niveau : la capacité qu'a le père de pouvoir interroger, parler à son enfant, et d'autre part, la capacité de l'enfant à parler et à interroger son père. C'est quelque chose que j'aime beaucoup dans la tradition juive encore aujourd'hui, du Séder, de la Pâque, c'est que le peuple juif fait mémoire de la Pâque. Comment ? Quand il y a un enfant, c'est lui qui interroge son père pendant le repas. C'est très beau, cette double interrogation, à la fois du père, et à la fois de l'enfant.

Je voudrais pour finir, reprendre une catégorie qui me semble intéressante, c'est la différence entre le pouvoir et l'autorité. Le pouvoir n'est pas quelque chose qui vient d'en haut, mais il est comme suscité. L'autorité, le roi, le vrai père, c'est celui qui est capable de susciter chez l'autre le désir de grandir Ce que David n'a pas su faire pour Adonias, c'est cela, il n'a pas suscité dans le cœur de son fils le désir de grandir et le désir que peut-être un jour il pourrait exercer son pouvoir de roi. Ce n'est pas lui qui va être roi évidemment, c'est Salomon, mais je crois que cette petite histoire du début du livre des Rois développe comme une sorte de fil rouge qui va courir tout au long de l'épopée du livre, racontant les épisodes de la vie des rois et du peuple d'Israël, à savoir : est-ce que nous avons la capacité de faire mémoire de ce que Dieu a fait pour nous, d'une part, et d'autre part, est-ce que nous sommes capables de nous laisser interroger par les autres, de susciter l'interrogation auprès de ceux qui nous entourent.

 

AMEN

 

 
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