AU FIL DES HOMELIES

UNE SUCCESSION ENVIÉE

1 R 1, 11-21 ; Mt 3, 13-17

Mercredi de la deuxième semaine de l'Épiphanie

(14 janvier 2004)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Jérusalem : Vallée de Josaphat
Tombeau dit d'Absalom

E

n cette année qui dans le diocèse est sous le signe de l'appel, je pense qu'il n'est pas tout à fait hors de propos de vous donner quelques éléments de réflexion sur la lecture du premier livre des Rois que nous allons faire pendant plusieurs jours.

Vous avez remarqué cette histoire un peu bizarre, c'est la deuxième fois que David est confronté au problème de sa succession. Il y a comme cela dans la vie des gens irremplaçables. Mais précisément, la plupart du temps les gens irremplaçables dont toujours curieusement environnés de personnes qui s'imaginent qu'ils peuvent le remplacer. Ce n'est pas seulement dans la société religieuse, et dans la société civile, c'est toujours comme cela, il y a toujours des gens qui pensent qu'ils feraient beaucoup mieux s'ils étaient préfet, ministre, président de la république, pape ou archevêque.

Dans le milieu de la cour du roi David, c'était déjà la même chose. C'est-à-dire que David avait sans doute été un excellent roi, et le moindre de ses défauts avait été son penchant pour les femmes, ce qui lui avait procuré une assez nombreuse descendance. Evidemment, comme tout le monde était fils de David, tout le monde voulait être roi à la place du roi. Il y avait déjà eu une échauffourée avec un certain Absalom dont on a lu les aventures il n'y a pas si longtemps que cela, et de fait, Absalom avait déjà pensé qu'il pourrait être roi. Le seul malheur chez Absalom, c'est qu'il y était allé un peu fort et un peu tôt, parce qu'il l'avait appris ensuite aux dépens de sa vie. Lorsqu'il a commencé à faire la guerre ouverte au roi et tenté de soulever le peuple, il ne s'est pas aperçu que son père avait encore tout à fait la capacité de faire la guérilla comme il l'avait fait dans son jeune âge. Et c'est pourquoi Absalom, même si David en a porté le deuil pendant longtemps et qu'il était désolé de sa mort, Absalom a mal joué. La succession était loupée de ce côté-là.

Cela a récidivé, et cette fois-ci dans des circonstances un peu plus graves, car je crois que le récit biblique nous dit de façon un peu polie, mais assez claire, que David était gâteux. Il avait fallu lui procurer cette petite Abishaï qui était plutôt une couverture chauffante, et qui lui tenait compagnie, et je crois que David ne gouvernait plus. C'est toujours comme cela, les fins de règne, c'est toujours assez mauvais. Les gens n'ont plus l'initiative de gouvernement, de proposer quelque chose, et les initiatives et les décisions deviennent très dangereuses. C'est exactement dans cette situation-là que la royauté davidique se trouve à ce moment-là. Il se trouve que, David ayant toujours eu le coup de cœur pour Bethsabée, il l'avait d'ailleurs payé un peu cher, mais c'était quand même sa femme favorite, et il lui avait promis que ce serait Salomon qui serait sur le trône. Mais il semble qu'à cette époque-là, il ait oublié un tout petit peu ses promesses, Altzeimer est peut-être passé par là, et il ne s'en souvenait plus très bien.

David donc ne sait plus ce qui se passe dans son royaume, puisque Adonias, un de ses fils, le jeune frère d'Absalom comme par hasard, il y a une question d'hérédité de ce côté-là, refait le même coup. Il invite à la "pierre qui glisse", à un kilomètre et demi de Jérusalem, au-delà de la vallée de la Géhenne, il invite tous ses copains, il se fait une petite garde, il frime dans les rues de Jérusalem avec les Harley Davidson, et il montre qu'en réalité il pourrait être roi. Je ne veux pas faire des allusions à la politique française contemporaine, mais il y a un peu de cela. Vraiment, il se croit à la hauteur. Il invite tous les copains, et l'on voit bien que les invitations à la cour sont ciblées : c'est le prêtre Abiathar et le général Joab, Joab qui est vraiment la grosse brute de soldat, qui est de tous les coups, pourvu qu'on lui dise qu'il y a à taper sur quelque chose, et Abiathar, c'est le curé un peu fourbe un peu cauteleux. C'est cela ses alliés à la cour, et ensuite il y a les gardes. Evidemment Bethsabée qui est un peu plus jeune que David et qui suit les affaires d'assez près, est un tout petit peu choquée, et puis surtout, celui qui est le plus étonné, c'est Nathan, parce que Nathan est quand même celui qui a suivi de très près toute l'évolution de la politique royale, il en a vu d'autres, et il s'aperçoit que quand Adonias organise cette petite fête, c'est sans équivoque. Il monte un stratagème, et c'est le début de ce stratagème qu'on a vu aujourd'hui.

Quel sera le but du texte ? Je crois qu'il est très simple. C'est que, en Juda, ce n'est pas tout à fait la même chose dans le royaume du nord en Israël, mais en Juda on aura toujours conscience que la royauté est le fruit d'un appel et d'une vocation. Il ne suffit pas de frimer dans les rues de Jérusalem pour devenir le roi à la place du roi. Ici, même si David a oublié ses promesses, et promesses qui en réalité viennent de Dieu, en fait, Dieu ne lâche pas la promesse. C'est cela le symbole même et le rôle du prophète Nathan, c'est de rappeler à David que la royauté est une vocation, et que le trône n'est pas l'objet d'une foire d'empoigne. Il est régulé par la promesse de Dieu : "C'est moi qui te bâtirai une maison, j'installerai tes fils à ta place", et le fils, c'est Salomon. Donc, ici, on voit à travers un récit comme vous voyez, qui est épais humainement, ce n'est pas de la grande politique, c'est vraiment à la limite entre les secrets d'alcôve et les magouilles entre copains au pouvoir. Mais, il y a un moment décisif où il faut que Nathan intervienne. C'est cela qu'on a lu aujourd'hui, c'est que Nathan dit à Bethsabée : ton mari est en train d'oublier les promesses, donc nous allons les lui rappeler. C'est assez beau, car vous verrez que le rappel de l'appel sera à double détente, d'une part la visite de Bethsabée, c'est-à-dire les racines charnelles de Salomon : "J'ai eu Salomon de toi", et ensuite la vocation divine, c'est Nathan qui dira : "N'oublie pas la promesse qui a été à travers toi, c'est Dieu qui a promis".

Par conséquent, ce récit qui montre une histoire de succession un peu trouble, nous permet d'avoir une lecture théologique extrêmement belle et vraie, c'est que même à travers les choses les plus étonnantes, les plus tortueuses de nos existences humaines, l'appel de Dieu est toujours là au bon moment pour rappeler exactement ce qu'Il veut.

 

AMEN

 

 

 

 

 
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