AU FIL DES HOMELIES

LES VÉRITABLES ENJEUX DE L’UNITÉ

Ep 4, 1-16 ; Jn 17, 11b+18-23

Mercredi de la deuxième semaine de l'Épiphanie – B

(18 janvier 2006)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

L

a question de l’unité des chrétiens présente un double défi. Le premier, le plus grave, le plus essentiel c’est le fait que l’unité est un don de Dieu, et que cette unité n’est pas simplement une sorte d’accessoire, mais c’est l’unité même qui est en Dieu. Autrement dit, la manière dont le Christ veut que nous soyons un, c’est ce que nous venons d’entendre dans l’évangile, c’est que nous soyons un comme lui et son Père sont un. C’est dire que l’unité, même si tout allait bien serait déjà un véritable défi pour une Église "unifiée". Car, qui peut prétendre que l’unité de communion qui existe d’une assemblée eucharistique chrétienne, fut-elle catholique, est de la même qualité et de la même profondeur que l’unité qui est au cœur de la Trinité. Ici, nous touchons la condition fondamentale de l’homme : l’homme est appelé par Dieu à réaliser un mode de vie, un mode de communion, un mode d’adhésion au mystère qui n’est pas adapté aux forces humaines.

Par conséquent, ce premier défi de l’œcuménisme, c’est un défi qui se pose à tout croyant, quel qu’il soit. Chacun d’entre nous, même si nous avons la certitude d’appartenir à cette Église dont nous croyons que fondée dans la communion avec Pierre, en elle subsiste pleinement le mystère de l’Église, en fait, nous aussi, nous sommes de toute façon confrontés à ce mystère de l’unité : est-ce que nous vivons à la hauteur ou dans la dynamique même du don de Dieu ? Ce n’est pas sûr, car en réalité, le drame de l’unité, même dans une Église qui serait parfaitement unie, c’est toujours le mystère du péché qui est un mystère de division.

C’est sans doute parce que les communautés chrétiennes et les chrétiens, et les ministres de ces communautés chrétiennes n’ont pas été à la hauteur de la véritable exigence de l’unité telle que le Christ l’a donnée, que les divisions concrètes, historiques, ont pu naître. C’est la raison pour laquelle aussi, cette possibilité de division reste toujours latente, et on l’a vu même à l’intérieur de l’Église catholique, il n’y a pas si longtemps. En réalité, le problème de la division est un problème terrible, parce qu’il est lié à la condition même de fragilité de l’Église qui est composée d’hommes pécheurs.

La deuxième dimension de l’unité est peut-être plus visible, même si elle ne fait que s’enraciner dans la première que je viens d’évoquer. C’est le fait que, à cause du péché des hommes, à cause de la division qui s’introduit dans l’Église, les Églises continuent la plupart du temps à vivre et à rouler sur la vitesse acquise. Qu’est-ce que la vitesse acquise ? C’est le fait que les communautés chrétiennes sont enracinées dans une histoire, dans une culture, dans un passé, dans une identité qui peut être ethnique, ou culturelle, qui peut être de sensibilité, et la tentation est toujours grande de croire que ce qui fait l’unité, c’est en réalité autre chose que le mystère même de Dieu. La difficulté pour les Églises aujourd’hui, c’est qu’elles auront de moins en moins ces repères d’identité globale que sont une nation, une histoire, une tradition, même si cette tradition est internationale comme par exemple pour nous catholiques, ou pour les orthodoxes. En réalité, on a pu, pendant un certain temps, croire que l’unité était possible ou pensable parce qu’on croyait à une sorte de ciment de facteurs très différents, mais qui n’étaient pas nécessairement les facteurs spécifiques de foi et de la charité et de la communion divine. On a eu tendance à s’endormir un peu sur de fausses valeurs d’unité.

Aujourd’hui, ce que le brassage et ce qu’on appelle la mondialisation pose comme question à l’unité de l’Église, c’est de dire : où sont les véritables fondements de l’unité et de la communion. Ceci d’autant plus délicat que notre monde contemporain n’a pas une perspective ou une manière de voir son existence spontanément théologique ou théologale, c’est le moins qu’on puisse dire. La plupart du temps les références sont économiques, sociales, nord-sud, elles sont des grands clivages de l’histoire qui se sont faits pour des raisons qui ne sont pas nécessairement religieuses. Par conséquent, il est difficile aujourd’hui, et c’est un peu un paradoxe, qu’au moment où s’accomplit une sorte d’unification économique du globe, on ne sait pas si cela réussira ou non, mais c’est ce qui est en cours, le problème de l’unité religieuse se pose de la façon la plus aiguë et apparemment la plus insoluble. C’est vrai que dans nos pays maintenant, la diversification religieuse chrétienne à proprement parler s’est considérablement augmentée, que des communautés qui viennent de plusieurs pays étrangers peuvent s’implanter, peuvent vivre, manifester quelque chose du mystère du Christ, et que d’une certaine manière, le scandale de la division de ce point de vue-là, ne fait qu’augmenter.

Que dire de l’unité des chrétiens aujourd’hui ? Si nous croyons simplement que c’est une sorte de processus automatique par lequel en rognant sur des certitudes trop tranchées, ou en faisant des accommodements, nous devrions arriver petit à petit à une sorte de consensus qu’on appelle le consensus mou, évidemment, c’est perdu d’avance. Mais d’autre part, si nous laissons purement et simplement s’épanouir des christianismes de plus en plus identitaires et de plus en plus revendicatifs de leurs singularités et de leurs particularités, ce n’est pas très bon non plus. Aujourd’hui, nous sommes à un point de jonction, c’est-à-dire que le bouleversement même de nos sociétés, le brassage des populations, le mélange de toutes les valeurs par des procédés de communication absolument inouïs et non pratiqués jusqu’ici, pose véritablement la question : sur quoi fondons-nous et posons-nous notre identité ? Pour les hommes, indépendamment des perspectives religieuses, c’est déjà assez difficile. La vieille notion de nature humaine a éclaté dans beaucoup de cerveaux et n’est plus toujours une référence, et l’on voit à certains moments où cela peut mener. L’humanité n’est pas toujours tout à fait consciente de l’unité fondamentale qui unit tous les membres les uns aux autres. C’est déjà une unité voulue par Dieu elle n’est pas du tout méprisable, c’est l’unité même du projet créateur qui est en cause.

Mais quand on passe au problème de l’unité chrétienne, là les choses se compliquent parce que les références ne sont plus simplement le constat de ce que nous voudrions être comme hommes, mais c’est le constat, et la norme et la référence, c’est ce que Dieu voudrait que nous soyons comme fils. Et précisément, le chemin de l’unité aujourd’hui ne peut passer que par la prise de conscience radicale en nous et pour chacun d’entre nous de cette vocation filiale à laquelle nous sommes tous appelés et que nous ne pouvons pas réaliser simplement de façon isolée, singulière ou particulière, mais uniquement en communion avec tous les autres et avec toutes les autres communautés chrétiennes. C’est là qu’est l’enjeu fondamental, c’est là que le Seigneur nous attend face au problème de l’unité qu’il veut pour son Église.

 

 

AMEN

 

 

 
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