AU FIL DES HOMELIES

TOUS ROIS MAGES

Is 60, 1-6 ; Ep 3, 2-3a.4-9 ; Mt 2, 1-12
Epiphanie - année A (dimanche 8 janvier 2017)
Homélie du frère Daniel Bourgeois

Qui étaient les mages, ces personnages qui ont reçu des titres de plus en plus flatteurs, notamment celui de « rois mages » (qui n’est pas dans l’évangile) ? Etaient-ils vraiment ces personnages extraordinaires qu’on imagine lorsqu’on entend ce récit, parce qu’on y projette vingt siècles de tradition pour essayer de comprendre ce qu’il y avait dans leur cœur et leur tête ? En vérité, au risque de vous décevoir un peu, les mages étaient des gens comme vous et moi. Ce n’étaient pas des personnages si extraordinaires, car à l’époque, être mage, c’était un peu mieux que Madame Soleil ; c’étaient simplement de braves gens qui faisaient partie de la société et qui essayaient de comprendre ce qui s’y passait. Ils avaient un outil de mesure peu performant, ils étaient persuadés que le destin des humains, individuellement et collectivement, tribus, pays, nation, etc., était inscrit dans les cieux. Vous connaissez tous cela, il vous arrive, même si vous n’y croyez pas, de lire votre horoscope dans La Provence.
Les mages lisaient l’horoscope non pas dans La Provence, mais directement dans le ciel. C’était un métier sans doute modeste, qui n’était pas encore toujours associé à ce qu’on appelle aujourd’hui la magie, c'est-à-dire la transformation, le pouvoir (pouvoir changer les métaux en or avec la pierre philosophale, pouvoir faire des tas de choses en piquant des aiguilles dans des poupées) ; tout cela n’avait aucune raison d’être chez ces mages. Les mages tels que les décrivent les textes de la culture contemporaine, étaient de braves gens, comme vous et moi.
D’autre part, on a voulu dire qu’ils venaient des quatre coins de l’univers. C’est pourquoi dans les crèches il y en a toujours un qui vient d’Afrique, un d’Asie, et un de l’Empire romain. N’exagérons rien ! Ils sont venus d’Orient, ça peut vouloir dire simplement d’outre-Jourdain. Ils ne sont pas nécessairement venus de loin. Ils étaient dans l’"espace Schengen" de l’époque. Ce n’étaient donc pas des gens qui faisaient des choses extraordinaires. Ils devaient s’intéresser aux faits politiques, et comme ils étaient voisins du royaume d’Hérode, ils ont dû avoir une espèce d’intuition et se dire : « Il y a un signe bizarre, on voudrait savoir de quoi il retourne », et ils sont partis. Inutile d’imaginer les deux ans qui sont la date limite calculée à partir de l’âge des enfants tués par Hérode, et de penser que l’un venait de Calcutta, l’autre de Nairobi et le troisième de Trèves pour se rencontrer miraculeusement au pied des murailles de Jérusalem. Tout cela vient de la légende, c’est magnifique, leurs prénoms aussi, tout est beau, mais tout est faux ! C’étaient donc des gens très simples, qui voulaient essayer de deviner ce qui se passait dans le monde. C’est pourquoi ils nous ressemblent beaucoup.
Nous aussi, nous sommes des mages. Des mages modernes. Nous avons lu Descartes. Nous savons ce qu’est l’archéologie, la science du passé, la science politique, la sociologie, mais au fond nous sommes des mages. Qu’est-ce qui préoccupe les mages ? Ils veulent comprendre ce que devient ce monde. Les mages sont ceux qui se demandent ce que peut devenir le monde. Reconnaissez que, considérant ce questionnement, nous sommes tous des mages. Si nous ne sommes pas des mages, nous sommes des abrutis, ne se posant même plus la question… Quand on parle des mages, on parle de cette humanité simplement ouverte et curieuse de son destin. Ils représentent en quelque sorte l’humanité de bonne volonté, l’humanité qui cherche véritablement à comprendre ce qui se passe dans le monde. Ils n’ont pas le journal, ils ont les astres, source d’informations un peu moins performante. C’est bien la question fondamentale : « Que devient ce monde ? » C’est ça, les mages.
Que devient ce monde ? Ils sont soudain accrochés par un signe qui en soi ne veut rien dire. On a essayé de faire coïncider ça avec l’apparition d’une comète vers l’année -6, où un alignement de trois astres était observable, résultant en un éclat un peu plus intense. C’est possible, mais il faut comprendre qu’ils sont partis sur un indice très simple. D’ailleurs, il y a toute chance comme le disent un certain nombre d’interprètes du Nouveau Testament, que, comme ils habitaient probablement assez près d’Israël, et comme Hérode était en fin de course et que tout le monde se demandait ce qui allait se passer après lui, ces hommes-là, dans des royaumes voisins, se demandaient eux-aussi ce qui allait se passer à la mort d’Hérode, ce vieux roi gâteux. Ils partent donc vers l’endroit où on peut avoir une idée de ce qui va se passer. Leur marche, qui est le symbole de leur questionnement, qui les fait avancer vers Jérusalem, c’est aussi celle de l’humanité. C’est chacun d’entre nous essayant de trouver un certain nombre de repères pour se construire une vision du monde. Les mages se doutent bien qu’il doit se passer quelque chose, peut-être tout simplement au plan politique. « Que va-t-il se passer ? Allons nous renseigner ». Ils vont donc se renseigner et demandent : « Où est le roi des juifs ? » Ils doivent bien savoir que c’est Hérode. Mais celui qui vient de naître ? Et ce fut le faux-pas diplomatique par excellence. C’était la seule question qu’il ne fallait pas poser à Hérode, qui avait par ailleurs tellement de difficultés à se dépatouiller avec les multiples héritiers qu’il considérait tous comme nuls et incapables de gérer les choses (en accord avec les Romains). Quand on dit à Hérode : « Le roi des juifs vient de naître », alors qu’il a déjà bien des fils, petit-fils et arrière-petit-fils qui attendent en piaffant, il trouve que cela trouble le jeu de la succession qu’il est sans doute en train de négocier soigneusement avec Auguste.
C’est là que tout se déclenche. Ces hommes viennent en fait demander naïvement à un vieux roi gâteux qui va être son successeur ; ce sont les questions que nous nous posons les uns et les autres, qui va être élu en 2017 ? C’est ça, les rois mages : qui va être élu en 2017 ? Je ne sais pas si vous regardez dans les étoiles le soir, mais pour l’instant on ne sait pas.
Tel est le problème. Et voilà le vrai miracle : Hérode, qui n’est pas très content, veut quand même en avoir le cœur net, fait venir ses savants et leur dit : « Si quelqu’un doit naître pour devenir le roi des juifs, où est-il ? » Et ces mages rencontrent pour la première fois le mystère de l’histoire à travers la Bible. C’est nous, nous rencontrons le mystère de notre propre histoire personnelle et de l’histoire de nos sociétés aussi, nous le redécouvrons à travers l’évangile, à travers la manière dont nous abordons la parole de Dieu. C’est là que jaillit la première lumière dans le cœur des mages. Jusque-là, ce sont les hommes de l’humanité lambda que nous sommes qui essaient de trouver et tout à coup ils reçoivent comme un magnifique cadeau : « C’est toi, Bethléem qui n’es pas le moindre des clans de Judas car de toi va naître le Sauveur » (Mi 5,1). C’est le déclenchement. Et quand ils vont arriver là-bas, ils n’auront sans doute pas de couronne, ils auront sans doute des manteaux nettement plus usés que ceux qu’on leur donne dans la crèche avec beaucoup moins de dorures et de parures, mais il n’empêche qu’ils seront là pour se retrouver devant le mystère d’une naissance dont peut-être ils ne comprendront pas toute la portée. Ça aussi, c’est nous, car nous ne savons pas comment Dieu surgit dans le monde. C’est cela, l’Epiphanie.
L’Epiphanie, c’est l’affirmation que nous croyons que Dieu surgit dans le monde. Mais à cette époque-là, qui aurait cru que c’était ce petit bébé, qui était là à Bethléem ? Personne. C’était très difficile à croire. C’est là l’existence paradoxale des chrétiens. C’est ce qui rend cette figure des mages si sympathique ; ils nous disent : « Nous nous sommes laissé guider, nous sommes partis, nous avons trouvé un petit indice à travers les écrits de la tradition des juifs et nous avons découvert la simplicité et la beauté de cet enfant ». Ils lui offrent alors ces cadeaux dont on a donné des valeurs symboliques magnifiques que peut-être eux-mêmes n’avaient pas comprises ; ils ont simplement reconnu à ce moment-là que leur vie était peut-être déjà inscrite dans l’amour de cet enfant pour eux.
Frères et sœurs, essayons de décaper et de simplifier la vie des mages. Ne tombons pas dans la magie des mages. Essayons de l’éviter. Essayons de redécouvrir dans ces personnages la simplicité même d’un cœur humain qui cherche Dieu. Voilà la clé. Lorsqu’on dit Epiphanie, il s’agit de croire qu’aujourd’hui encore Dieu, aussi simplement qu’Il l’a fait avec les mages, peut réveiller en nous ce désir, cette quête de Dieu, non seulement en nous qui croyons déjà, mais même et surtout dans le cœur de ceux qui ne croient pas encore.

 
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