AU FIL DES HOMELIES

LA DOUBLE FILIATION DU CHRIST

Lc 3, 21-38

Vigiles de l'Epiphanie – A

(4 janvier 1981)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Pompierre : adoration des mages

L

 

a nuit de Noël, nous avons remonté l'arbre généalogique de Jésus, depuis Abraham jusqu'à Joseph l'époux de Marie, en compagnie de l'évangéliste Saint Matthieu. En cette veille de l'Epiphanie, Saint Luc nous invite à redescendre ce même arbre généalogique, depuis Joseph jusqu'à Abraham, et au-delà d'Abraham, jusqu'à notre premier père Adam. Les deux généalogies sont prises en sens inverse et celle de Saint Luc plonge ses racines plus loin encore que celle de saint Matthieu, jusqu'au tout premier homme sorti des mains de Dieu. Peu importe qu'au cours de la généalogie tel ou tel nom qui se trouve dans l'une soit absent de l'autre. Aussi bien la succession exacte des rois d'Israël nous montre que Luc ou Matthieu ont parfois sauté tel ou tel chaînon de la généalogie, se souciant peu d'une exactitude historique méticuleuse, mais voulant davantage nous montrer, par grandes lignes, cet enracinement de Jésus dans la race d'Israël.

Une différence plus importante, c'est celle du moment où se situent l'une et l'autre des généalogies. Celle de saint Matthieu est comme une préface à son évangile et elle introduit immédiatement la conception virginale de Jésus et sa naissance à Bethléem. Et c'est effectivement ce qui nous semble le plus normal, comme lieu pour raconter la généalogie des ancêtres de quelqu'un, le moment de sa naissance. Saint Luc, vous l'avez entendu, place au contraire la généalogie de Jésus au moment où, ayant été baptisé par Jean dans le Jourdain, Jésus sortait de l'eau et se tenait en prière quand la voix du Père se fit entendre : "Tu es mon Fils ! En Toi est toute ma faveur !" C'est sans doute là, la clé de la signification profonde de ces généalogies que les deux évangélistes nous ont livrées.

On se demande en effet quelquefois ce que peuvent bien représenter ces longues suites d'ancêtres qui, dans un cas comme dans l'autre, aboutissent ou partent de Joseph dont Matthieu va nous préciser immédiatement qu'il était l'époux de Marie de laquelle naîtrait le Christ, que le Christ naîtrait de Marie sans qu'elle ait connu Joseph. Luc au commencement de la généalogie nous dit : "Au commencement de sa vie publique, Jésus était à ce que l'on croyait le fils de Joseph." Dans un cas comme dans l'autre, les deux évangélistes ne cachent pas que cet arbre généalogique de Joseph n'est qu'un arbre adoptif. Ce n'est pas du tout pour insinuer que Joseph serait le père réel de Jésus que les évangélistes nous donnent ces généalogies. Bien au contraire, au moment même où ils les tracent avec soin, ils nous affirment que Marie a conçu de l'Esprit Saint, et sans intervention d'un homme, sans l'intervention de Joseph précisément.

L'importance de ces généalogies est à comprendre dans la mentalité hébraïque, la mentalité de ces peuples anciens au milieu desquels Jésus est venu s'incarner et pour lesquels l'enracinement racial, la paternité, était une affaire plus légale que physique, au point que, quand un homme venait à mourir sans enfant, une des lois d'Israël faisait obligation à son frère, d'épouser sa veuve pour lui assurer une postérité, pour assurer une postérité à celui qui était mort sans enfant. Et c'était le défunt qui était légalement le père de l'enfant que son propre frère avait engendré à sa veuve. Il y a là une coutume qui n'est pas tout à fait semblable à notre manière de raisonner, mais que nous devons recevoir comme un fait culturel et que les évangélistes eux-mêmes ont pris comme tel et nous transmettent de la sorte. C'est par Joseph, non point parce qu'il serait physiquement intervenu dans la naissance de Jésus, mais parce qu'il a légalement été chargé par Dieu, par l'ange de Dieu, de prendre soin de Marie et de son enfant, d'en être le père nourricier, et en quelque sorte de l'adopter, c'est par Joseph que la filiation davidique de Jésus, que l'enracinement de Jésus dans l'humanité d'Israël est assurée. Bien sûr, Marie était aussi de la race d'Israël, mais il ne nous est jamais précisé nulle part, qu'elle ait été elle-même descendante du roi David.

Ce qui est important dans le texte de saint Luc, c'est que cette généalogie humaine légale et ce n'est pas pour en minimiser l'importance, cette généalogie humaine de Jésus par Joseph jusqu'à David, et au-delà de David jusqu'à Abraham, et jusqu'à Adam, cette généalogie humaine de Jésus est déclenchée par l'affirmation de la bouche du Père : "Tu es mon Fils !" C'est précisément parce que Jésus est le Fils, non pas de Joseph, mais de Dieu, que simultanément, comme en parallèle, est affirmé aussi son enracinement dans l'humanité. Jésus est réellement le Fils de Dieu, le Fils de son Père unique, de ce Dieu qui l'engendre de toute éternité, qui met en Lui toute sa faveur, toute sa bienveillance, toute sa tendresse, tout son amour.

Jésus est le Fils unique de son Père, et, en même temps, Il est incarné réellement dans la race des hommes. Il est adopté, par cette humanité, en la personne de Joseph. Il est chargé d'accomplir toutes les virtualités, tous les désirs, toutes les promesses faites à cette humanité que Joseph lui transmet, à travers Marie son épouse. Jésus, Fils unique, Fils bien-aimé du Père est aussi le fils des hommes, fils de Marie selon la chair et fils de Joseph selon la Loi, et, par Joseph, fils de ces innombrables générations humaines et, par là même, fils du premier homme Adam, par là même, en écho, vous l'avez entendu, fils de Dieu. Car cette filiation divine de Jésus qui, quant à sa nature divine s'opère directement, car Il est immédiatement engendré par le Père en cet acte éternel d'amour qui est la plénitude de la divinité, cette filiation divine se retrouve aussi à travers le cheminement laborieux de génération en génération qui remonte jusqu'à Adam, fils de Dieu. Vous l'avez entendu : "fils d'Abraham, fils d'Adam, fils de Dieu."

Car tout vient de Dieu. D'abord le Fils unique qui est Dieu lui-même, qui est la plénitude de l'expression du Père, car le Père a tout dit dans son Fils unique qui est son image parfaite en qui se reflète, à la perfection, le visage du Père. Et aussi, du Père, par le Fils, est sorti tout l'univers et ses myriades d'êtres, d'étoiles et tout le peuplement de cet univers, tout le grouillement de vie qui le remplit. Et au sommet de cet univers, cette humanité tâtonnante qui, peu à peu, se redresse et petit à petit s'avance à la rencontre de son Seigneur et qui reçoit aussi, par Joseph selon la loi, et par Marie selon la chair, la présence de Dieu.

Tout vient de Dieu et Jésus vient de Dieu, aussi bien par sa chair humaine que par sa nature divine. C'est la rencontre de cette double filiation, la filiation plénière, la filiation de l'amour infini de Dieu, et puis cette longue filiation créée, qui traverse toute l'évolution de l'univers, toute l'évolution du monde et toutes les cultures qui, peu à peu, ont façonné l'humanité. C'est la rencontre de ces deux filiations, l'une et l'autre sortie des mains de Dieu, qui fait le mystère qui nous est manifesté aujourd'hui : "Tu es mon Fils bien-aimé !" Cet homme, cet enfant des hommes, fruit du labour et de 1'engendrement des générations qui se sont succédé, il est en même temps, par identité, le Fils bien-aimé, le Fils unique immédiat du Père. Telle est la révélation de la voix qui clame sur les eaux du Baptême : "Tu es mon enfant bien-aimé !"

Nous ne devrions jamais nous lasser de contempler ce mystère du Christ Jésus, à la fois Dieu et homme, à la fois : notre frère et notre Maître et notre créateur. Ce mystère insondable de Jésus, ce mystère peut-être rationnellement incompréhensible est cependant peut-être la chose la plus importante de tout ce que nous avons à vivre. Car qu'y a-t-il de plus important pour nous, hommes, que de savoir que Dieu, non seulement nous a créés, mais nous a recréés, en se faisant l'un de nous, en se faisant notre frère pour que nous devenions ses frères, pour que nous devenions avec Lui, fils de Dieu, pour que nous devenions Dieu. Tout le mystère de notre destinée, tout ce que nous pouvons en comprendre et tout ce que nous ne pouvons pas en comprendre, tout ce que nous pouvons désirer et tout ce qui dépasse notre désir est contenu dans cet événement. Dieu est venu jusqu'à nous pour nous rendre comme Lui, et rien n'est trop grand à désirer pour nous, car Dieu ne nous promet pas des biens limités, Il nous promet la totalité de son bonheur, la totalité de sa gloire, pour que nous en soyons totalement remplis et pour que nous lui devenions entièrement semblables, et que nous soyons véritablement enfants de Dieu, comme Lui, vrai Dieu, s'est fait véritablement homme.

Qu'en cette fête de l'Épiphanie, où se manifeste à nos yeux cette gloire et cette miséricorde du Christ, nous rendions grâce pour cette destinée qui est la nôtre, pour ce mystère qui réside au fond de nos vies et qui nous aspire, qui nous attire à Lui, pour que nous en soyons revêtus comme Lui, transformés en Lui, pour que, véritablement, nous nous dépassions nous-mêmes en cette admirable destinée à laquelle Dieu nous appelle.

 

AMEN

 
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