AU FIL DES HOMELIES

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TOUS LES HOMMES SONT APPELÉS A DEVENIR LES ENFANTS DE DIEU

Is 60, 1-6 ; Ep 3, 2-3a.4-9 ; Mt 2, 1-12
Epiphanie - année A (dimanche 8 janvier 1984)
Homélie du frère Jean-Philippe REVEL


Adoration des mages

La fête de l'Épiphanie, de la manifestation de Jésus aux Mages d'Orient, elle continuera, les dimanches les dimanches qui viennent par la manifestation de Jésus au peuple juif en la personne de Jean-Baptiste au Jourdain, puis la manifestation aux disciples, à l'Église naissante lors des noces de Cana.

Aujourd'hui, c'est la manifestation de Jésus à ces hommes venus de loin, d'un pays étranger, à ces hommes qui ne font pas partie du peuple d'Israël et qui sont de religion païenne. Le sens de cet épisode, dans l'évangile de saint Matthieu, ne fait aucun doute: l'évangéliste, dès le début, veut nous montrer que Jésus n'est pas venu pour le seul peuple d'Israël, pour le peuple choisi qui est l'héritier de la Promesse, mais qu'Il est venu pour toutes les nations, pour tous les peuples de l'univers. Il est venu pour annoncer la Bonne Nouvelle aux païens, pour évangéliser les nations païennes.

C'est le sens premier de cette manifestation inaugurale de Jésus, dès sa naissance, dès sa crèche. Et nous venons de l'entendre, ceci est d'une importance si capitale que saint Paul, dans l'épître aux Ephésiens, nous dit que c'est cela le mystère du Christ : "Je suis ministre du mystère du Christ, et ce mystère tenu caché pour les générations passées, mais révélé aujourd'hui par les apôtres et les prophètes, ce mystère le voici : les païens sont appelés au même héritage, héritiers de la même Promesse, membres du même corps". Toutes les nations païennes de l'univers font parie du corps du Christ. La promesse adressée à Abraham, le Père de la nation juive, voici que toutes les nations païennes en reçoivent l'héritage. Le Royaume des cieux est pour tous les hommes. Ceci peut nous sembler aller de soi. Depuis vingt siècles déjà l'Église rassemble tous les hommes de tous les peuples, de toute races, de toutes langues, et nous sommes convaincus que la Promesse faite à Israël a dépassé les limites du peuple élu pour atteindre toutes les races et toutes les nations de l'univers. Pourtant cela est un tournant décisif dans l'histoire du salut, et c'est précisément sur ce point que le peuple juif n'a pas compris quel était exactement son appel, sa mission, le sens du choix que Dieu avait fait de lui.

Et cependant dans l'Ancien Testament déjà, à plusieurs reprises, Dieu avait, par ses prophètes, manifesté cette ouverture du salut à toutes les nations. Dieu s'était servi des païens pour communiquer sa volonté au peuple juif. C'est un païen, Balaam, qui le premier avait annoncé au peuple élu qu'un astre se lèverait en son sein, cet astre qui a conduit les mages jusqu'à Jésus, le soleil levant, l'étoile véritable, l'étoile radieuse du matin. C'est un païen, Melchisédech, qui a béni Abraham et qui, comme prêtre du Très Haut, a reçu d'Abraham la dîme de tous ses biens. C'est un païen Cyrus qui a libéré le peuple qui était en servitude en Assyrie et qui lui a donné l'ordre de reconstruire le Temple. Mais non seulement le Seigneur s'est servi des païens pour transmettre ses oracles à son peuple, mais encore Dieu a promis à ce peuple que tous les païens s'uniraient à lui. Le prophète Isaïe et le prophète Zacharie n'ont cessé de répéter que toutes les nations monteraient à Jérusalem pour s'unir dans une même louange avec le peuple de Dieu.

Et cela n'est pas encore suffisant, car cela pourrait laisser croire à Israël que les autres peuples auraient à se convertir à la religion juive, à s'agréger au peuple juif. C'est pourquoi Dieu a encore suscité un prophète qui, dans le livre de Jonas, a expliqué que Ninive, la grande ville païenne, celle qui précisément oppressait Israël en le tenant captif, Ninive, elle aussi, serait appelée à la pénitence et à la conversion et que, dans cette grande ville, tous les hommes retourneraient leur cœur vers Dieu et que Dieu leur pardonnerait leur péché et les sauverait, sans pour autant que les Ninivites aient à se faire juifs. Et c'est même pour cela que dans ce conte (car il s'agit d'un conte prophétique) Jonas refuse de prêcher la conversion à des païens car il veut réserver le salut aux seuls juifs et Dieu doit contraindre Jonas à remplir la mission à laquelle Il l'a appelé.

Déjà dans l'Ancien Testament, des annonces multiples, répétées, manifestaient à Israël qu'il n'était pas le seul appelé au salut, mais que tous les peuples seraient appelé avec lui. Et précisément l'élection d'Israël, le privilège d'Israël, ce choix unique que Dieu avait fait de ce peuple, ne voulait pas dire qu'il serait le peuple sauvé, mais qu'il serait le serviteur du salut de toutes les nations. Si Dieu avait mis à part ce peuple d'Israël, ce n'était pas pour rejeter les autres peuples. Dès le début, dès le premier jour de la création du monde, Dieu avait manifesté que son Alliance s'adressait, à travers Adam, et plus tard à travers Noé, à tous les peuples de l'univers. Et c'est à cause du refus, du péché de l'humanité que Dieu avait choisi un peuple, celui des descendants d'Abraham pour être les témoins de sa présence, pour être, envers et contre tous ceux qui, seraient fidèles à cette présence salvatrice de Dieu dans le monde. A Abraham, Dieu avait promis qu'en lui seraient bénis tous les peuples de la terre. Israël avait été choisi par Dieu pour être le serviteur du salut et non pas le bénéficiaire exclusif de ce salut. Et le livre de Jonas montrait que ce n'était pas en rassemblant tous les autres peuples dans son sein, en les amenant à la pratique de la Loi et de la foi juive que les autres nations seraient sauvés, mais directement par une intervention personnelle de Dieu s'adressant à tous ces peuples et s'associant le peuple d'Israël à cette prédication, à cette évangélisation, à cet appel de l'univers tout entier.

C'est cela qu'Israël n'a pas compris. Et quand Jésus est venu sur la terre, ses frères de race n'ont pas compris qu'Il était le Messie de tous les peuples. Vous avez remarqué sans doute, dans l'évangile, Jésus semble, à plusieurs reprises, faire exprès de se démarquer par rapport à la Loi juive, cette Loi que les juifs respectaient scrupuleusement ; par exemple en ce qui concerne le sabbat, combien de fois dans l'évangile nous voyons Jésus guérir des malades le sabbat, Jésus prendre l'initiative d'un certain nombre d'actions qu'Il pose ce jour-là en contradiction apparente avec la Loi de Moïse qui interdisait toute activité en ce jour pour le consacrer uniquement à la contemplation de Dieu. Je crois que ce n'est pas pour le plaisir de heurter les juifs que Jésus agit ainsi, mais pour leur faire comprendre que cette loi qu'ils respectent, et qui leur a été donnée, et qui est si importante à leurs yeux, et qui est si bonne, cette Loi n'est pas l'ultime étape de l'histoire du salut, elle n'est qu'une préparation et elle est désormais dépassée dans une prédication qui s'adresse à l'univers tout entier au-delà des limites de la race juive, au-delà des limites de l'Alliance faite avec Abraham et Moïse, au-delà des limites de cette Loi dont le sabbat est comme un symbole. Oui, Jésus veut faire éclater les limites d'Israël, Il veut faire craquer les barrières qui séparent Israël des autres nations, et saint Paul le dira, Il veut détruire le mur de séparation qu'il y avait entre le peuple choisi et les nations païennes. C'est cela le message que Jésus est venu apporter. Il voulait qu'Israël comprenne qu'il fallait désormais sortir des limites étroites dans lesquelles il se tenait enfermé pour aller annoncer au monde entier l'amour de Dieu, la présence de Dieu, le salut apporté par Dieu. Israël ne l'a pas compris. Il s'est replié sur lui-même il a refusé ce messianisme universel que Jésus venait lui annoncer et auquel Jésus voulait l'associer.

C'est cet élargissement, cet épanouissement du salut à l'univers entier que nous célébrons aujourd'hui. Mais vous pourriez dire : "nous ne sommes pas Israël. En quoi ce mystère de l'Épiphanie, cette extension universelle du salut nous touche-t-elle" ? Tout d'abord, bien sûr, nous sommes vous et moi, les descendants de ces païens qui ont été appelés au même héritage qu'Israël, qui ont reçu la même promesse et qui font partie du même corps. Et cela déjà est, pour nous, une raison de rendre grâce et d'ouvrir notre cœur tout grand à cette lumière et à cette joie de Dieu qui nous est donnée. Mais je crois qu'il y a davantage, car il y a un parallèle étroit à faire entre la situation d'Israël par rapport aux nations païennes et notre situation, à nous chrétiens, par rapport à ceux qui ne connaissent pas encore le Christ et qui, aujourd'hui encore, sont en dehors de l'Église. Nous avons peut-être, à notre tour, comme les juifs, tendance à nous figurer que notre appartenance à l'Église est un privilège qui nous fait non seulement plus proches de Dieu, plus proches du Christ, mais en quelque sorte, nous met en continuité directe avec le salut, avec le bonheur que Dieu nous propose, alors que tous ces hommes qui ne connaissent pas le Christ, tous ces hommes de religions diverses ou qui peut-être n'ont même pas encore rencontré Dieu, nous ne savons pas trop bien comment ils seront sauvés.

Or, frères et sœurs, il faut bien que nous comprenions que le salut s'adresse à l'humanité tout entière, que tous les hommes de l'univers sont appelés à ce salut à ce Royaume, que ceux qui ne connaissent pas le Christ sont aussi des enfants de Dieu, et que Dieu prend soin également d'eux, et que Dieu veut absolument, un par un, personnellement, les appeler à son amour, à la communion de sa vie, les conduire jusqu'au paradis, exactement comme nous. Ils sont eux aussi, appelé à la même promesse, héritiers du Royaume, ils doivent devenir membres de ce même corps. Tous les hommes de l'univers y sont appelés. Et quant à nous, chrétiens, membres de l'Église, s'il y a quelque chose de particulier dans le choix qui a été fait de nous, dans cette révélation que Dieu a donné de son visage, dans cette foi qui nous a été communiquée, s'il y a quelque chose de particulier c'est une mission à accomplir. Nous ne sommes pas plus héritiers que les autres, du Royaume, mais nous sommes associés par le Christ à son œuvre de salut, pour faire connaître ce Royaume et pour permettre à tous les hommes d'entrer dans ce Royaume.

Nous ne devons pas confondre l'Église et le Royaume. L'Église, sur la terre, c'est certes déjà l'inauguration du Royaume, le pressentiment du Royaume, c'est l'ébauche et une présence déjà réelle de ce Royaume, mais l'Église n'est pas encore le Royaume pleinement épanoui. Elle en est la semence, le germe. Elle en est aussi le moyen, car c'est par l'Église que petit à petit le monde doit se transformer en Royaume. C'est par nous, chrétiens, que petit à petit, l'humanité tout entière doit être intérieurement vivifiée par la présence du Christ. Et cela non pas d'abord en amenant les autres à nous, mais en allant vers eux, en essayant de découvrir, de discerner la Parole que Dieu leur adresse, là où ils sont, avec les moyens qui sont les leurs. Nous ne sommes pas les propriétaires du Royaume, de la vie divine, nous ne sommes pas les seuls héritiers de la promesse que Dieu a faite en Jésus-Christ. Nous sommes avec le Christ, les serviteurs de nos frères. Tout chrétien est serviteur des hommes pour qu'ils puissent rencontrer Dieu, là où Dieu les attend et de la manière dont Dieu les attend. C'est pourquoi cette fête de l'Épiphanie doit être une dilatation de notre cœur, parce que c'est le fête de l'amour universel qui doit nous presser, nous brûler pour tous ces hommes qui doivent rencontrer le Christ et le connaître, une dilatation de notre intelligence aussi, car nous ne pouvons pas rester enfermés dans les schémas trop simples et trop étroits, nous devons ouvrir notre esprit à ce plan de Dieu, ce plan de salut sur l'humanité tout entière, ce désir de Dieu qui a, depuis toujours, la volonté de sauver l'humanité entière, et qui depuis toujours en prépare les moyens, pour l'amener tout entière réunifiée autour de Lui, à constituer son corps.

Frères et sœurs, qu'en cette fête de l'Épiphanie, nous soyons remplis de ce désir de Dieu, que nous soyons remplis de cette vitalité missionnaire qui doit être celle de l'Église et de tout chrétien pour que le nom de Dieu soit manifesté, que le visage de Dieu, la présence et l'amour de Dieu soient révélés à tous les hommes.

 

AMEN

 
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