AU FIL DES HOMELIES

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L'AMOUR PRÉFÉRENTIEL DE DIEU POUR CHACUN

Is 60, 1-6 ; Ep 3, 2-3a.4-9 ; Mt 2, 1-12
Epiphanie - année A (dimanche 7 janvier 1996)
Homélie du frère Jean-Philippe REVEL


Frères et sœurs, il est indiscutable que notre foi chrétienne, notre religion, la Révélation du Nouveau Testament ne peuvent se comprendre qu'enracinées dans la foi d'Israël, dans la Révélation de l'Ancien Testament, dans l'Alliance avec Abraham renouvelée au Sinaï avec Moïse et plus tard avec David, ne peuvent se comprendre que dans l'annonce des prophètes et l'attente des pauvres d'Israël. Le christianisme est comme un aboutissement, un accomplissement imprévu, imprévisible, inimaginable, mais un accomplissement de la foi d'Israël. Et le pape Pie XI a pu dire que "nous étions spirituellement des sémites".

        Et pourtant paradoxalement, l'événement que nous célébrons aujourd'hui nous montre, alors que Jésus vient seulement de naître, alors qu'Il est encore à Bethléem avec Marie sa mère et Joseph, alors que Jésus vient seulement de s'incarner, parmi ses tout premiers adorateurs, les tout premiers qui viennent vers Lui, des mages païens. Ils n'ont rien à voir avec la foi d'Israël, ils ne sont pas venus appelés par la prédication des prophètes, ils ont vu un astre. Des mages ils pratiquaient donc l'astrologie, ils lisaient des présages dans le ciel, ils vivaient selon une religion païenne, une recherche tâtonnante de Dieu, en dehors de la révélation faite à Abraham, à Moïse et aux prophètes.

       Voilà que, dès le début, le Nouveau Testament s'affirme comme n'étant pas une révélation, une foi réservée au peuple choisi, au peuple élu, au peuple que, pendant des siècles, Dieu a préparé pour la plénitude de cette révélation. Voilà que, dès le départ, cette révélation nouvelle s'adresse à tous les hommes, aux païens aussi bien qu'aux juifs. Et c'est ce que saint Paul proclame dans le texte de l'épître aux Ephésiens que nous entendions il y a un instant : "Le mystère, c'est que les païens sont appelés à la même promesse, participent au même héritage, à la même foi qu'Israël".

       Dès le début donc nous sommes mis en face de cette dimension universelle de la Révélation, du message apporté par Jésus, du salut que Dieu vient donner aux hommes en se faisant homme Lui-même pour mourir sur la croix, non pas pour Israël seulement, mais pour porter tous les péchés du monde. C'est le monde entier, les hommes de toutes races, de toutes religions, qui sont appelés à ce salut, non pas seulement un peuple choisi, privilégié, mais tous les hommes, y compris ceux qui en quelque sorte n'y comprennent rien.

        Alors nous pourrions être tentés de penser que ce passage de l'Ancien au Nouveau Testament, ce passage d'une Révélation adressée au seul peuple juif à une Révélation adressée à tous les hommes n'est au fond que la doublure religieuse d'une évolution naturelle de l'humanité. Les hommes ont vécu d'abord au niveau particulier de la tribu, du clan, de la race, de la nation, et puis peu à peu l'esprit de l'homme s'est ouvert à des perspectives plus vastes et l'on a commencé à penser de manière planétaire, il y a eu la SDN, il y a l'ONU, il y aura bientôt la monnaie universelle, nous marchons petit à petit vers cette prise de conscience de l'humanité par elle-même qui abolit les frontières, les différences, les distinctions, pour nous amener à une sorte de vaste humanité unifiée où l'on parlera une langue unique, l'espéranto ou que saisie encore, et où nous serons tous membres d'une seule et unique famille s'étendant à l'humanité tout entière. Alors peut-être que le passage de Moïse et des prophètes à Jésus, aux apôtres, à l'Église, le passage d'Israël à l'Israël nouveau, est une traduction spirituelle, reli­gieuse de cette évolution naturelle de l'humanité. Que cette dimension religieuse soit un des moteurs de l'évolution de l'humanité ou qu'elle en soit seulement l'épiphénomène, cela dépendra de notre philosophie ou de notre idéologie.

       Mais, peut-être les choses ne sont-elles pas tout à fait aussi simples que cela, peut-être que l'Ancien Testament n'est pas seulement la Révélation particulariste d'un Dieu local à un peuple local, peut-être que dès le départ quand Dieu parle à Abraham, Il n'est pas seulement le Dieu d'Abraham et de ses descendants, se distinguant et s'opposant aux dieux des autres tribus, des autres peuples, peut-être que dès le départ ce Dieu dit à Abraham que "en Lui seront bénies toutes les nations de la terre", peut-être que dès le départ Dieu voulait choisir Israël non pas pour être le seul peuple de Dieu, le seul peuple choisi, mais pour être le prototype de l'élection de Dieu. Peut-être que cette élection, ce choix, cette préférence de Dieu pour Israël n'étaient pas un privilège réservé à un seul, mais dès le départ la manifestation que l'amour de Dieu privilégie toujours celui qu'Il aime, même s'Il n'en aime pas un seul qui serait aimé aux dépens des autres, peut-être que dès le départ parmi les prophètes, il y a en Jonas chargé d'annoncer à Ninive, la grande cité païenne, qu'elle aussi doit être sauvée. Peut-être que, à travers l'Ancien Testament, de façon régulière, revient ce refrain que Dieu veut que toutes les nations se rassemblent à Jérusalem, non pas pour être subordonnées au peuple juif, mais pour que Jérusalem, en quelque sorte, éclate dans ses limites. Peut-être que le Nouveau Testament n'est pas non plus le passage à une simple universalité de l'amour de Dieu, à une sorte de philanthropie générale d'autant plus vague qu'elle est universelle. Peut-être que les catégories de Dieu ne sont pas aussi simplistes que les nôtres. Peut-être que Dieu ne choisit ni le particularisme qui privilégie un seul, et pas davantage un universalisme vague dont le contenu finit par devenir assez global et inoffensif. Peut-être que la manière d'aimer de Dieu n'est pas aussi sectorielle ni aussi générale que l'idée que nous nous faisons de l'amour.

       Et si Dieu nous appelait à un mystère plus vaste, plus profond, plus intense, différent ? Dieu a choisi d'aimer un homme : Abraham, un peuple : le peuple d'Israël, mais ce n'est pas pour écarter les autres, ce n'est pas pour que nous soyons invités à ce que la Croatie soit aux croates et la Serbie aux serbes, et chaque pays à lui-même et la France aux français. Ce n'est pas parce que Dieu aurait une idéologie franchouillarde, avec le béret sur la tête et la baguette de pain sous le bras, chantant un poème de Déroulède, ce n'est peut-être pas cela la manière d'aimer de Dieu.

       Mais cela ne veut pas dire non plus que Dieu siégerait purement et simplement à l'ONU pour brasser des idées générales qui n'aboutissent peut-être jamais à aucun résultat concret. Peut-être que Dieu n'est ni ceci ne cela de ce que nous sommes capables, nous pauvres êtres humains, d'inventer en matière de relation et de communion. Peut-être que Dieu a un idéal plus exigeant, plus intensément profond auquel Il veut nous inviter.

        Si Dieu a choisi Abraham, un homme, un ami, si Dieu a choisi Israël parce que c'est la famille, la descendance de cet ami, d'Abraham, si Dieu a donc choisi ce peuple, ce n'est pas pour le mettre à part, pour ne s'occuper que de Lui ou plus exactement c'est pour s'occuper de Lui comme d'un peuple, et d'abord d'un ami, unique au monde. Pour Dieu, chacun de nous est unique au monde. Pour Dieu, nous ne sommes pas un numéro dans une foule, nous sommes chacun le plus aimé. Chacun de nous, Abraham, Isaac, Jacob, chacun des membres de tous les peuples de la terre est aimé pour lui-même, est aimé d'un amour préférentiel. La préférence de Dieu s'adresse à chacun d'entre nous comme celle du bien-aimé pour sa bien-aimée. Et c'est cela que Dieu nous révèle, par exemple dans le Cantique des Cantiques, quand Il se situe face à Israël, face à l'humanité, face à chacun d'entre nous comme l'amant en face de celle qu'il aime. Dieu nous aime d'amour, Dieu nous aime d'une manière préférentielle. Dieu ne nous aime pas comme individu perdu dans la masse, Dieu ne nous aime pas d'une façon générique et générale. Dieu nous aime d'amour, et Il aime d'amour chacun d'entre nous. Seulement à la différence de notre cœur, pour Dieu aimer d'amour un être, cela n'implique pas que les autres êtres Lui soient indifférents, que les autres êtres fassent seulement partie du décor. Si Dieu aime Israël, ce n'est pas pour rejeter les autres peuples, si Dieu aime Abraham, ce n'est pas pour rejeter les autres hommes, ne serait-ce que les rejeter dans une sorte de périphérie plus ou moins vague et indistincte.

       Dieu aime Abraham, et Il aime aussi Melchisédech, et Il aime aussi le roi de Sodome et celui de Gomorrhe, et Il aime aussi chacun des hommes qui vivent à l'époque d'Abraham et tous ceux qui vivent ensuite à travers les siècles et à travers tous les âges. C'est cela le privilège du cœur de Dieu, c'est que ce cœur n'est limité ni dans son intensité, ni dans son extension. Nous ne sommes capables, nous, que d'aimer quelques personnes avec intensité ou beaucoup de personnes d'une façon assez pauvre. Dieu, Lui, est capable d'aimer à la folie chacun de ceux qu'II a comme amis, et nous sommes tous les amis de Dieu. Et que Dieu aime tel homme, telle femme à la folie ne L'empêche pas d'aimer aussi à la folie tel autre homme, telle autre femme, et tous les autres hommes et toutes les autres femmes. C'est le privilège du cœur de Dieu, c'est cela l'infinité de Dieu qui est l'infinité de son amour.

       Et c'est à cela que nous sommes appelés nous aussi. Non pas, sous prétexte de charité universelle, à n'aimer personne vraiment, ce qui serait soi-disant la meilleure manière d'aimer tout le monde. Mais nous sommes appelés à aimer comme Dieu aime, avec la même démesure que Dieu, à laisser cet amour immense de Dieu investir notre cœur et le remplir de cette même intensité, de ce même débordement d'amour, de cette même puissance d'aimer, de cette même passion préférentielle que nous ne sommes peut-être capables d'exercer qu'à l'égard de quelques personnes, mais dont Dieu, lui, est capable à l'égard de chacun et de tous et qu'Il veut nous communiquer. Et, précisément, l'appel de l'évangile, c'est de faire grandir peu à peu, patiemment, humblement, mais avec persévérance, de faire grandir notre cœur pour que, sans rien perdre de l'intensité de notre capacité d'aimer, nous devenions petit à petit aptes à aimer non seulement nos proches immédiats, non seulement ceux qui jouent un rôle décisif dans notre vie, mais peu à peu à aimer avec la même force tel autre, puis tel autre jusqu'à ce que, dans le Royaume, Dieu fasse éclater les limites de notre cœur et nous rende capables, comme Lui, d'aimer à la folie tous nos frères, toutes nos sœurs, tous les hommes, toutes les femmes avec lesquels nous partagerons cette plénitude de Dieu.

       C'est cela l'exigence de l'évangile, c'est cela l'appel des nations, c'est cela l'universalisme de la Révélation de Jésus, non pas que Jésus nous inviterait à passer d'un particularisme intense à une sorte d'universalisme vague, mais sans rien perdre de l'intensité de la capacité de se donner, de la capacité de regarder jusqu'au plus profond de son cœur celui que nous aimons, de passer à une extension de notre cœur, de briser les limites de notre cœur pour peu à peu le laisser être investi par l'infini de la tendresse et de l'amour passionné de Dieu.

       Frères et sœurs, c'est un programme qui dépasse totalement nos forces, qui dépasse même notre imagination. Et c'est pourtant cela que le Christ veut pour nous. C'est cela que le Christ est venu apporter, c'est pour cela que, à sa crèche, se pressent non seulement les bergers, non seulement les pauvres d'Israël, non seulement Marie et Joseph, mais aussi ces mages venus d'Orient, ces mages païens qui, suivant une étoile, sont venus à travers le désert, à travers des distances immenses et des distances spirituelles plus grandes encore que les distances géographiques. Voilà ce que Jésus veut nous dire en ce jour de fête.

       Alors laissons la Révélation de Dieu, laissons l'amour de Dieu peu à peu prendre racine dans notre cœur. Laissons-nous emporter par cette puissance démesurée de l'amour de Dieu. C'est à cela que nous sommes appelés et même si nous ne pouvons le laisser se réaliser en nous que de façon très progressive et à peine commençante, sachons que c'est cette route qui nous est offerte, c'est cela but auquel nous sommes appelés.

        AMEN

 
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