AU FIL DES HOMELIES

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LA MANIFESTATION DE DIEU

Is 60, 1-6 ; Ep 3, 2-3a.4-9 ; Mt 2, 1-12
Epiphanie - année C (dimanche 2 janvier 1983)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS


Pompierre : Adoration des mages

"La vue de l'étoile remplit les mages d'une très grande joie". Dans cette nuit-là, il y avait des milliers et des milliers d'étoiles qui brillaient dans le ciel de l'Orient. Et pourtant, les mages n'en ont vu qu'une seule, ils n'en ont suivi qu'une seule et lorsqu'ils ne voyaient plus l'étoile, ils avaient beau voir toutes les autres étoiles du ciel, ils étaient complètement désorientés et ils ne savaient plus où ils devaient aller. C'était comme si tout le ciel était devenu une étoile, comme si l'immensité et la profondeur de ce bleu du ciel de l'Orient s'étaient tout d'un coup concentrées, ramassées dans l'éclat d'une petite lumière fragile. Mais ils savaient que c'était en regardant cette unique étoile qu'ils découvriraient le trésor des nations et la présence de Dieu. Bien entendu, il y a toujours des gens pour penser que les astronomes sont ceux qui connaissent toutes les étoiles. Ce sont peut-être des astronomes, mais ce ne sont pas des sages ni des mages, ils pensent que la science des astres consiste à connaître tous les astres.

Mais pour les rois mages, la véritable science, c'était de connaître cette étoile unique, celle qui les guidait. Et quand elle s'est arrêtée au-dessus de Bethléem, les mages ne sont allés voir qu'un seul enfant. Il y en avait des centaines d'autres à Bethléem, mais ils n'en ont vu qu'un seul. Et l'ayant trouvé avec Marie sa mère, devant cet unique enfant, devant le Fils unique, alors qu'il y avait des milliers d'enfants partout dans le monde, c'est devant cet enfant-là qu'ils se sont prosternés et qu'ils ont adoré. Ils n'ont pas utilisé les méthodes de la SOFRES, ils n'ont pas utilisé la méthode d'Hérode qui consistait sur la base de la loi des grands nombres, à savoir qu'il y avait tant d'enfants de moins de deux ans et de les tuer tous au fils de l'épée, ou de les réduire tous au fil de la statistique. Ils n'en ont vu qu'un et ils savaient par la sagesse qui leur avait été donnée et par l'étoile qui les avait guidés que dans cet Unique, dans cet Enfant, c'était la présence même de Dieu qui commençait à irradier sur le monde.

L'évangile nous relate deux moments d'adoration du Christ : celle des mages et celle des bergers c'est assez simple, car ce sont les anges qui viennent leur dire que le Sauveur est né, ce sont les anges qui partent avec eux en procession à Bethléem en chantant la gloire de Dieu, ce sont les anges qui leur donnent le signe de reconnaissance pour trouver cet Enfant qui est le Messie de Dieu. Mais pour les mages, c'est un peu plus compliqué. Les mages, en effet, sont les figures de la sagesse des nations, de la sagesse de l'Orient qui cherche la présence de Dieu. Et dans ce cas, ce ne sont pas des anges qui les guident, ils cherchent Dieu à travers ces signes imperceptibles du monde créé qui leur sont donnés de la part de Dieu, pour découvrir à travers les signes du ciel la présence de Dieu sur la terre. Et toute leur sagesse, c'est précisément de découvrir à travers un indice, à travers une réalité apparemment insignifiante la plénitude de la présence de Dieu.

Il y a en chacun de nous, heureusement un berger et peut-être parfois malheureusement, un mage. Il y a heureusement, un berger : c'est tout cet aspect de notre foi qui est guidé par les anges, par lequel nous sommes comme imprégnés de la présence de Dieu et comme sollicités par ce qu'on a parfois appelé "l'instinct de la foi". Cette expression est très belle car elle désigne précisément ce mouvement par lequel, sans trop savoir où nous allons, nous nous laissons saisir et attirer par Dieu. Mais il y a aussi dans notre foi le côté "mage" avec d'ailleurs, l'ambiguïté du mot "mage" qui peut définir aussi bien ceux qui ont la passion de découvrir les secrets, les mystères de l'existence des choses, mais aussi parfois d'en user de curieuse façon. Il y a en nous ce côté "mage", magique, qui est la passion de découvrir l'intérieur même de la réalité des choses, le mystère de la présence cachée de Dieu. Alors nous voulons être proches de l'épiphanie de Dieu, c'est-à-dire de la manifestation de Dieu à travers les signes et les évènements les plus humbles, les plus concrets et les plus simples de notre vie.

Or, frères et sœurs vous savez à quel point cette recherche de Dieu est difficile pour nous aujourd'hui et d'une certaine manière à quel point elle est piégée. Quel dommage que nous n'ayons pas cette simplicité extrême du cœur des bergers qui sait retrouver tout simplement et comme instinctivement dans le chant de louange et dans la résonance de la présence du ciel au fond de notre cœur, la présence de Dieu au cœur de notre vie. Il nous faut toujours cet aspect de sagesse, il nous faut toujours scruter quelque chose dans le ciel en partant des réalités de ce monde, pour y deviner la présence cachée du Dieu invisible qui se manifeste à nous. Et c'est alors que nous sommes placés de manière abrupte devant cette question : Que voulons-nous dire quand nous disons que Dieu s'est manifesté ?

Nous parlons beaucoup aujourd'hui de "manifestation". Il ne se passe pas un évènement politique sans qu'immédiatement se déploient des manifestations et des protestations. Et nous sentons bien à certains moments le risque d'une certaine dévalorisation du sens même du mot "manifester", un tel comportement risque de nous entraîner dans une compréhension superficielle de ce qui est en jeu dans la manifestation. Si la "manifestation", dans notre mentalité actuelle ne renvoie qu'à ce réflexe par lequel nous voulons projeter à l'extérieur ce qui est à l'intérieur de nous-mêmes, en cherchant à l'imposer aux autres, nous risquons de laisser croire que celui qui manifeste le plus fort, qui parle le plus fort est aussi celui qui a raison. Les motifs d'ailleurs peuvent être parfaitement légitimes et parfaitement bons. Mais nous sommes progressivement entraînés dans cette dévalorisation de notre langage, de nos faits et gestes. La réaction un peu maladive de nos sociétés modernes de vouloir manifester sans cesse ce que nous pensons, ce que nous voulons exprimer de notre "vécu" provoque une inflation et, une démonétisation de ce que nous sommes réellement, nous nous perdons à nous manifester, nous perdons la valeur et la richesse de notre intimité dans un déploiement extérieur qui nous use, nous abîme et, même, à certains moments, nous dégrade. Et le pire, c'est qu'il existe aujourd'hui des sociétés dans lesquelles la vie sociale est uniquement, réduite à un état permanent de manifestation. Le camarade Andropov, dont beaucoup de politiciens occidentaux se demandent encore s'il est libéral, a eu un jour un mot que je trouve extraordinaire pour définir la manière dont il comprenait la liberté après les accords d'Helsinki. Il a dit à peu près ceci : "ceux qui dans notre pays sont d'accord avec nous et avec notre projet de société, sont parfaitement libres de l'être". C'était sa définition de la liberté. En lisant, cette phrase, je me suis dit, qu'effectivement il risquait à tout moment de se glisser, dans le cœur même de nos sociétés cette dégradation par laquelle la liberté de chacun d'entre nous deviendrait tellement transparente, tellement incolore et tellement inodore qu'elle ne manifesterait plus que le néant de certaines grandes idées qui ne sont plus que des idées. Et le grand mystère de la civilisation dont je parle, si on peut encore l'appeler ainsi, c'est qu'elle n'est qu'une épiphanie, une manifestation du néant, c'est exactement la fête que nous célébrons, mais à l'envers, c'est la manifestation de quelque chose qui n'est rien, que l'on propose sur le mode des grandes idées auxquelles personne ne croit, mais des idées qui, n'étant pas enracinées dans la chair et l'existence des hommes, font que toute l'existence devient un mensonge.

Or, je me demande aussi au fond, si notre vingtième siècle peut arriver à des aberrations pareilles, n'est-ce pas dû en partie à la faiblesse de la foi des chrétiens ? N'est-ce pas parce que les chrétiens n'ont pas toujours témoigné en vérité de ce que ces mots "manifestation" et "épiphanie" touchent le cœur de leur foi ? N'y a-t-il pas dans l'usage que nous faisons de ces termes, une redoutable ambiguïté ? On peut manifester n'importe quoi, on peut dire aujourd'hui n'importe quoi, c'est un principe qui est parfaitement admis. Mais, en faisant cela, que faisons-nous ? Nous oublions ce qu'est véritablement la manifestation. La manifestation consiste à rendre visible quelque chose d'invisible bien sûr, mais qui est vrai, qui est solide comme un appui et profond comme une source. Tout ce qui est manifestation de ce qui n'est pas nécessaire risque à un moment ou à l'autre d'entraîner une dévalorisation profonde du langage et de notre être. Tout ce qui n'est pas manifestation de ce qui est vraiment, est manifestation de simples apparences, de quelque chose qui ne tient pas, de quelque chose qui ne vaut pas la peine d'être manifesté. Et lorsqu'il n'y a pas manifestation réelle de l'être, de ce qui est vraiment, nous sommes engagés dans le processus de chute, de dégradation par rapport à notre liberté, par rapport à notre responsabilité et par rapport à notre être. Et plus encore. Là où notre foi n'est plus radicalement la manifestation de l'être de Dieu, mais où elle se dissout dans une religiosité délavée de grands principes qui sont déclarés constituer le cœur de la foi, nous risquons alors de faire dégénérer ce qui est le cœur même de la présence de Dieu en un certain nombre de grandes idées qui remplacent et occultent par leur insignifiance et leur faux-semblant la réalité même de la présence du Dieu vivant au cœur du monde.

Le génie des mages et leur sagesse, c'est que, voyant cet enfant de Bethléem, ils ont cru qu'il y avait épiphanie de Dieu. Dieu se manifestant réellement et dans son être même, pour eux il ne s'agissait pas d'une apparence de Dieu, d'une projection de l'Homme avec un grand H, une pâle figure de notre humanité qu'ils adoraient à ce moment-là, en fait ils n'auraient fait qu'adorer une idole de plus. Mais ils ont cru qu'au moment même où ils se prosternaient devant cet enfant, c'était la réalité, l'être même et la présence de Dieu qui leur étaient donnés. Et nous, si nous n'avons pas cette sagesse des mages nous n'aurons qu'une fausse sagesse, de grands principes sans importance, d'idées qui changeront et qui, petit à petit, se dégraderont dans je ne sais quelle idéologie politique ou sociale ou économique de bienfaisance délavée et décatie comme nous en sommes les témoins aujourd'hui.

Quand nous fêtons la manifestation de Dieu parmi nous, nous fêtons ce mystère étonnant : c'est vraiment l'être de Dieu, Celui que nous ne pouvions pas voir, Celui que nous ne pouvons pas penser, Celui que notre sagesse par ses propres forces ne peut pas atteindre sinon négativement. Celui-là même s'est manifesté, s'est lié à une chair mortelle, celle de Jésus, Fils de David, enraciné dans la race d'Abraham, manifesté à tous les peuples, à toutes les nations, en présence de ces mages. Tout discours prétendument chrétien qui se situe en dehors de cette manifestation ne mérite pas qu'on s'y arrête. Et si aujourd'hui nous ne croyons pas en la présence réelle de Dieu au milieu de son peuple, si nous ne proclamons pas que le Fils de Dieu s'est véritablement manifesté dans son être au cœur du monde, alors nous entrons dans cette lente et profonde dégradation de tout ce qui touche à la manifestation réelle de notre Dieu parmi nous, et si nous ne croyons pas que le peuple de Dieu, l'Église, est encore aujourd'hui ce mystère d'une présence réelle de Dieu au milieu de ses enfants, au milieu de son peuple, alors l'Église ressemblera à une institution sociale eu politique purement humaine, et nous serons des imposteurs.

Il s'agit donc de savoir ce que nous voulons confesser lorsque nous disons que Dieu s'est manifesté parmi nous et ce que nous voulons proclamer lorsque nous disons que Dieu se manifeste aujourd'hui dans tous les frêles rameaux de notre propre existence, car nous sommes le buisson et Dieu est cette flamme ? Si nous le croyons, alors peut-être serons nous crédibles aux yeux même de ceux qui n'ont pas encore compris ou pressenti ce que peut vouloir dire la manifestation de Dieu. Mais si ce n'est pas l'être même de Dieu, la réalité même de Dieu parmi nous, au milieu de ce monde, que nous voulons manifester, qu'apporterons-nous au monde sinon la pauvreté de nous-mêmes et même parfois, de façon plus dramatique et perverse, les fruits que nous portons en nous par notre propre péché et par notre refus de Dieu ?

Demandons au Seigneur qu'Il illumine notre cœur et qu'Il le transfigure pour que nous aussi, contemplant ce ciel infini de la présence de Dieu et cette profondeur infinie de son amour manifesté aux nations, nous sachions découvrir dans la petite lumière de cette étoile tout l'éclat de l'immense présence du ciel, car cette petite étoile, ce n'est rien d'autre que le visage de Jésus-Christ confié aujourd'hui à notre humanité dans l'Église. Et qui y a-t-il de plus fragile que l'éclat d'une étoile ?

 

AMEN

 
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