AU FIL DES HOMELIES

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EPIPHANIE, OU COMMENT DIRE L'INDICIBLE?

Is 60, 1-6 ; Ep 3, 2-3a.5-6 ; Mt 2, 1-12
Epiphanie (6 janvier 2019)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

« Où est le roi des Juifs ? Nous avons vu son étoile et nous sommes venus l’adorer ».

Frères et sœurs, il ne faudrait pas que le côté "contes et légendes de Palestine" nous laisse croire que ce récit que nous venons d’entendre de l’Evangile est un récit naïf, pittoresque et populaire. C’est vrai que sa postérité a été immense parce que ces figures de mages que l’on a ensuite appelés les rois mages, sont véritablement des figures extraordinaires qui ont fait rêver tous les enfants. Elles sont vraiment la merveille des merveilles. D’ailleurs, cela correspond un peu à ce que l’on fait pour les enfants aujourd’hui : dès qu’il y a une naissance, ce n’est pas le roi mage qui arrive mais véritablement tout le monde arrive pour fêter et célébrer cette naissance.  L’enfant-roi, ce n’est pas un mythe !

Ce petit enfant qui naît avec des mages qui viennent d’ailleurs pour l’adorer fait rêver. Mais pourquoi une histoire pareille ? Pourquoi a-t-on raconté cela ? Y avait-il des reporters d’investigationpour fouiner partout afin de savoir ce qui se passait dans la maison de Bethléem ? Est-ce que la traque des journalistes avait réussi à s’implanter jusque dans les environs de l’endroit où résidait la sainte Famille ? Non, je ne le crois pas. En fait, cela répond à une question beaucoup plus profonde et essentielle pour nous chrétiens aujourd’hui et qui se posait déjà dans les premières communautés chrétiennes.

Voici laquestion: quand on écrit ce texte, sans doute dans les années 60-70, on sait que Jésus-Christ est le sauveur du monde, qu’Il a donné sa vie pour nous, qu’Il est mort pour nous sur la croix, qu’Il est le Vivant, leRessuscité et qu’Il nous accompagne dans notre vie, non seulement la nôtre, tous les chrétiens, mais également la vie de tous les hommes. La question qui se pose, et elle est de taille, est la suivante : comment a-t-on pu comprendre que c’était le roi des Juifs, le Fils de Dieu, le Seigneur, celui qui venait sauver son peuple ? Mettez tous les titres que vous voulez, mais c’est cela le problème. Autrement dit, c’est cela qui a donné naissance à cette fête et à la dénomination de cet épisode qu’on a appelé Epiphanie. Cela veut dire que quelque chose arrive, qu’un événement survient, quelque chose de surprenant. Mais comment va-t-on comprendre, non pas ce qu’il y a derrière mais ce qu’il y a au cœur même de cet événement ?C’est quelque chose, reconnaissez-le, qui est surtout une vraie question dans le domaine religieux, mais aussi dans tous les domaines de la vie de la société, de la vie politique ou de la vie culturelle.

Que se passe-t-il derrière un tel événement ? Recevoir un événement brut, photographique ou journalistique, ne nous apprend pas grand-chose, tout juste un petit article sur Internet ou sur un grand journal. Mais la plupart du temps,c’est une sorte de description en quelques mots de ce qui s’est passé et qui est passé. Il n’y a donc pas de mystère à ce moment-là : c’est la réalité réduite à sa plus grande platitude, un constat ou le procès-verbal du gendarme. Mais le récit des mages n’est pas le procès-verbal de la gendarmerie : c’est autre chose. Cela prétend nous dire que dans cet événement, il s’est passé quelque chose d’extraordinaire : Dieu s’est révélé là et c’est cela qui est extraordinaire. Ce n’est pas un événement humain, c’est l’Epiphanie c’est-à-dire la manifestation du Fils de Dieu, ce mystère caché depuis des siècles comme on l’a entendu tout à l’heure dans l’épître. C’est cela précisément le mystère : il y a quelque chose qui se passe et on veut comprendre.

Le christianisme n’est pas une religion pour les imbéciles. Comme le disait Mauriac, c’est un bruit que les imbéciles font courir depuis vingt siècles. Mais ce n’est pas vrai, c’est au contraire une religion qui nous provoque à l’intelligence du mystère, à savoir comprendre ce qu’il y a vraiment dans un événement presque anodin que cette sorte de petite visite officielle des mages, ne sachant pas exactement qui ils étaient. Au cœur même de cet épisode, il y a quelque chose d’invisible qui se manifeste. Le plus étrange est de savoir ce qui se manifeste.

Pour nous aujourd’hui, quand on veut mettre quelque chose en lumière, nous avons d’emblée recours à la parole. Nous croyons que c’est la parole, le témoignage, le récit, le roman et aujourd’hui avec des moyens techniques beaucoup plus développés, c’est l’audiovisuel, la photo et le petit vidéo-clip, le plus court possible pour ne pas perdre de temps etil faut avoir tout, tout de suite. On croit donc que la manifestation, l’épiphanie d’un événement, c’est simplement trois petites séquences télévisuelles, un petit commentaire préformaté, prédigéré, car le grand art de l’information, c’est de pouvoir faire comprendre les choses telles que l’on croit que les gens peuvent les comprendre, et généralement on ne manifeste pas de grande estime sur la manière dont les gens peuvent comprendre. Or ici, l’histoire des rois mages est-elle une sorte de vidéo-clip de la venue de personnages au pied de Jésus ?Non. Ce n’est pas de l’ordre du langage, ni de l’ordre de l’explication, des images, des photos ou du reportage journalistique. Qu’est-ce alors ?

C’est là que ce texte est bouleversant. Il n’y a qu’une explication : « Se prosternant, ils l’adorèrent ».Les mages sont venus pour être en silence et accueillir la présence de l’enfant. Voilà l’Epiphanie.La manifestation de Dieu ne se manifeste pas dans le bruit et les mots qui peuvent recouvrir la réalité, l’étouffer. Elle se manifeste dans le geste silencieux :« Et se prosternant, ils l’adorèrent ».Cela est une chose incroyable. Ils sont venus et se sont prosternés avec une vague idée qu’il fallait y aller. « Où est-il ce roi ? Nous sommes venus l’adorer, nous avons vu une étoile ».Mais une étoile n’est pas une personne, c’est un signe. « Nous avons suivi un signe, un petit indice léger qui se baladait dans le ciel et nous nous retrouvons devant un enfant ».

Frères et sœurs, c’est cela l’Epiphanie.Est-ce qu’il ne vous est jamais arrivé de tomber en arrêt devant un visage, une personne, pas nécessairement pour une grande aventure humaine, mais simplement de découvrir sur les traits d’un visage quelque chose d’infiniment plus grand que l’on ne peut décrire. On ne peut utiliser des mots car on a l’impression que si l’on mettait des mots sur ce que l’on voit, sur ce que l’on sent, on serait entrain de le trahir ou même de le dissimuler. Il peut y avoir des moments de grâce dans lesquels un silence absolu révèle infiniment plus que tous les discours et toutes les explications. C’est encore plus radical que le fameux mot de Napoléon sur le petit croquis : c’est vrai que souvent un petit croquis vaut mieux qu’une longue explication. Mais là, démultipliez-le, un instant de silence vaut mille fois mieux que toutes les explications que vous voudrez.C’est cela un des secrets de la manifestation de Dieu parmi nous.

Comment les mages ont-ils compris ce qui leur arrivait : « Et se prosternant, ils l’adorèrent ».Ils sont tombés en silence devant l’émerveillement de cet enfant. Alors, on ne sait pas ce que c’est devenu mais ce que l’on sait aujourd’hui, c’est ce que les premiers chrétiens disaient quand on leur demandait : « Comment savez-vous que cet enfant est le fils de Dieu ? », « Les mages, ces hommes qui n’y connaissaient rien, qui étaient hors du peuple élu, qui faisaient partie de la masse des païens, quand ils l’ont vu, se sont prosternés et l’ont adoré ».

Alors, je voudrais conclure et que ceux qui étaient à la messe de minuit me pardonnent, encore par un petit poème de Rilke qui est une dédicace à son traducteur polonais :« Heureux qui sait que toutes les langues dissimulent l’indicible ».Pour un traducteur, c’est un très bon conseil. Toutes les langues sont une certaine manière de nous cacher l’indicible. Derrière l’indicible, mettez ce que vous voulez, le réel du réel, ou la présence de Dieu. D’une certaine manière, quand on parle et quand on explique, on est déjà entrain de poser une sorte de voile, le voile des mots sur la réalité. « Heureux qui sait que toutes les langues dissimulent l’indicible ».« Venue de là-bas, la grandeur », ce peut-être la grandeur de Dieu, ce peut-être la grandeur de la réalité, « la grandeur trouve satisfaction à passer en nous-mêmes ». C’est extraordinaire. On sait que de toutes les façons, ce n’est pas nous qui nous approprierons les choses par les mots, mais la réalité, « la grandeur qui vient de là-bas », celle qui vient d’ailleurs, « trouve satisfaction à passer en nous-mêmes ». C’est cela l’Epiphanie. C’est la grandeur de Dieu qui trouve son bonheur à passer dans le cœur des mages et donc de passer dans le cœur de chacun d’entre nous :« Et se prosternant, ils l’adorèrent ».Ce jour-là, la grandeur de Dieu est passée dans le cœur des mages, ils ont vu, ils n’avaient rien à dire et ils sont repartis par un autre chemin, pas simplement qu’ils aient changé d’itinéraire sur leur carte. Ils ont pris un autre chemin parce qu’ils ont découvert un autre chemin. Il est temps de découvrir d’autres chemins.

 
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