AU FIL DES HOMELIES

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 LA ROYAUTE N’EST PAS CE QUE L’ON CROIT !

Is 60, 1-6 ; Ep 3, 2-3a.4-9 ; Mt 2, 1-12
Epiphanie - année C (dimanche 3 janvier 2016)
Homélie du frère Daniel Bourgeois


« Où est le Roi des Juifs qui vient de naître ? »

Après tout, frères et sœurs, il est possible que nous lisions et interprétions “de travers” ces textes des récits de l’enfance, surtout ceux de Saint Matthieu. Et je voudrais vous expliquer pourquoi.

 Réfléchissons un instant : que faites-vous, vous les parents, les grands-parents, les amis, les oncles et tantes lorsque vous vous penchez sur le berceau d’un enfant qui vient de naître ? En général, vous vous discutez inlassablement pour savoir s’il ressemble à son père ou à sa mère, s’il a les yeux de son grand-père, etc. Questions d’ailleurs bien futiles car le visage d’un bébé change très vite dans les premiers mois. Ensuite, on fait des pronostics : on se dit qu’il sera peut-être polytechnicien, qu’il finira ses études commerciales à Standford, ou deviendra un chirurgien célèbre ou même – pourquoi pas ? –un grand peintre comme Cézanne (mais en général, dans ces cas-là, la réaction c’est plutôt : « il faudra d’abord qu’il ait bac » "!). Bref, on est train de tirer des plans sur la comète en se demandant quel avenir on peut envisager pour lui.

C’est la vision contemporaine du problème : puisque l’homme se construit, qu’il est capable d’acquérir par lui-même du savoir, du pouvoir, de l’argent etc..., on souhaite à cet enfant de réussir le mieux possible. Tout repose en définitive sur la notion de projet humain, sur  la volonté humaine et le désir humain de se réaliser par ses propres moyens. Regardez par exemple le soin que vous mettez à choisir l’école où il sera formé. Évidemment, s’il rate une année de maternelle, il ne pourra jamais faire math sup quinze ans plus tard. C’est l’angoisse permanente de l’avenir et si l’enfant ne réussit pas, c’est évidemment la faute des instituteurs ou des institutrices incapables de comprendre le génie de ce petit surdoué !

Or, dans le monde ancien, c’est tout le contraire, on ne raisonne pas du tout dans ces catégories là : le petit enfant a déjà sa place dans le monde et dans la société. Pas seulement parce qu’on l’accueille dans l’humanité, mais parce qu’il a un chemin pratiquement déjà tout tracé. Le problème n’est donc pas de savoir ce qu’on va faire de lui pour qu’il devienne vraiment « quelqu’un » (vous connaissez la blague des Jésuites qui allaient adorer à la crèche et qui disaient à la Vierge Marie et à Joseph : “Confiez-nous le, nous en ferons quelqu’un !” mais c’est la preuve qu’ils aiment tellement Jésus …). En réalité, l’enfant qui naît est déjà quelqu’un, il porte déjà en lui comme enfant toute sa destinée. Il n’y a pas d’angoisse à nourrir concernant son avenir car il a reçu  à la naissance tout l’équipement pour être ce qu’il doit devenir.

Et dans ce cas, où est le problème ? c’est qu’avec nos yeux humains, nous ne le voyons pas, nous ne savons pas quel sera cet avenir, mais il est bien là. Il est vrai qu’en découvrant un enfant couché dans une mangeoire entre un âne et un bœuf, il était très difficile pour les bergers comme pour tous ceux qui sont venus à la crèche, de comprendre qu’il était le sauveur du monde. Les deux premiers chapitres de l’Évangile de saint Matthieu sont là précisément pour faire pressentir  au lecteur qui est cet enfant et quel est son destin. Il va nous expliquer que certaines personnes l’ont su et l’ont confessé. Voilà pourquoi il s’agit d’une Épiphanie c’est à dire d’une manifestation.

Voilà le fil rouge de ces récits, le véritable principe de compréhension : la venue des mages nous fait compren­dre que cet enfant est le Roi du monde. Or, pour un fils de charpentier, cela ne va pas de soi. Être le fils d’une jeune fille dont on ne sait pas trop comment elle a eu cet enfant, ce n’est pas non plus une carte de visite très prisée à l’époque. Et sortir de Nazareth ou même de Bethléem, cela suppose quelques enquêtes et procédés de vérification dans les textes de la Bible. Donc la véritable architecture de ces récits de l’enfance et particulièrement de celui que nous méditons aujourd’hui, c’est le souci de nous amener à saisir comment des témoins ont pu discerner qu’il était Roi.

À l’instar de l’évangéliste Jean qui commence par cette confession de foi : Jésus était le Verbe depuis le commencement, Matthieu, avant de raconter la vie publique de Jésus, nous montre comment il est roi depuis le début, depuis sa naissance.

En effet, quand on relit le début de l’évangile de saint Matthieu, on voit que Jésus est roi dès le début et jusqu’à la fin où il est Roi sur la Croix, et donc qu’il n’a pas failli à sa mission, en la menant à son terme. C’est l’une des clefs de cet évangile. Ce texte un panel extraordinaire d’images, de récits, de références dont la toute première, le texte de la généalogie : Généalogie de Jésus-Christ, fils de David, c’est-à-dire fils de roi. Il porte à son achèvement l’identité royale qui avait marqué toute la dynastie de David : il est roi à travers le temps et l’Histoire.

Ensuite, quand Marie tombe enceinte, l’ange va parler à Joseph, qui est appelé, Joseph, fils de David, fils de roi. Certes, un roi déchu, sans argent, sans pouvoir et sans palais, mais celui qui va naître de sa fiancée, sera aussi un roi. Donc Joseph est roi et l’enfant à naître le sera aussi. On l’appellera Emmanuel car c’est le nom qu’un prophète avait donné à un roi à l’époque d’Isaïe sept ou huit siècles plus tôt. C’est donc toujours le thème du roi qui revient.

Évoquons ici sommairement le départ en Égypte qui suivra, car il montre aussi que Jésus est roi. Que va-t-il faire en Égypte ? Il va dans le pays dont l’histoire royale pharaonique est la plus prestigieuse à cette époque.

Mais revenons maintenant au récit des Mages. Quand ils arrivent devant Hérode, les Mages ne posent pas la question : « N’y aurait-il pas ici un enfant né récem­ment dans un petit coin perdu de la région autour de Jérusalem ? » ; mais ils posent la question directement : « Où est le Roi des Juifs qui vient de naître ? » C’est clair et net. Ces mages venus d’Orient (sans doute du monde arabe, ces représentants arabes, ancêtres de Mahomet si on peut dire, seraient donc les premiers à être venus rendre hommage au soi des Juifs : sympa la situation internationale ...), on les a représentés plus tard comme étant l’un blanc, l’autre noir et le troisième  jaune asiatique ; ils sont devenus des rois, mais ce sont en quelque sorte des délégués de l’ONU ou des représentants de la diversité multiculturelle façon UNESCO. Plutôt que rois, Matthieu nous les présente comme des astronomes et des savants, investis d’une sorte de savoir, de préscience. Car ils s’intéressent aussi bien à l’histoire cosmique, aux astres qu’à l’histoire des hommes. Dans ce récit ils apparaissent comme les seuls capables –  à l’aide de moyens humains – de recon­naître et d’identifier un Roi. Et quand ils arrivent vers Hérode, on assiste à un événement international, d’ordre cosmico-international.

Il y a d’abord l’étoile qui montre aux mages dans quelle direction ils doivent marcher mais, une fois arrivés à Jérusalem, l’étoile s’efface et qui vont-ils interroger ? Le Roi. Car eux-mêmes sont des personnalités officielles. Le Roi est troublé. On ne dit pas qu’il est immédiatement jaloux et qu’il veut tuer l’enfant. Il est d’abord ému de savoir à la nouvelle qu’un enfant-roi est né. Car, si ce sont des mages d’Orient qui le disent, il convient de traiter l’affaire avec le plus grand soin et de façon rigoureuse : Hérode est un fin politique qui essaie d’abord de comprendre la situation.

Donc, il convoque ses propres savants à lui, les interprètes autorises des Écritures. Ce conciliabule secret qui se déroule à quelques kilomètres de Bethléem est présenté par Matthieu comme une “réunion du “conseil de sécurité” chargé de se renseigner pour savoir où cela vient de se passer. Nous sommes donc en pleine diplomatie internationale pour identifier le lieu de naissance de l’enfant.

Et que viennent faire les Mages ? Ils viennent adorer l’enfant. Ce mot revient trois fois. Mais adorer n’avait pas la même signification piétiste qu’aujourd’hui : c’est le rituel royal par excellence qui est désigné par la prosternation devant le personnage dont on reconnaît la supériorité à tous niveaux. Quand on entre dans la salle du trône chez un roi, la première chose à faire est de se prosterner. Et c’est précisément le geste de se prosterner qu’ils feront en voyant l’enfant Jésus.

Toutes ces indications dans le récit convergent vers un but clair et simple : l’Épiphanie n’est pas simplement une fête de l’enfance. Matthieu veut dire quelque chose de beaucoup plus profond : cet enfant porte déjà la destinée du monde. Si petit qu’il soit, si contraire aux apparences du rituel royal que soit sa naissance, cet enfant est roi et le monde entier est d’emblée averti de sa mission royale.

Épiphanie veut dire manifestation. Quelque chose de caché qui apparaît. La profondeur de ce récit tient à ce qu’il nous montre que toute l’enfance de Jésus – ce qu’on a appelé sa vie cachée et donc en principe  – commence à être marquée par sa mission royale dès sa naissance puisqu’il attire dès le début l’attention de toutes les nations.

Notre vie de chrétiens semble complètement noyée dans l’ordinaire et la quotidienneté du rythme de vie de nos sociétés. Nous sommes tous “sur la paille à Bethléem”, enfouis dans cet espèce d’anonymat, de banalité et pourtant, il y a déjà en nous une véritable identité qui se révèle. Et cette identité est d’un autre ordre. Certes, nous ne sommes pas rois comme le Christ, mais nous sommes rois selon le Christ. Dès notre baptême, nous portons cette marque par laquelle nous sommes reconnus comme marqués par la royauté du Christ Seigneur. La royauté, pour les anciens, n’était pas cette bête noire que les révolutionnaires de 1789 ont voulu stigmatiser, car les anciens avaient une vision politique plus profonde. Pour eux, la royauté authentique consistait à porter la charge de la société et la destinée d’une part de l’humanité. Et c’est encore notre rôle aujourd’hui à travers des gestes très ordinaires qui vont jalonner notre vie quotidienne en 2016 : nous portons nous aussi la charge et la destinée de la société dans laquelle nous sommes : nous le faisons par la charité, par l’attention, par la reconnaissance, par l’action de grâce et tout ce qui constitue la spécificité de notre royauté de fils de Dieu. Alors, frères et sœurs en ce jour de l’Épiphanie, il est encore de temps de nous souhaiter  que nous soyons des rois « en esprit et en vérité ».

Amen

 
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