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ÉPIPHANIE : MANIFESTATION DE DIEU

Lc 3, 21-38 ; Mt 2, 1-12

Vigiles de l'Épiphanie – C

(5 janvier 1986)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Sur le chemin des étoiles …

 

L

a fête de l'Epiphanie c'est à la fois la fête de l'adoration des mages, la fête du baptême du Christ au Jourdain, la fête des noces de Cana. C'est aussi dans une moindre mesure, la fête qui ras­semble quelques autres événements comme la mani­festation de Jésus aux docteur à l'âge de douze ans quand il vint au Temple. Ce qui rassemble ces diffé­rents événements c'est une caractéristique fondamen­tale et deux caractéristiques secondaires qui viennent s'y ajouter.

La caractéristique fondamentale qui unit ces événements, c'est qu'ils sont la manifestation de Dieu, la manifestation de Dieu sur la terre, la manifestation de Dieu dans la chair. Épiphanie signifie manifesta­tion et cela nous renvoie à ce verset fondamental de l'évangile de saint Jean : "Dieu, personne ne l'a ja­mais vu, mais le Fils, Lui qui repose dans le sein du Père, nous l'a manifesté", nous l'a révélé, nous l'a fait connaître. Dieu échappe de toute part aux prises de l'homme, Dieu est infiniment élevé au-dessus du re­gard de l'homme Dieu est inaccessible, Dieu c'est le tout autre. Mais ce Dieu que personne n'a jamais vu et que personne ne peut voir, ce Dieu se montre à nous, se fait voir de nous, se fait connaître de nous. C'est cela le sens du mot révélation : Dieu se révèle, Dieu se manifeste. C'est Dieu qui prend l'initiative de venir jusqu'à nous puisqu'il ne nous est pas possible d'aller jusqu'à Lui. Et si à travers les siècles les hommes ont tendu de toutes leurs forces par le meilleur d'eux-mêmes vers cette rencontre de Dieu, Dieu répond à cette attente, à ce désir, à cet élan, à cette espérance, Dieu répond en se manifestant, en se faisant connaître. Et il y a eu, avant le Christ Jésus, des mani­festations partielles que l'Ancien Testament appelle des "théophanies", un mot qui ressemble à Épiphanie et qui veut dire à peu près la même chose : manifesta­tion divine. Au cours de cet office nous en avons évo­qué quelques-unes : il y a cette théophanie de Dieu dans le Buisson Ardent, ce buisson qu'un feu embrase mais ne consume pas, qui n'est qu'une image lointaine mais déjà extrêmement précieuse et vivante de la pré­sence de Dieu au cœur de ce monde. Et Moïse a quitté ses sandales pour s'approcher et pour écouter la Pa­role de Dieu. Et Dieu s'est déjà manifesté à lui en lui révélant le mystère de son Nom : "Je suis Celui qui suis ! Je suis ! Je suis avec toi !" Il y a eu aussi cette étoile qu'annonçait le prophète Balaam, lui qui voulait annoncer la défaite d'Israël pour le compte d'un roi païen, mais qui malgré lui, animé par l'Esprit Saint, a proclamé la victoire, non seulement la victoire tempo­raire d'Israël sur son ennemi mais la victoire défini­tive de cet astre qui se lèvera, qu'il voit "non pour l'instant, mais pour plus tard, non de près, mais de loin, cet Astre qui illuminera Israël".

Ainsi tout au long de l'Ancien Testament, il y a ces préfigurations, mais la révélation véritable, la révélation décisive, la manifestation fondamentale de Dieu c'est Jésus qui nous l'apporte puisque cet Enfant, puisque cet homme, puisque ce frère qui est en tout semblable à nous, c'est Dieu Lui-même, puisque les disciples ont pu toucher de leurs mains, voir de leurs yeux, contempler, entendre de leurs oreilles le Verbe de Dieu, le Fils de Dieu, Dieu Lui-même en personne, Dieu le Fils venu se mettre à portée de leurs mains, s'offrir à leur regard, prononcer sa parole pour que leurs oreilles l'entendent.

Manifestation de Dieu parmi les hommes, manifestation de Dieu aux hommes, tel est le sens fondamental de cette fête de l'Epiphanie qui reprend donc le mystère de l'Incarnation que nous avons déjà célébré à Noël, mais qui ne le reprend non pas telle­ment au niveau de l'événement historique de la nais­sance à Bethléem, mais davantage au niveau de sa signification profonde. A travers cette naissance à Bethléem, extraordinaire, merveilleuse et en même temps si humble et cachée, il se passe quelque chose d'immense et d'inouï : c'est Dieu Lui-même qui vient s'offrir aux mains, aux regards des hommes. Mani­festation de Dieu, tel est le sens de cette fête de l'Epi­phanie qui est comme l'épanouissement du mystère de Noël.

Cette manifestation de l'Epiphanie a en outre deux caractères plus secondaires mais non moins es­sentiels qui la distinguent parmi toutes les autres fêtes de l'année liturgique. Cette manifestation est d'abord une manifestation inaugurale : c'est la manifestation dans son caractère de commencement, de jaillisse­ment, de surgissement. C'est pourquoi l'Epiphanie fait partie du mystère de Noël, du mystère du commen­cement de la venue du Christ sur la terre Le Christ nous manifestera, tout au long de sa vie, cachée et publique, et le Christ nous manifestera plus encore par sa Passion et par sa mort, tout ce qu'Il est venu accomplir pour nous, mais l'Epiphanie se concentre sur le moment où cette manifestation commence, jail­lit.

Manifestation inaugurale et en même temps manifestation universelle. C'est pour cela que dans cette fête de l'Épiphanie l'Église s'est plu à rassembler ces trois évènements qui font tous partie du moment inaugural de la vie du Christ et qui, en même temps, montrent l'universalité de cette manifestation.

Manifestation d'abord aux juifs, au peuple juif, car Jésus est venu comme le Messie qui vient accomplir les promesses faites à Israël, qui vient don­ner son plein sens à la vocation d'Israël. Et cette mani­festation au peuple juif, c'est celle qui se réalise au moment du baptême du Christ au Jourdain, qui est bien l'inauguration de la vie publique du Christ. C'est le commencement de sa prédication, le moment où Jésus commence à se manifester comme Messie. Jean-Baptiste n'a-t-il pas dit qu'il était envoyé pour que le Messie soit manifesté à Israël ? Et effective­ment, au moment du baptême du Christ, la voix du Père, le témoignage de Jean-Baptiste, la venue de l'Esprit montrent au peuple juif, rassemblé autour de Jean-Baptiste sur les bords du Jourdain pour préparer son cœur à la venue du Messie, puisque c'était là la mission de Jean-Baptiste : préparer un peuple parfait pour la venue du Messie, cet évènement montre bien au peuple juif rassemblé que son Messie lui est donné. Et Jean-Baptiste est celui qui montre le Messie à Israël. C'est pourquoi le baptême du Christ est l'un des trois éléments essentiels de cette fête de l'Epipha­nie.

En même temps qu'une manifestation au peu­ple juif, c'est aussi la manifestation à tous les peuples de l'univers, et plus particulièrement à ces nations païennes qui sont en dehors du peuple élu, en dehors de la promesse et qui, merveilleusement et miraculeu­sement sont appelées à partager cette promesse, à partager cet héritage, car le Christ est venu non seu­lement pour Israël mais pour rassembler tous les en­fants de Dieu qui étaient dispersés. Et de cette mani­festation aux nations païennes, l'évènement de l'ado­ration des mages est comme le signe. Là aussi évène­ment inaugural, tout proche de la naissance de Jésus. Ces mages d'Orient qui viennent, appelés, guidés par une étoile, en laquelle, mystérieusement ils ont vu un présage et ils viennent pour rechercher un sauveur un roi. Et ils trouvent un enfant dans cette crèche, et en Lui, ils reconnaissent celui qu'ils ont cherché, puis­qu'ils se prosternent devant Lui pour l'adorer. Et cet évènement qui est au centre de cette fête de l'Epipha­nie, est volontairement placé au début de son évangile par saint Matthieu, pour montrer précisément que l'évangile est manifestation de Dieu à toutes les na­tions de la terre, non seulement au peuple juif, mais aussi aux nations païennes.

Enfin, manifestation de Dieu, manifestation du Fils en cet homme qu'est Jésus à l'Église naissante, à la première poignée de disciples qui sont l'ébauche de cette Église qui va naître et qui va rassembler le meilleur d'Israël et le meilleur des nations païennes manifestation qui se produit lorsque Jésus accomplit son premier miracle aux noces à Cana. Là encore un évènement inaugural : c'est le premier des miracles de Jésus, c'est le premier des signes que Jésus accomplit. Et nous dit saint Jean "les disciples ont vu sa gloire". Jésus a manifesté sa gloire à ses disciples et ainsi Il se fait connaître comme le Dieu, comme le roi, comme l'Époux de cette Église qui est en train de naître et qui va ensuite se répandre à travers tout l'univers et pro­clamer, et répercuter, et démultiplier cette manifesta­tion de Dieu aux hommes.

Tel est le sens de l'Epiphanie. C'est Dieu qui se montre à nous, qui se montre à tous les hommes et qui veut, par nous qui sommes l'Église, que cette ma­nifestation se répande jusqu'aux limites de l'univers. Et c'est pour cela que cette fête de l'Epiphanie a une dimension missionnaire parce qu'elle nous appelle à être les instruments de cette manifestation de Dieu, inaugurée en Jésus par l'adoration des mages, par son baptême, par le miracle de Cana, inaugurée en Jésus, mais ensuite répandue jusqu'aux limites de l'univers et du temps par cette Église, née du Christ, à laquelle Il s'est manifesté pour que, à son tour, elle le manifeste au monde. Nous sommes donc, nous, ceux qui avons vu le Christ parce qu'Il s'est manifesté à nous, dans notre cœur, à travers l'évangile, à travers la foi qui nous a été donnée pour que, à notre tour, nous mani­festions ce Christ à ceux qui ne le connaissent pas encore, afin que cette lumière aille jusqu'aux extré­mités de la terre, et que ce Dieu que personne n'a ja­mais vu puisse se révéler à tous les hommes par son Fils Jésus-Christ.

 

AMEN