AU FIL DES HOMELIES

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L'ORIGINE DU CULTE DES MARTYRS

Hb 10, 32-36 ; Jn 17, 11b-19

(20 janvier 2007)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

S

'il est une chose originale que l'Église de Rome a introduite dans l'histoire de la liturgie, c'est sans doute le culte de ses martyrs. Je voudrais simplement attirer votre attention sur un aspect qui, aujourd'hui ne nous paraît pas très important, mais qui à l'époque ne manquait pas d'intérêt. Tout d'abord, il y a un fait, c'est que l'Église de Rome a souffert peut-être plus que les autres Églises au moment des persécutions. Il y a eu des martyrs un peu partout, mais en général, quand une persécution se déclenchait, surtout lorsque c'étaient les grands persécutions du milieu de troisième siècle et celle de Dioclétien au début des années 300, là cela partait du centre du pouvoir, et cela frappait sec, surtout à Rome.

Evidemment, ce qui est intéressant, c'est que l'Église de Rome, face à ces moments extrêmement difficiles a eu la même réaction que celle qui était décrite tout à l'heure dans l'épître aux Hébreux, je soupçonne que c'est pour cela qu'on cite ce texte aujourd'hui dans la liturgie, c'est-à-dire, une certaine endurance et une certaine confiance malgré la persécution. C'était assez grandiose à l'époque. Il faut quand même bien imaginer que lorsqu'une persécution se déchaînait à Rome, immédiatement, c'était tout l'encadrement de l'Église qui était principalement visé, non seulement le pape, mais son conseil de presbytres, ses diacres et tous ceux qui s'occupaient de la vie matérielle de l'Eglise. C'était chaque fois un coup dur, je me souviens d'un pasteur protestant qui avait fait cette réflexion à propos des nominations épiscopales aujourd'hui : la seule différence entre les nominations d'évêques au 20ème siècle et celle du troisième siècle, c'est que au troisième siècle, l'évêque qui était nommé savait qu'il lui restait environ six à dix mois à vivre et qu'il irait pratiquement au casse-pipes, ce qui n'est plus du tout le cas de nos jours, je vous rassure. Cela veut donc dire que l'Église endurait des pertes très lourdes, car on tirait sur les officiers. L'Église aurait pu réagir avec une sorte d'abattement, de découragement devant la perte des élites, et ce n'est pas du tout cela qui est arrivé. Ce qui est extraordinaire, des persécutions est né ce qu'on a appelé la liturgie stationnale. On a considéré que le lieu de sépulture des martyrs était un lieu de rassemblement eucharistique. L'Église de Rome n'a pas été la seule à le penser, certes, mais elle a mis en œuvre et en pratique d'une façon vraiment extraordinaire, parce que tous les papes pratiquement pendant tout le Moyen-Age ont continué à pratiquer cette habitude de rassembler le peuple chrétien de Rome sur la tombe d'un martyr. Ceux d'entre vous qui ont connu les anciens missels, souvenez-vous, quand il y avait les messes de carême, on disait : station à Saint Sébastien, station à Sainte Cécile, ou station à Sainte Marie Majeure, ce qui voulait que le pape ce jour-là célébrait l'eucharistie dans cette église de Rome, et c'est là que se rassemblait l'Église de Rome. Le diocèse de Rome avait perçu qu'il trouvait son unité, évidemment du Christ comme on vient de le réentendre dans l'évangile de saint Jean, mais il trouvait aussi son unité par l'intercession, la prière et la "memoria", au sens fort du terme, plus que la mémoire de la tête, mais la mémoire inscrite dans la tombe, dans la présence spirituelle du martyr inscrite dans l'acte du martyr de tel et tel personnage qui était connu dans l'Église de Rome comme martyr.

Il y a donc un lien profond entre la théologie du martyre et la théologie de l'unité ecclésiale. L'Église a reconnu que le sang de ses martyrs était semence de chrétiens comme l'avait dit Tertullien, mais semence de chrétiens dans l'unité, pour l'unité. C'est assez typique de la mentalité romaine des troisième et quatrième siècle. Comment vivait-on à Rome à l'époque ? Quand on n'avait pas les moyens, on était protégé par un patron. C'est ce qui a dégénéré en Sicile sous la forme de la maffia. Le patron était celui qui avait des clients et qui les entretenait, c'était un peu l'équivalent des subventions municipales à titre privé, on distribuait aux amis et aux protégés un certain nombre de moyens de subsistance. Par conséquent, on formait inévitablement des clans, et dans l'empire romain, et surtout à Rome où l'on avait gardé ces vieilles structures à cause des vieilles familles romaines, il y avait des hommes qui protégeaient les autres. Les romains qui pensaient un peu dans ces catégories avaient transposé le système patronal de la vieille Rome antique dans le système patronal des martyrs. Ceux qui les protégeaient, c'étaient ceux qui avaient combattu pour le Christ et qui dans le don de leur vie, leur avaient apporté protection à cause de la grâce de leur martyre. C'est je pense, une première réalisation concrète de la communion des saints. Ce pape Fabien, ce soldat Sébastien, cette jeune fille Cécile, que nous avons perdus, leur martyre retombe sur nous, comme un bienfait, comme un patron d'un groupe ou d'un clan à Rome fait bénéficier de ses bienfaits.

C'est un peu compliqué, on peut penser au début que ce n'est pas directement lié à l'évangile, c'est un peu vrai, mais je trouve en même temps que c'est très beau, parce que c'est une sorte d'épuration et de transposition théologique de certains schémas sociologiques ordinaires à l'époque, pour expliquer un mystère qui est le mystère de la communion des saints. Je trouve très beau que le sens de la communion des saints ait été principalement pratiqué au niveau de la protection et de la présence bienveillante des martyrs. Ce n'était pas d'abord pour en tirer des bienfaits, mais c'était parce que l'acte qu'ils avaient posé, le sens même de leur martyre rejaillissait en bénédiction sur le peuple rassemblé à cet endroit pour célébrer l'eucharistie. C'est pour cette raison que dans l'Église autant en Orient qu'en Occident, on a toujours célébré sur une pierre d'autel qui contient toujours des reliques de martyrs.

Demandons au Seigneur qu'à travers le sang de ces martyrs, ceux de l'ancien temps et ceux aussi d'aujourd'hui, car il y a en a encore aujourd'hui, s'accroisse et s'affermisse le sens de l'unité ecclésiale.

 

 

AMEN

 

 

 
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