AU FIL DES HOMELIES

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J'AI AIME TE VOIR

Is 60, 1-6 ; Ep 3, 2-3a + 5-6 ; Mt 2, 1-12
Épiphanie – année A (dimanche 5 janvier 2020)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs,

Puisque l’on distribue des couronnes aux enfants, j’ai pensé qu’aujourd’hui je pourrais vous faire un petit cadeau à travers cette image. Les enfants auront la couronne et vous, vous aurez l’image des Rois Mages et je vais vous expliquer pourquoi.

La plupart du temps, quand on pense à cet épisode des Rois Mages, nous avons tendance à en faire notre affaire. Nous admirons la perspicacité de ces observateurs qui regardent le ciel et qui déchiffrent la course des astres, c’est donc toute la science humaine qui est ainsi convoquée. Nous avons ensuite beaucoup d’admiration pour le courage des aventuriers qui s’avancent à travers les déserts et les montagnes, comme on va le chanter tout à l’heure, et qui ont l’audace d’aller jusqu’à Bethléem sans savoir où ils allaient : c’est le courage de la foi, c’est l’audace de la recherche de Dieu, c’est la grandeur de l’homme d’être dans le désir de Dieu. Et puis, nous avons aussi de l’admiration pour ces Mages qui, tout en étant des savants un peu genre CNRS mais avec des salaires sans doute un peu limités, ont quand même pris sur eux d’offrir de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Nous admirons enfin la générosité de ces Rois Mages qui n’ont pas lésiné pour choisir des cadeaux convenables quand on va vénérer quelqu’un que l’on ne connaît pas mais que l’on veut véritablement féliciter, honorer, pour le jour ou pour le temps de sa naissance. Tout cela nous plaît beaucoup parce que nous nous pensons comme les Rois Mages, nous essayons de déchiffrer la présence de Dieu dans le monde, nous nous avançons à l’aventure et nous sommes des chrétiens, sans doute un petit peu méfiants et prudents maintenant, mais nous continuons à vouloir aller à la rencontre de Dieu ; enfin nous sommes de ceux qui veulent offrir le meilleur d’eux-mêmes à Dieu.

On se retrouve donc parfaitement dans cette figure des trois (ou peut-être plus, mais très vite on a dit qu’il y en avait trois) : enfin des Rois Mages qui nous ressemblent et nous leur ressemblons, par conséquent, nous sommes cette humanité païenne qui va à la rencontre du Christ et qui est toute heureuse de mettre le meilleur de ses ressources au profit de cette rencontre.

Or, il se trouve que dans l’histoire de la tradition chrétienne, un sculpteur a dépeint une scène, pourtant évoquée dans l’Évangile, mais qui habituellement ne retient pas notre attention. Avertis en un songe de ne pas retourner chez Hérode, ils prirent un autre chemin. Si vous regardez attentivement la petite reproduction de cette sculpture du XIIe siècle à Autun, les Rois Mages sont là, on leur a donné l’attribut de la couronne, ils ont toute la majesté et la gravité du visage des rois, et ces Rois Mages sont couchés avec leur manteau qui leur sert de couverture et en tout cas, deux dorment profondément, le troisième ne dort que d’un œil.

Ils sont là tous les trois, c’est la fin de l’épisode, la dernière phrase du récit. Ils ne font rien du tout, ils sont sans doute épuisés par l’aventure à laquelle ils se sont voués et maintenant ils ont vraiment envie de dormir. C’est fait : le Christ s’est manifesté, le Christ s’est révélé, ils sont venus, ils sont arrivés au but et ils considèrent que le travail est fini. Pourtant, ils sont là et épuisés, ils dorment, mais ils sont encore dérangés une dernière fois. C’est l’ange qui vient et vous remarquerez qu’il est d’abord en train de faire un geste : un mage sort un bras de la couverture et là, l’ange lui pose délicatement le doigt sur la main. On dirait qu’il anticipe le geste évoqué par Michel-Ange à la Chapelle Sixtine : Dieu tend le doigt, la main, simplement chez Michel-Ange c’est le début du drame de l’époque moderne, les deux doigts ne se touchent pas, tandis qu’ici, l’ange a bien posé son index sur l’annulaire du Roi : le doigt de l’alliance.

Par ce petit geste tout simple, un geste d’amoureux en fait, l’ange pose sa main sur la main d’un des Rois Mages, cela le réveille légèrement, juste pour qu’il puisse comprendre le message, et à ce moment-là, le message passe. Et que fait l’autre main de l’ange ? Elle montre l’étoile : c’est l’étoile qui les avait guidés, et l’autre main, l’autre doigt, l’index, leur dit que l’étoile ne les a pas abandonnés, elle les a conduits jusqu’ici et les ramènera chez eux. Ils sont venus jusqu’à Bethléem, mais Dieu se charge bien de les ramener jusque dans leur pays et même, cet ange leur offre la possibilité d’un autre itinéraire, comme un GPS, en leur disant qu’il ne faut pas repasser chez Hérode ni à Jérusalem. Il leur montre un chemin sûr pour eux, mais sûr aussi pour Celui qu’ils sont venus vénérer comme le roi du monde qui s’est manifesté à eux.

Et alors, dans ce geste, c’est toute la délicatesse de Dieu. Dieu n’a pas besoin de notre adoration, Dieu d’une certaine manière, n’a pas besoin de nous mais Il prend soin de nous. Il est là et Il nous aide petit à petit à découvrir qui Il est. C’est comme cela que Dieu a répondu à l’attente et à la recherche de ces hommes qui sont partis à l’aventure. D’abord, Il s’est offert comme but, Il s’est donné comme but. La recherche de Dieu n’est pas une victoire à remporter ; la recherche de Dieu est simplement la manière dont Dieu se présente à nous et nous laisse la liberté d’aller vers Lui.

On se demande toujours pourquoi tout le monde n’est pas converti, mais c’est bien normal : Dieu laisse un tel espace de liberté à l’homme, un tel espace, et Il nous dit simplement : « Vous êtes venus me voir, vous m’avez vu, vous n’avez pas vaincu, vous êtes simplement émerveillés et vous êtes comme portés par ma présence ». C’est pour cela qu’il y a toujours l’étoile, comme si l’ange leur expliquait : « Vous avez vu un enfant à Bethléem, mais vous avez vu le ciel, l’étoile qui guide le monde, Celui qui prend en charge votre destinée et la destinée de tous les hommes ». L’ange leur fait ici leur première leçon de catéchisme, il leur explique comment Dieu prend soin de l’homme au-delà de la simple vénération, de tous les gestes de bonne politesse que nous essayons d’adresser à Dieu par notre prière, par les conventions religieuses. Dieu dit : « Il est là, vous dormez, mais Il est là, aussi réellement que vous L’avez vu quand vous étiez à Bethléem, Il est là, et d’une certaine manière, vous pouvez fermer les yeux car sa présence est vraiment entrée en vos cœurs ». C’est peut-être cela le sens même de ce petit tableau qui est un coin de chapiteau.

Que signifie ce petit tableau ? Il signifie simplement : « Vous avez vu le Sauveur du monde, mais vous Le voyez encore, Il ne vous quittera plus, mais maintenant, d’une certaine manière, vous Le verrez par plus que votre souvenir, plus que par les yeux du souvenir, vous Le verrez par les yeux d’une présence presque imperceptible, une présence qui ne se domine pas mais qui se donne et qui éveille ».

C’est cela au fond l’Épiphanie, le vrai sens de l’Épiphanie, ce ne sont pas tous les efforts que les Rois Mages ont déployés, c’est bien, mais cela, c’est encore notre manière à nous de nous affirmer. C’est Dieu qui rencontre les Mages dans leur sommeil, enveloppés dans leur manteau royal, assez fiers d’être ce qu’ils sont, et qui leur dit simplement : « Je suis là ». Autrement dit, l’Épiphanie est l’expérience d’un regard tellement profond, tellement essentiel que la plupart du temps nous ne le percevons pas, et d’une certaine manière nous l’oublions, ou plus exactement il nous est si familier que nous ne nous rendons même plus compte que nous sommes vus, et dans ce petit tableau, nous est évoqué quelque chose de l’échange du regard.

Pour terminer, j’aimerais simplement lire avec vous le petit texte de Christian Bobin qu’il a publié l’an dernier. Il résume d’une certaine manière la vraie expérience des Rois Mages. Que s’est-il passé quand les Rois Mages se sont prosternés devant le Christ ? Ils L’ont vu et c’est tout. C’est beaucoup, parce que nous avons toujours besoin de preuves, toujours besoin de choses pour nous réconforter car nous pensons que si cela repose sur le réel, où était le réel ici ? Où était le réel du Christ ? Ils n’ont pas vu Dieu Lui-même, ils n’ont pas vu le Verbe à l’état pur, à l’état séparé, ils ont vu un petit enfant, un regard, comme lorsque vous regardiez, quand ils venaient de naître, vos enfants.

Voilà ce que Christian Bobin écrit, c’est magnifique, cela a été écrit tout près d’Autun puisqu’il est du Creusot. Il écrit à celle qu’il aime, il lui dit simplement ceci : « J’ai aimé te voir ». Avez-vous déjà pensé à dire cela à celle ou celui que vous aimez ? « J’ai aimé te voir. Simplement te voir ». Cela ne paraît pas grand-chose, on rencontre et on voit beaucoup de gens dans la rue mais là « te voir », toi. « Toi et moi nous ne savions rien ». Le regard n’est pas une chose qui fait connaître, le regard est peut-être un acte qui nous fait découvrir qu’on ne connaît pas. Donc ces Rois Mages sont là, ils ont vu, « simplement te voir », mais « nous ne savions rien ». En effet, saint Joseph ne leur a pas distribué le catéchisme de l’Église catholique pour qu’ils étudient les deux natures du Christ. « Simplement te voir. Toi et moi, nous ne savions rien, mais quel bonheur de partager ce rien ». Il faut l’écrire quand même, il faut le dire : « J’ai aimé te voir », « nous ne savions rien, mais quel bonheur de partager ce rien ». C’est extraordinaire, et non seulement on ne voit rien mais « de regarder les miettes tomber à terre ».

Frères et sœurs, c’est merveilleux d’avoir écrit cela, d’avoir écrit cela à celle qu’il aime parce qu’il lui dit « Simplement te voir »… Mais que se passe-t-il quand on voit ? Il ne se passe rien, simplement des miettes qui tombent à terre. Il a alors la discrétion de ne pas nous dire si ces miettes sont de petits éclats de lumière ou si ce sont des larmes. C’est d’ailleurs souvent difficile de distinguer les unes des autres. Ce sont peut-être des éclats de lumière, c’est pour cela qu’il y a l’étoile au-dessus de la tête des Rois Mages, mais eux, c’est ce qu’ils ont vu : « Toi et moi, ou Toi et nous (les Rois Mages), Toi le Christ, nous ne savions rien, mais quel bonheur de partager ce rien, notre humanité et de regarder les miettes : les larmes, les éclats de bonheur, l’éclat du regard, tombés à terre ». C’est ce qu’on peut se souhaiter cette année.

 
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