AU FIL DES HOMELIES

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ÉPIPHANIE, FETE DE LA BEAUTÉ DE DIEU

Is 60, 1-6 ; Ep 3, 2-3a.4-9 ; Mt 2, 1-12
Epiphanie - année B (dimanche 5 janvier 1997)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS


 

Saint Jean de Malte : Les Mages 
"Debout, Jérusalem, sois lumière, car voici venue ta Lumière". Frères et sœurs, qu'est-ce que la beauté ? Qu'est-ce qui nous permet d'affirmer qu'un objet est beau, qu'une réalité est belle ? Prenons quelques exemples : qu'est-ce qui fait que la montagne de la Sainte-Victoire est infiniment plus belle que les terrils de Gardanne ? Les terrils de Gardanne ont une forme géométrique parfaite, ils se découpent sur le même ciel bleu de Provence, la matière est minérale comme la Sainte-Victoire. Et pourtant la Sainte-Victoire est belle et les terrils de Gardanne ne sont pas beaux.

       Qu'est-ce qui fait la différence entre le clocher de Saint Jean de Malte et les tours construites par les charbonnages de France, encore à Gardanne ? Les tours de Gardanne sont plus hautes. Et même si on les avait bâties en marbre blanc de Carrare qui d'ailleurs aurait sûrement fondu comme du sucre en raison des tonnes d'anhydride sulfurique que les cheminées crachent chaque jour, ça n'aurait rien changé à l'affaire. Plus près de nous, qu'est-ce qui fait la différence entre la vieille poste et la nouvelle poste qui est si pleine de sa suffisance administrative républicaine ? Ou encore qu'est-ce qui fait la différence entre la place et l'hôtel d'Albertas d'une part et le récent monument d'esthétique stalinienne qui s'appelle l'Arche et qui porte si bien son nom parce que, comme l'arche de Noé, il paraît que les terrasses prennent l'eau de toute part ?

       Dans tout cela, on le sent bien, il y a des choses très belles et il y a des choses terriblement laides. Ce ne sont pas les caractéristiques techniques qui font la différence. On fait des choses en béton qui sont techniquement beaucoup plus élaborées que les voûtes de nos cathédrales. Ce n'est pas le savoir-faire qui fait la différence, nous avons accumulé infiniment plus de savoir-faire que nos aïeux, qui en avaient déjà pourtant pas mal. Ce n'est même pas le matériau qui fait la différence. Je vous disais tout à l'heure : les cheminées de Gardanne en marbre massif de Carrare, ce serait horrible de toute façon. Ce n'est même pas le contexte qui fait la différence, puisque Gardanne est au pied de la Sainte-Victoire. Alors, qu'est-ce qui a fait la différence ?

       C'est tout simple : pour qu'une chose soit belle, il faut qu'elle dise plus qu'elle-même. Toute la beauté tient précisément dans le fait qu'une réalité apparemment banale avec des matériaux même assez ordinaires, un peu d'argile, un morceau de bois, quelques grammes de colorants banals, avec des lignes toutes simples, soit capable d'évoquer quelque chose de grand, de vrai. C'est alors que la beauté rayonne et se manifeste. C'est la raison pour laquelle, par exemple, la place d'Albertas est si belle, c'est parce qu'elle évoque et célèbre, pour ainsi dire, le bonheur de vivre à Aix au dix-huitième siècle, un sens heureux et convivial de la cité que nos promoteurs aujourd'hui ont largement perdu, car on ne peut pas vraiment dire de ces gens-là qu'ils soient les grands penseurs de l'urbanisme contemporain à Aix-en-Provence. C'est la raison pour laquelle le clocher de Saint-Jean de Malte est si beau par rapport aux cheminées de Gardanne. C'est parce qu'il doit cet élan, cette structuration verticale de la géographie de la cité à cette vision médiévale de la société comme cité qui se tourne et s'élève vers Dieu, alors que la cheminée de Gardanne n'a pour but que d'affirmer de façon presque obscène cette auto-suffisance du pouvoir technique qui consiste à maîtriser de la fumée, ça ne signifie plus rien : "autant en emporte le vent !"

       Il existe donc des réalités qui disent vraiment quelque chose et il y en est d'autres qui sont d'une pauvreté, d'une banalité désarmante, même si généralement, c'est le cas dans l'art religieux, il arrive que deux œuvres d'art aient la prétention de signifier la même chose, elles peuvent le faire de façon radicalement différente. C'est pour ça que, par exemple, l'ancienne Major à Marseille est infiniment plus belle que celle que les armateurs et les marchands d'agrumes du dix-neuvième siècle ont bâtie sur le vieux port en détruisant la moitié de l'ancien monument que l'on oublie de visiter d'ailleurs puisqu'on l'a maintenant enfouie dans le réseau de communication routière de ce quartier. Mais c'est toujours la même chose. Dans un cas, les réalités que nous voyons disent quelque chose de beau, de grand, de vrai. Et dans d'autres cas, elles ne disent qu'elles-mêmes, de façon presque impudique. Si je vous raconte tout cela, ce n'est pas pour vous faire un cours d'histoire de l'art, mais parce qu'il s'agit du cœur et du sens même de la fête que nous célébrons aujourd'hui.

       En soi, que représente la fête de l'Épiphanie ? Précisément, ce que suggèrent les mots qu'on a entendus tout à l'heure et qui ne sont pas d'ailleurs très bien traduits : "Lève-toi, Jérusalem. Sois lumière ou deviens lumière, car voici ta Lumière". Le prophète regarde Jérusalem. A cette époque-là, on est probablement en 520 avant Jésus-Christ, autant dire de cette ville qu'elle est "minable". Il n'y a plus de remparts, le Temple ressemble à une vague cahute un peu plus grande que les maisons qui l'entourent et qui constituent les habitations des juifs qui sont revenus de Babylone à Jérusalem. Il n'y a pas d'urbanisme. On est enserré et menacé de toutes parts par des voisins hostiles. Et le prophète dit à cette ville qui n'est pourtant pas un chef-d'œuvre urbanistique : "sois lumière car voici ta Lumière". Voilà bien le mystère de l'Epiphanie. Et aujourd'hui encore, si on célèbre l'Épiphanie c'est pour cette seule raison, c'est que nous croyons que dans une réalité qui est la réalité de la création, une réalité visible, une réalité sensible, la réalité toute simple de Jésus dans la chair, la réalité de ses disciples et de l'Église, de nous-mêmes aujourd'hui, qui sommes ces hommes et ces femmes créés et aimés par Dieu et capables de devenir lumière parce qu'il est venu pour nous comme Lumière. L'Épiphanie, c'est donc la fête de la transformation et de la transfiguration des réalités, des choses, du monde, de l'homme et du cœur humain. C'est le fait que tout ce que nous sommes, tout ce que nous pouvons vivre, tout ce que nous pouvons expérimenter peut devenir resplendissement de la présence de Dieu.

       Voyez, quand on fête Noël, que veut-on dire ? On célèbre le fait que Dieu a pris sur Lui de venir dans notre humanité. C'est une chose à peine croyable. Et le monde ancien, les grecs comme les romains ont mis à peu près quatre siècles pour arriver à vraiment l'admettre. Je ne dis pas à le comprendre, car c'est incompréhensible, mais à l'accepter et à le croire. Et c'est pourquoi il n'est pas vraiment surprenant qu'aujourd'hui dans notre monde qui se repaganise, nous recommencions, à l'instar des anciens païens, à redevenir agnostiques c'est-à-dire à ne pas croire que Dieu puisse s'insérer dans l'histoire du monde et des hommes. Autrement dit, rien n'est jamais gagné en ce domaine. A Noël, nous fêtons que Dieu, vraiment Dieu, sans renoncer en rien à ce qu'il est, sans se transformer, sans se diminuer même, car Il reste toujours Dieu, assumant totalement une existence humaine. Ça, c'est déjà extraordinaire. Quand on essaie de réaliser que Dieu Lui-même a accepté d'entrer personnellement dans une histoire humaine, avec tous les risques que cela comporte et nous savons ce qui lui en a coûté : l'incompréhension, la persécution et, pour finir la mort. Quand on pense que Dieu a voulu cela, a accepté cela, c'est déjà une marque d'amour incroyable.

       Mais nous fêtons aujourd'hui un mystère plus extraordinaire encore. Car après tout, Dieu aurait pu accepter d'entrer dans notre monde et d'y vivre, sans qu'on n'en sache rien. Il aurait même pu, j'allais dire, nous sauver presque malgré nous. Tout était possible pour lui et Il aurait pu faire ce qu'Il voulait. Mais en fait, Il a réellement voulu que, non seulement Il entre dans notre condition d'homme, mais que cette humanité qu'il avait assumée puisse réellement nous dire Dieu. C'est la raison pour laquelle je prenais tout à l'heure des exemples de réalités qui sont belles ou qui ne le sont pas, parce que la beauté, c'est cela, c'est le fait qu'une réalité toute simple, un bibelot, quelques grammes d'argent, un petit morceau de diamant deviennent un joyau, un chef-d'œuvre somptueux et extraordinaire. L'Épiphanie c'est cela : c'est l'autre face de l'Incarnation et de Noël ; c'est le fait que, par son Incarnation, Dieu devienne homme, et qu'à ce moment-là, Il fasse de cette humanité tout humaine le resplendissement éblouissant de sa divinité. Oh ! Il ne s'agit pas d'affaires extraordinaires, pas des montages en images virtuelles comme au cinéma ou par ordinateur ! Mais il s'agit d'une humanité qui sonne tellement juste, tellement bien, de façon tellement vraie qu'elle dit Dieu : une humanité qui dit Dieu, voilà le mystère de l'Épiphanie.

       Et vous comprenez alors que l'Épiphanie n'est pas simplement une fête que l'on célèbre à la sauvette, au besoin en coupant en huit la galette des rois sans tomber sur la fève. Mais c'est une dimension du mystère chrétien dans sa totalité : que depuis que le Christ s'est manifesté aux mages, il n'a cessé de vivre et d'agir à tout moment en se manifestant. Le fait de se manifester comme Dieu à travers une humanité concrète conditionne maintenant toute notre existence et notre relation à Dieu, à tel point que maintenant, nous ne pouvons pas connaître vraiment qui est Dieu sans repasser par l'humanité du Christ. Nous n'avons plus que ce visage humain du Christ pour comprendre qui est Dieu. Bien sûr on peut toujours par des exercices philosophiques arriver à une preuve de Dieu, mais comme le disait déjà saint Thomas d'Aquin, nous pouvons savoir de Dieu qu'Il existe, mais non pas positivement qui Il est. Quand on veut regarder maintenant qui est Dieu, nous avons le visage du Christ. Nous passons par cette humanité du Christ. C'est la raison pour laquelle les évangiles, pour nous, sont si précieux. Non pour de banales raisons historiques et documentaires. Mais c'est parce qu'ils nous livrent autant que peuvent le faire des textes le visage humain de Dieu. Un peu comme il n'y a que les tableaux de Cézanne pour nous faire approcher la beauté de ce qu'il a peint par l'expérience spirituelle qui surgit dans cette peinture, le visage humain du Christ dans les évangiles nous donne accès au mystère de sa divinité. Mais on ne doit pas s'arrêter là.

       Si le Christ a vécu selon le mode de l'Épiphanie, faisant de tout ce qu'Il a vécu la manifestation de Dieu, c'est précisément pour que nous devenions à notre tour des "manifestations de Dieu". Je sais bien que cela ne se voit pas tous les jours, mais laissez-moi le dire quand même:  l'Eglise est une œuvre d'art, elle est le chef-d'œuvre de Dieu. L'Église, c'est le fait que le Christ ne se soit pas contenté de faire que sa propre humanité devienne le resplendissement de la gloire de Dieu, mais aussi le fait qu'il ait voulu que s'accomplisse en nous la prophétie d'Isaïe sur Jérusalem : "Église, sois lumière, car voici ta Lumière". Quand on dit cela, on a tout dit de l'Église. Autrement dit, l'Épiphanie c'est au même titre la fête du Christ et de l'Église. C'est le fait que chacun d'entre nous est appelé par les gestes les plus simples, les plus humbles, les plus inconnus de notre vie, les plus secrets à devenir lumière et beauté de Dieu parce que la lumière a resplendi sur nous.

       Quand on célèbre un baptême, on célèbre une épiphanie dans laquelle un enfant ou une personne adulte devient dans son humanité resplendissement de la gloire de Dieu. Mais c'est là où il faut bien s'entendre : le plus souvent, nous avons des représentations assez païennes de Dieu, des références axées sur la puissance, sur le "tape-à-l'œil" : "Jette-toi du haut du Temple, et tu te feras une clientèle de gogos admiratifs !" Mais précisément, ce que Dieu veut, l'émerveillement qu'Il veut provoquer, Il ne veut pas en nous assenant de grands prodiges. Ce dont Il veut s'émerveiller, c'est de l'Église et des hommes comme Église d'hommes et de femmes, vraiment hommes et vraiment femmes. C'est la seule chose que Dieu veuille et attende de nous. Et dans le Royaume de Dieu, nous serons des hommes et des femmes, nous ne serons pas des anges. Pourquoi ? parce que Dieu nous appelle comme Église humaine : "Debout, Jérusalem ! Debout, Église ! Voici ta Lumière". Quand Dieu nous rassemblera tous en son Royaume, c'est le moment où l'Épiphanie s'achèvera, s'accomplira, se déploiera. Nous serons lumière de Dieu. Nous serons épiphanies de Dieu. Et d'une certaine manière, il y aura entre Dieu et nous ce rapport extraordinaire dans lequel nous nous refléterons dans le cœur de Dieu et Dieu se reflétera sur notre propre humanité ressuscitée. Toute cette grande aventure de l'humanité a commencé le jour de l'Épiphanie. Et vous comprenez pourquoi, à l'Épiphanie, on parle des mages. A partir du moment où Dieu s'est manifesté dans une humanité, Il a commencé à attirer à Lui les nations, les païens, par de la lumière, cette lumière céleste de l'étoile qui commence à transfigurer l'existence des païens pour qu'ils commencent à être lumière de Dieu. Déjà dans l'Épiphanie aux bergers, les anges faisaient se refléter la lumière céleste sur la troupe des bergers et dans l'Épiphanie aux mages, l'étoile qui les guide vers le Seigneur Enfant, fait briller la même lumière divine sur le monde païen. C'est donc le fait que la lumière du salut parvient aux nations et que les na­tions deviennent lumière : devenant lumière, elles deviennent Jérusalem, elle deviennent Épiphanie de Dieu.

       Frères et sœurs, "la beauté, comme dit la Plaisante sagesse Lyonnaise ne se mange pas à la cuiller". C'est bien vrai et Dieu sait qu'aujourd'hui elle se mangerait plutôt à petite dose presque homéopathique, parce que nous ne vivons pas dans un univers qui nous apparaisse comme beau. Je ne parle pas seulement du point de vue esthétique, mais même du point de vue moral, politique, social : on n'est pas édifié tous les jours quand on enchaîne ses oreilles et ses yeux pour consommer PPDA et ses émules, toutes chaînes confondues. Et pourtant, si nous fêtons l'Épiphanie, nous fêtons dans la foi que le mystère de l'histoire humaine est appelé et suscité à la lumière éternelle par la petite lumière qui s'est allumée dans la crèche de Bethléem, l'humanité d'un enfant. Et si l'humanité du Christ se propage par la petite lumière et les petits flambeaux qui ont commencé à se répandre en la personne des apôtres à travers le bassin méditerranéen et par ces lumignons qui se sont multipliés à travers le monde et qui sont autant de vies et d'existences chrétiennes de baptisés qui vivent la plupart du temps de façon très modeste et très simple, c'est pour transfigurer cette histoire humaine en Jérusalem de lumière. Tel est le projet de Dieu, telle est l'Épiphanie de Dieu.

        AMEN

 

 
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