AU FIL DES HOMELIES

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LE RISQUE DE L'ENVOI

Hb 10, 32-36 ; Jn 17, 11 b-19

Samedi de la deuxième semaine de l'Épiphanie – C

(20 janvier 2001)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et sœurs, il peut paraître étrange de lire ce texte de Jésus, la prière sacerdotale, cette grande prière qu'Il dit au Jardin des Oliviers, pour l'appliquer à des martyrs. En effet, cette prière semble d'abord tourner autour du thème de l'unité de l'Église, cette semaine de prière pour l'unité que nous vivons actuellement.

Mais en réalité, ce texte aussi s'applique fort bien aux martyrs. En effet, Jésus voit comme dans une sorte d'anticipation prophétique au moment où Il s'avance vers sa Croix, Il embrasse d'un seul regard la destinée de son Eglise. Et Il la voit, cette destinée, à partir du geste qu'il a déjà posé de les constituer, le petit groupe qui vit autour de Lui, comme des Apô­tres, c'est-à-dire des envoyés. Au moment où Jésus meurt, Il prie son Père, avant de "passer de ce monde au Père", Il voit l'Église comme "envoyée". C'est déjà une chose extraordinaire, car habituellement dans la mort, le réflexe est de garder les gens autour de soi, et là, face à la mort Jésus voit son Église, ses premiers disciples comme des "envoyés". Il ne conçoit pas la mort comme une sorte de fin qui rassemble les gens autour de celui qui va mourir, mais Il voit sa mort comme un "envoi". Et la deuxième chose, et c'est cela qui intéresse la théologie du martyre, quand Il envoie ses disciples, je dirais que Jésus mesure le risque. Vous me direz qu'Il est bien placé pour le mesurer, puisque précisément, Il est à la veille de sa propre mort. Mais c'est assez extraordinaire qu'à ce moment-là Il envisage l'envoi des disciples comme un risque à prendre, c'est cela le sens de cette prière. Il sait que lorsque les disciples vont aller dans le monde, lorsque les petites communautés vont commencer à se dissé­miner sur le pourtour du bassin méditerranéen, Il voit ces petites communautés comme exposées au risque de la haine du monde. C'est un thème extrêmement fort chez saint Jean, sans doute parce que lui-même Jean, l'a éprouvé ensuite dans les communautés diver­ses où il a vécu et surtout dans la région d'Ephèse, mais ce mystère du martyre et déjà vu et d'une cer­taine manière porté par la prière de Jésus à la veille même de sa mort, le soir du Jeudi-Saint.

Je pense que c'est quelque chose que les pre­mières communautés chrétiennes devaient porter de façon très profonde. Quand ils étaient confrontés à cette situation de conflit, et qu'il fallait témoigner de la vérité, ils savaient que le Christ leur avait confié cette vérité, et qu'elle n'était pas négociable. Ils sa­vaient que défendre la vérité même de l'évangile pou­vait provoquer l'affrontement d'une certain nombre de forces, de pouvoirs du mal qui se déchaînent dans le monde.

Je crois qu'aujourd'hui, nous n'avons pas tel­lement l'habitude d'envisager l'Église comme une aventure risquée. Je crains qu'au fil des siècles, l'Église n'ait plutôt cultivé le "cocooning", une sorte de foyer chaleureux, un peu chaud dans lequel on vient se recycler et recharger les batteries de l'accu­mulateur spirituel. Ce n'est pas tout à fait cela, et sur­tout pas l'Église des martyrs. L'Église des martyrs, c'est une Église qui se sent portée par les risques que Jésus-Christ a pris pour ses disciples au cœur même du monde. C'est donc une Église qui est prête à tout risquer. Elle n'a pas précisément d'assurances tous risques ! mais elle n'a que les risques. Quand on fête ces martyrs, et dès les débuts de l'Église on les a beaucoup fêtés, non pas parce que c'étaient des héros, on ne tombait pas dans le culte de se fabriquer des dieux, mais c'était cette conscience de la fragilité de l'Église livrée à l'histoire du monde. Quand l'Église risque la Parole de l'évangile dans le monde, ce n'est pas du tout évident que ce soit bien accepté et bien accueilli. Ce peut être une raison, non pas pour tom­ber dans la paranoïa de la persécution, je pense que ce serait une maladie bien triste, mais pour nous, ce peut être une raison pour nous de réfléchir à la façon dont nous vivons aujourd'hui les résistances du monde et de la culture moderne face à l'évangile. Nous le vi­vons souvent sur un mode de la déception : les gens ne s'intéressent plus à la religions, ils ne comprennent pas ce qu'on veut être ... C'est normal, cela fait partie du risque inhérent. Ce n'est pas pour autant qu'il faille mépriser les autres, mais si l'évangile aujourd'hui, si l'Église aujourd'hui encore génère peut-être des situa­tions d'indifférence polie, ou de non-compréhension, ce n'est pas si mauvais signe qu'il n'y paraît. C'est peut-être un signe de vitalité, cela veut peut-être dire que notre parole représente encore un certain risque que des hommes aujourd'hui ne veulent pas prendre. Quand le monde actuel se fait une religion de "chacun sa religion comme il l'entend", qu'est-ce que cela veut dire ? sinon un réflexe sécuritaire, imaginer la ma­nière la plus confortable dont ma représentation de l'au-delà, de Dieu, du Paradis, de la récompense, de la justice, etc... va cautionner ma manière un peu pépère de vivre ! Si l'Église à certains moments, par des tex­tes officiels, par le comportement de ses fidèles, cho­que et contredit cette manière-là, après tout, ce n'est pas si mal.

S'il y a une chose qui n'est pas une valeur évi­dente dans le christianisme moderne, c'est le confor­misme. Il ne peut pas y avoir de conformisme dans la foi chrétienne, ni au moment où Jésus s'avance vers sa mort, ni au moment où les martyrs, et pour cause, on les appelait "odium humani generis", la haine du genre humain, c'est comme cela qu'on appelait les chrétiens, aujourd'hui, on ne nous appelle plus comme cela, nous avons gagné des titres de politesse bour­geoise, nous sommes tout à fait "clean" et bien élevés. Les romains, contrairement à ce qu'on pense ne persé­cutaient pas les chrétiens parce qu'ils étaient mé­chants, mais parce qu'ils pensaient que les chrétiens étaient méchants, et donc, ils pensaient qu'ils faisaient oeuvre "pie" vis-à-vis du bon ordre de la société ro­maine. Nous aussi aujourd'hui, je ne dis pas que nous avons à devenir la haine du genre humain, que nous avons à devenir odieux au monde, mais que nous res­sentions ce petit décalage qui n'est pas si petit que cela, qui est la manière même dont l'évangile mani­feste encore sa vitalité, son originalité et son goût du risque, après tout, c'est peut-être à cultiver.

 

 

AMEN

 

 
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