AU FIL DES HOMELIES

DU RESPECT DÛ AU RELIGIEUX

Is 60, 1-6 ; Ep 3, 2-3a.4-9 ; Mt 2, 1-12
Epiphanie – Année B (dimanche 7 janvier 2018)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Ouvrant leurs cassettes, leurs coffrets, ils Lui offrirent de l’or, de l’encens et de la myrrhe ».

Frères et sœurs, je voudrais aujourd’hui attirer votre attention sur un détail qui vous a toujours paru normal et habituel de ces mages qui viennent offrir des cadeaux à Jésus enfant. C’est d’ailleurs ce que vous faites à chaque naissance. On a aujourd’hui transposé en cadeaux très utilitaires puisqu’on offre des petits vêtements pour les enfants, la couleur selon le sexe de l’enfant, on fait des cadeaux très précieux, portant les marques les plus prestigieuses… En général, sauf la marraine qui doit offrir la médaille de baptême, on n’offre pas d’or, et encore moins de l’encens ou de la myrrhe. Ça aurait pu bien soulager le budget de la Sainte Famille qui devait très vite partir en Egypte ; ils auraient pu aller directement au Caire, en classe affaires, de façon tout à fait confortable. Mais il semble qu’ils n’en aient pas bénéficié. Apparemment, ça nous paraît normal : ils viennent, ils sont mages, on les considère aussi comme des personnages très importants dans la société où ils vivent, ils apportent donc des présents et des cadeaux aussi précieux que l’or, l’encens et la myrrhe.

En réalité, c’est assez troublant, parce que ça n’a rien d’un acte religieux classique. En effet, chez les Juifs, quand on fait un sacrifice, on offre peut-être de l’encens, mais il faut que ce soit au Temple. De la myrrhe ? Cela m’étonnerait qu’on en offre à l’état pur ; elle pouvait éventuellement être additionnée à l’encens. Quant à l’or ! On n’en offrait pas. On pouvait éventuellement faire des offrandes pour le Temple, mais on n’offrait pas l’or à Dieu. On offrait de l’or pour constituer un trésor ou une cagnotte pour toutes les réparations nécessaires dans le Temple, etc. D’ailleurs les rois d’Israël se servaient de temps en temps largement dans cette réserve – mais ce n’était pas à proprement parler un acte religieux juif. Les mages n’ont donc pas fait un sacrifice vraiment réglementaire. Ils ont agi comme des païens. Parmi les deux gestes de vénération rapportés au début de la vie de Jésus, il y a le geste très modeste des bergers qui ont une sorte de mouvement du cœur, qui se prosternent et qui bénissent l’enfant, c’est tout – ils n’ont pas les moyens d’offrir de l’encens et de la myrrhe –, puis Il reçoit un geste religieux païen. Ça peut paraître étrange. On s’interroge : « Quel est ce Fils de Dieu qui s’incarne pour encourager les actes de religion païenne ? S’Il encourage les autres religions, alors Il dynamite la maison ! » Jésus a-t-Il pu accepter un geste d’offrande typiquement païenne pour manifester ce qu’Il était ? Et voilà qui est intéressant : Il a accepté. Il a accepté non seulement que les mages viennent, ce qui était déjà assez étonnant, mais encore que les mages s’approchent de Lui et expriment leur manière d’honorer cet enfant à travers un culte païen. Ils n’ont pas changé leurs habitudes. On ne leur a pas "changé la religion", pour le coup. Ils ont posé un acte d’offrande, considérée comme la plus noble, la plus significative de leur vénération, de leur adoration, et ils l’ont fait avec des gestes de religiosité païenne.

L’affaire est d’autant plus surprenante que, lorsque cet évangile est écrit, il existe une multitude de cultes païens alentour. Matthieu ne craint pas de souligner un geste de religiosité païenne typique qui devait paraître comme tel à cette époque-là, et qui signifie l’adoration des mages. Qu’est-ce que cela signifie ? Ce n’était pas par hasard qu’il y ait une chose aussi énorme, même si de temps en temps – c’est très légitime –, on dit que ces cadeaux avaient une signification symbolique, l’or représentait la royauté, la myrrhe, les parfums pour être mis au tombeau, et l’encens, la divinité ; ce n’est pas faux, le contenu des cadeaux pouvait signifier plus que ce que les mages avaient dans la tête ou dans leur projet. Mais il n’empêche que le geste d’offrir ces cadeaux-là et dans ce contexte-là, est un acte de culte païen. Cela nous interroge, – c’est pour cette raison que l’Epiphanie est une fête si importante – sur la place des autres religions dans l’histoire du monde. Impressionnant !

Quand on pense que pour un petit épisode comme celui-là, Matthieu a tenu à souligner la présence de cultes qui ne sont pas labellisés "venant du Temple" – ça se passe en plus à Bethléem, pas au Temple –, il souligne l’originalité d’un culte païen, sans que l’on sache exactement lequel, mais en tout cas hors de la pure tradition juive, pour signifier que les mages rendent leur dette d’honneur et de reconnaissance au Fils de Dieu.

Cela signifie essentiellement ceci, et nous ferions bien de nous en souvenir aujourd’hui : dans la foi et dans la tradition chrétiennes, et peut-être que ce point-là en est un point de départ, bien que dans le texte d’Isaïe qui nous a été présenté tout à l’heure, on voit aussi des gens qui viennent à Jérusalem qui apportent toutes sortes de présents, dont certains ne sont pas du tout casher, comme des dromadaires (ça ne s’offrait pas, des dromadaires ! Ça s’utilisait pour le transport). On voit que dans le peuple d’Israël, on avait déjà l’idée que si les peuples païens voulaient un jour entrer dans le peuple de Dieu à travers ce grand phénomène de rassemblement que nous décrit le chapitre 60 d’Isaïe, ils viendraient avec leurs coutumes religieuses, païennes, dans l’assemblée de tous ceux que Dieu allait constituer en un seul peuple.

Ce n’est pas simplement un accident. C’est vraiment une question fondamentale : qu’est-ce que Dieu a voulu à travers les religions ? Et que veut-Il maintenant à travers elles ? A travers les religions, Dieu a admis que là où Il ne se révélait pas, mais où les hommes essayaient de traduire quelque chose de leur relation avec un principe divin, transcendant, monothéiste, polythéiste, ce n’était jamais méprisable. Voilà une chose que nous devrions bien réaliser. L’acte religieux comme tel – vous pouvez regarder tous les bons théologiens du Moyen Âge qui le disent aussi –, doit être infiniment respecté. Non pas les actes religieux caricaturaux auxquels vous pensez tous, ceux-là ne sont précisément pas des actes religieux, mais les vrais actes religieux, accomplis par un cœur sincère, droit, sont déjà un hommage au Fils de Dieu, comme le geste des mages a été un acte de reconnaissance au Fils de Dieu.

Contrairement à ce qu’on a dit – on a parfois dit que les monothéistes étaient intolérants excluant toute autre forme que leur propre culte –, ce n’est pas si simple. L’Eglise a été à l’égard des religions païennes, et l’est encore aujourd’hui, extrêmement compréhensive, non par laxisme ou facilité, mais parce qu’elle se rend compte que, quand un héritage religieux fait partie d’une personne, on a le devoir de l’aider à franchir les étapes à travers l’histoire religieuse dont ces personnes sont les héritières. C’est pourquoi dans le concile Vatican II, le grand texte sur la liberté religieuse – j’entends bien la liberté religieuse, ce n’est pas un texte sur la liberté des catholiques – déclare que la liberté religieuse, selon tout acte religieux qui relève de la conscience intime de chaque homme, doit être respectée. Et celui qui a fait le premier pas, c’est Jésus, qui a admis que ces mages, qui n’étaient pas juifs, qui n’étaient pas de la même religion, qui ne connaissaient pas la Bible, qui étaient partis à l’aventure, posent un acte religieux devant Lui selon leur propre tradition et selon leur propre religion.

Frères et sœurs, c’est un premier constat : Dieu est plus tolérant que nous ! Il ne laisse pas faire n’importe quoi, mais Il a toujours considéré qu’il y avait au cœur de chaque religion un acte profond du cœur qui voulait manifester quelque chose vis-à-vis de Dieu, et que cela devait être infiniment respecté.

Mais alors que veut-Il faire ? Va-t-Il maintenant tout supprimer puisqu’Il s’est révélé ? Non. Il reconnaît que même au moment où Il est présent, il peut y avoir encore dans ces attitudes religieuses quelque chose qui va les conduire vers Lui. C’est la raison pour laquelle nous sommes missionnaires. Nous ne le sommes pas parce que nous avons des gens à conquérir ou à endoctriner – c’est une manière méprisante de considérer l’humanité qui n’est pas chrétienne –, nous le sommes parce que nous considérons qu’au fond du cœur de tout homme existe une aspiration religieuse, et que c’est ce qu’il faut toucher et atteindre pour éveiller la véritable relation que nous devons avoir avec Dieu dans le Christ.

Autrement dit, frères et sœurs, ce petit cadeau des mages est tout un programme théologique qui veut manifester la reconnaissance de cette immense quête de l’humanité – des milliards d’hommes – qui aujourd’hui cherche Dieu par d’autres moyens que les nôtres. Tout cela n’a rien de méprisable. Même si parfois cela peut, à cause de la conscience déformée ou du fanatisme, dégénérer dans des comportements atroces qu’il faut condamner. Les déclarations du Pape François affirment toujours que ces actes-là, qui se prétendent religieux, ne le sont pas. Il ne dit pas qu’ils ne sont pas conformes au christianisme, ce qui est évident, mais il dit qu’ils ne sont pas religieux. C’est-à-dire que le point de mesure est précisément l’homme en tant qu’"animal religieux".

Il faut souvent penser aux cadeaux des rois mages, c’est très encourageant. D’une part ça nous dit que dans l’humanité il y a vraiment un fond religieux – contrairement à ce qu’on pense, l’humanité n’est pas née athée mais religieuse – et qu’on a découvert les premières traces de la présence de Dieu à travers une quête humaine de Dieu, qui a ses limites, qui est caricaturable, qui parfois n’a pas toute la profondeur ni toute l’expérience voulues. Mais cela, on ne peut et on ne doit pas, au nom de notre propre foi, le mépriser. D’autre part, c’est cela qui constitue le point d’ancrage de toute prédication et de toute annonce chrétienne. Si nous pouvons annoncer la foi aujourd’hui, ce n’est pas d’abord parce que nous avons des convictions – il est clair qu’il vaut mieux en avoir –, mais d’abord parce que nous avons un devoir vis-à-vis de cette conscience religieuse latente, mal exprimée, maladroite, qui est dans le cœur de chaque homme et qu’on ne peut pas négliger ni balayer d’un revers de main.

Qu’en ce début d’année, cette fête de l’Epiphanie nous rappelle la manière dont nous devons être vis-à-vis de l’état religieux du monde. Contrairement à ce que l’on pense, le monde n’est ni beaucoup plus ni beaucoup moins religieux qu’avant, il est comme il est. L’homme est en train de vivre, comme d’habitude, à travers beaucoup plus de vicissitudes, il continue à vivre sa conscience religieuse. Sachons cela, et sachons mesurer quelle est notre responsabilité vis-à-vis de cela, car si nous ne disons pas à notre frère qui cherche Dieu, qu’on peut Le rencontrer parce qu’Il est venu Lui-même à sa rencontre, nous sommes coupables et redevables de notre manque de courage et de générosité pour annoncer le mystère de la présence de Dieu.

 
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