AU FIL DES HOMELIES

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AU COEUR DE LA NUIT, UNE ÉTOILE …

Is 60, 1-6 ; Ep 3, 2-3a.4-9 ; Mt 2, 1-12
Epiphanie - année C (dimanche 4 janvier 2004)
Homélie du frère Jean-Philippe REVEL


Frères et sœurs, cette fête de l'Épiphanie est placée sous le signe de la lumière et tous les textes sont envahis par cette illumination. Je cite seulement ce texte d'Isaïe que nous entendions tout à l'heure : "Debout Jérusalem ! Rayonne car voici ta lumière. Sur toi se lève la gloire du Seigneur". La lumière qui est un symbole universel pour toute l'humanité et qui s'oppose aux ténèbres. Il y a les ténèbres qui sont le lieu de l'obscurité, le lieu de la peur, le lieu de la menace, le lieu de la mort. Les ténèbres qui sont l'ignorance, l'impossibilité de voir, de connaître, d'appréhender, l'isolement. Et puis, il y a la lumière qui fait jaillir toutes choses dans la splendeur, l'éclat, dans la beauté, dans la joie. Je reprends ce texte d'Isaïe : "Tandis que les ténèbres s'étendent sur la terre, et l'obscurité sur les peuples", les ténèbres de l'ignorance, les ténèbres du malheur, du péché, "sur toi se lève le Seigneur et sa gloire paraît sur toi. Et voici que les nations se mettront à marcher à la lumière de ton aurore, à ta clarté naissante". Opposition de la lumière et des ténèbres que nous retrouvons partout dans la Bible et aussi dans les autres religions, car il s'agit là d'un symbole qui appartient à l'humanité tout entière et qui relève d'une expérience tellement quotidienne, tellement évidente, que tout le monde le ressent de la même manière. 

C'est de cette façon aussi que Zacharie au moment de la naissance de Jean-Baptiste, quand se délie sa bouche, s'exclame : "Par l'amour miséricordieux de notre Dieu, dans lequel nous visite l'astre d'en-haut, pour illuminer ceux qui demeurent dans les ténèbres, à l'ombre de la mort, afin  de guider nos pas au chemin de la paix" (Lc 1, 78-79). Vous le voyez, c'est encore cette même opposition des ténèbres et de la lumière qui sous-tend cette ultime annonce de l'Incarnation du Christ, au moment où Zacharie, à la naissance de son fils qui est le précurseur, proclame ce mystère imminent. De la même manière, dans de nombreux passages des épîtres de saint Paul, il nous est dit que nous devons agir en enfants de lumière : "La nuit est avancée", dit saint Paul aux Romains, "le jour est là. Laissons les œuvres des ténèbres et revêtons les armes de lumière. Comme il sied en plein jour conduisons-nous avec dignité" (Rom. 13, 12-13). 

C'est donc quelque chose d'évident qui nous est ainsi proposé dans la symbolique de cette fête. L'étoile qui guide les mages, l'étoile qui les conduit jusqu'à Jésus est comme le résumé de cette symbolique de la lumière telle que nous la célébrons aujourd'hui en cette fête : "Nous avons vu se lever son astre", et ils ont marché à la suite de cet astre. Un instant, il a semblé s'éclipser quand, arrivés à Jérusalem, ils sont allés consulter le roi Hérode et ses spécialistes, et quand ils ont quitté Hérode pour reprendre le chemin de leur quête, voici que l'étoile qui les précédait est apparue à nouveau, et "ils se sont réjouis d'une grande joie".

Je voudrais pourtant vous inviter à apporter une nuance à ce que je viens de dire. Certes, la fête de l'Épiphanie est une fête de lumière. Mais la manière courante, habituelle, universelle, biblique, religieuse de traiter ce symbolisme de la lumière et des ténèbres, du jour et de la nuit, cette manière un peu primaire, simpliste : le mal, c'est la nuit et le jour c'est le bien, n'est peut-être pas la manière dont nous est proposé ce thème dans la fête d'aujourd'hui. En effet, dans l'évangile, il ne s'agit pas du soleil, du lever du soleil qui dissipe les ténèbres et les détruit et les fait disparaître, mais il s'agit d'une étoile. Les étoiles sont certes des luminaires, des lumières. Mais ce sont des luminaires d'une qualité un peu particulière. En effet, je voudrais relever deux caractéristiques de l'étoile. 

La première, c'est que l'étoile ne fait pas disparaître la nuit et elle n'enlève pas les ténèbres, le lever d'une étoile n'est pas le lever du soleil. La lumière de l'étoile suppose la présence de la nuit. C'est uniquement au cœur de la nuit que l'on peut découvrir, percevoir, cette lumière. Les choses ne sont donc pas aussi simples. Il n'y a pas la nuit qui ne serait que le lieu du mal, du péché et de toutes choses négatives, et puis la lumière qui a pour vocation d'écraser la nuit. C'est un schéma que l'on trouve dans certaines religions, par exemple le manichéisme où il y a un dieu du bien et un dieu du mal, il y a un dieu des ténèbres et un dieu de la lumière, et il y a opposition entre eux et c'est une lutte à mort. Ce que nous souhaitons c'est que la lumière soit victorieuse et qu'il n'y ait plus de ténèbres. Ici, ce n'est pas exactement la même chose. 

En effet, la nuit n'est pas simplement un symbole négatif au profit de la lumière, il y a aussi dans toute l'histoire de l'humanité, une symbolique de la nuit qui est le lieu de la douceur, le lieu de l'enveloppement, de l'intériorité, le lieu de l'intimité, du mystère. Ce serait trop simple et peut-être pas assez profond d'imaginer que lorsque la lumière se lève on voit tout clairement. Non, notre vocation n'est pas de tout voir de façon claire, analytique, démonstrative et mathématique, notre vocation est de pénétrer au cœur du mystère et de nous laisser introduire par une connaissance qui ne supprime pas la nuit, mais qui la féconde et la vivifie, qui la transfigure de l'intérieur. S'approcher de Dieu ce n'est pas découvrir le dernier mot de toute chose, de telle sorte qu'on possède l'alpha et l'oméga, les tenants et les aboutissants. S'approcher de Dieu, c'est pénétrer à l'intérieur d'une nuit qui nous conduit toujours plus loin et qui ne se révèle pas translucide mais qui nous accorde des réserves infinies de mystère, de découverte toujours renouvelée. C'est en nous enfonçant dans le creux de cette nuit que peu à peu nous découvrons le mystère qui y est contenu. Autrement dit, la lumière de l'étoile nous fait découvrir une vérité qui n'est pas simple et qui n'est pas une pure séparation entre le bien et le mal, les ténèbres et la lumière, mais une vérité qui nous conduit en profondeur à l'intérieur même de ce mystère qui est le mystère du monde, le mystère de la nuit, le mystère de Dieu, le mystère infini de toutes choses. 

Deuxième caractéristique de la lumière comme étoile, c'est que, comme le disaient les anciens, les étoiles sont des astres errants. En effet, nous voyons l'étoile se lever à une extrémité du ciel, puis elle décrit une courbe pour se coucher à l'autre extrémité. L'étoile est donc une lumière dynamique qui nous appelle à une mise en route, qui nous appelle à marcher vers quelque part. C'est bien ce qui s'est passé pour les mages. Ils ont vu se lever une étoile, et ils sont partis à la suite de cette étoile. Elle les a conduits quelque part, et c'est cet itinéraire à la suite de l'étoile qui a été révélation, qui a été la vie profonde du mystère qui leur a été confié. Par cette caractéristique de l'étoile de nous faire avancer, de nous guider, ajoutée à la caractéristique précédente d'être une lumière dans la nuit, nous allons découvrir que le sens de l'étoile c'est de nous guider là où nous ne savons pas, là où nous ne connaissons pas, et quelque part que nous ne connaîtrons jamais parce que ce n'est pas connaissable. Nous ne sommes pas en train d'entreprendre un voyage qui nous emmènera vers un but précis, où toutes choses s'arrêteront parce que nous serons arrivés là où nous voulions aller. Suivre l'étoile, c'est marcher sans savoir où l'on va. 

En effet, les mages étaient des païens, ils ne pouvaient avoir aucune révélation du mystère d'Israël. Ils sont partis, sachant vaguement d'après les oracles qu'ils avaient lu dans leurs livres sacrés, qu'il y avait un roi quelque part qui était né et que cet astre était le signe de cette naissance. Quand ils sont arrivés, qu'ont-ils trouvé ? ils n'ont pas trouvé un roi, ils ont trouvé un enfant dans une crèche, au milieu d'une étable, avec un âne, un bœuf, avec une maman qui n'avait pas un manteau rutilant comme on lui met dans la crèche, mais qui était habillée d'une façon tout à fait pauvre, certainement. C'est cela qui a été l'aboutissement de leur quête. Autrement dit, leur quête n'a pas abouti à quelque chose à quoi ils pouvaient s'attendre, ni à quelque chose qu'ils pouvaient désirer, l'étoile les a renvoyés plus loin, elle les as renvoyés au cœur de la nuit. L'étoile a continué à avancer pour eux, nous ne savons pas où elle les a conduits, mais nous pressentons qu'ils sont repartis avec ce mystère dans le cœur qui les nourrissait sans évidence, mais en les faisant vivre de ce renouvellement et de cet approfondissement indéfini de toutes choses. 

Je voudrais terminer en disant que cette étoile des mages, nous la retrouvons encore dans plusieurs textes de la Bible. Il y a le très vieil oracle, peut-être le plus vieil oracle que nous ayons dans la Bible, qui se trouve dans le livre des Nombres, quand le prophète Balaam, un prophète païen, qui voulait maudire Israël à la demande d'un roi ennemi, se trouve contraint par l'inspiration de Dieu de bénir Israël. Voici ce qu'il dit : "Oracle de Balaam, oracle de l'homme au regard pénétrant, oracle de celui qui écoute les paroles de Dieu et voit ce que le Seigneur fait voir : je le vois, mais non pour maintenant, je l'aperçois mais non de près, un héros grandit dans la descendance, il domine sur des peuples nombreux. Je l'aperçois mais non de près, l'astre issu de Jacob devient roi". (Nbres 24, 3-4, 7 ; 17). Immémoriale prophétie qui annonce de loin cette venue du Messie, du Sauveur, d'un roi, comme un astre. Et en écho, à la toute dernière page de la Bible, dans l'Apocalypse, c'est Jésus Lui-même qui nous dit ce que nous avons chanté tout à l'heure : "Je suis le rejeton de la race de David, l'étoile radieuse du matin" (Apoc.22, 16). 

 

AMEN

 

 
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