AU FIL DES HOMELIES

Photos

L'ÉPIPHANIE : UN EXCÈS DE LUMIÈRE, UN EXCÈS DE RICHESSES

Is 60, 1-6 ; Ep 3, 2-3a.4-9 ; Mt 2, 1-12
Epiphanie - année B (dimanche 6 janvier 1985)
Homélie du frère Michel MORIN


Yron : La danse des mages

La fête de l'Epiphanie accomplit celle de Noël. C'est la fête de l'excès, la fête de l'abondance, de la plénitude, d'une manifestation qui est désormais illimitée par-delà les espaces et par-delà les temps.

Fête de l'excès. D'abord excès d'une lumière trop magnifique : ces mages, ces païens avaient mis leur cœur, leur intelligence au service de la connais­sance, à l'intérieur de leur regard posé sur le monde, à la recherche de sa signification, ils scrutaient l'horizon de la terre et l'immensité du ciel. C'est de l'immensité du ciel qu'est venu pour eux l'excès d'une lumière trop magnifique inscrite dans un astre d'une splendeur jamais contemplée, si inattendue et si excessive qu'ils se sont mis, sans trop savoir où cela les conduirait à la suivre. Ils ont quitté leur Orient lointain pour traverser steppes et déserts à la recherche de ce qu'ils avaient pressenti à travers la lumière prestigieuse de cet astre. Ils s'inscrivaient ainsi dans une tradition déjà ancienne. Abraham, lorsqu'il était encore païen, n'avait-il pas quitté lui aussi cette même région ayant entendu dans son cœur cet appel extraordinaire : "Quitte ton pays et pars vers la Terre que je te montrerai" ? Un soir, assis devant sa tente, n'avait-il pas contemplé un ciel aux multiples splendeurs étoilées ? : "Autant il y a d'étoiles dans le ciel, aussi nombreuse sera ta descendance sur la terre".

La marche des mages s'inscrit dans cet acte de foi qui, comme pour Abraham, leur fut tenu comme justice. Les mages n'ont pas vu une multitude d'étoiles, car en définitive la descendance d'Abraham, ce n'était pas simplement le peuple d'Israël, mais une descendance unique, un fils d'Israël sur qui reposait toute la lumière de la promesse, Jésus-Christ le Fils unique de Dieu dans la chair humaine. Dans les multiples étoiles du ciel d'Abraham, un astre allait devenir de plus en plus étincelant : l'astre du ciel des mages. C'est le signe que, désormais, la promesse faite à Abraham s'accomplit dans la personne d'un fils d'Abraham, Jésus le Christ, le Messie. A partir de cette lumière unique, l'humanité, le ciel du monde va se repeupler d'étoiles, car à chaque fois qu'un homme entre dans la crèche de Bethléem pour adorer Dieu, sur la terre s'éclaire une étoile, un homme désormais resplendit jusque dans son cœur et au-delà de son cœur, de cette lumière unique qui rayonne du Messie.

C'est dans cet excès d'une lumière trop magnifique que les mages ont marché, dans cet excès d'une lumière trop splendide, ils ont cru. Pour croire il n'y a rien eu d'autre que le visage du Christ. Cette étoile, l'astre du matin qui se lève dans la nuit, non pas comme une étoile filante resplendissant un moment dans le ciel, mais un astre devenant pour tout homme, le Soleil de la justice, la lumière éternelle. "La lumière brille dans les ténèbres, à ceux qui l'ont reçue, il a donné le pouvoir de devenir enfant de Dieu". La foi des mages est une foi silencieuse, sans explication, dans cette rencontre, j'allais dire parfaite, entre le Christ et eux, parfaite pour deux raisons : son silence, seul le silence est capable d'exprimer les profondeurs les plus inaccessibles, tant celles de l'homme que celles de Dieu. Dans le silence total, dans l'agenouillement devant cet Enfant, l'homme à genoux devant Dieu, plus petit que lui, plus pauvre que lui : Il n'a ni or ni argent, Il n'a même pas une pierre pour reposer sa tête. L'homme atteint dans toute sa grandeur, l'homme à genoux devant son Dieu est l'homme véritable. Il n'y a pas d'autre attitude pour l'homme, pour être vrai et authentique devant Dieu, que d'être à genoux, en silence, dans l'adoration. Là est la source de notre attitude humaine devant Dieu, là est la référence nécessaire de notre véritable identité. Dans l'excès de cette lumière trop magnifique, rayonnant du visage de Jésus-Enfant, les mages comprennent, sans explication théologique, sans discours ni questions, que l'astre qu'ils ont vu dans le ciel révèle avant tout et définitivement la présence de Dieu dans la chair humaine d'où elle va rayonner pour éclairer de façon manifeste toutes les nations et rejoindre le cœur de tous les hommes. Cet astre, le Christ vient dans le monde et Il est la lumière qui éclaire tout homme venant dans le monde. Excès d'une lumière trop magnifique, parce que don sans mesure de Dieu.

Excès de lumière, mais aussi excès de richesse. Ces mages apportent au plus pauvre d'entre eux, qui est en même temps paradoxalement le plus riche, ils apportent l'or pour le Roi qu'ils reconnaissent en Jésus, parce que cet Enfant est Dieu demeurant dans le monde, ils apportent la myrrhe parce que ce Dieu incarné, ce Roi dans la chair humaine connaîtra, comme tout homme, la mort, la sépulture, avant de se manifester dans l'Epiphanie de sa Résurrection. Mais je pense que la principale richesse de cet épisode des mages, ce n'est pas l'or ni la myrrhe qu'ils déposent au pied de Jésus. Lorsqu'ils sont partis, retournant chez eux, ils étaient bien plus riches qu'en leur venue non pas d'une richesse matérielle, le don même qu'ils voulaient faire à Dieu, mais d'une richesse beaucoup plus profonde, plus indicible et qui ne s'userait point. Ils ont reçu dans leur cœur le don même que Dieu veut faire à l'humanité. Ils sont repartis le cœur dilaté, l'esprit enrichi, l'être chargé de l'or de la foi, de l'encens de la charité et de la myrrhe de l'espérance. C'est cela la grande richesse de l'Epiphanie, désormais des hommes sont comblés du don même de Dieu, désormais ils n'ont plus besoin pour assurer leur raison d'être de leurs biens matériels. Le fond de leur être, le sens même de leur vie, de leur marche dans la nuit, ce sera ce trésor excessif, venant de Dieu et donc sans mesure, trésor de la foi solide, précieux et rayonnant comme l'or, ce don, richesse de la charité qui monte vers Dieu comme un encens et se répand autour de nous comme l'odeur d'un parfum suave, charité de Dieu qui est d'une légèreté, d'une douceur, d'une senteur qui nous réjouit, la charité de Dieu qui est le parfum de notre propre existence celui que nous rendons à Dieu en le répandant autour de nous, pour nos frères. Et puis l'espérance comme une myrrhe, car la myrrhe, c'est le signe de la sépulture, de la mort, qui porte déjà en elle l'assurance de la résurrection, l'espérance de la vie éternelle.

Oui, frères et sœurs, dans les mages, nous sommes comblés de ce que nous avons à vivre chaque jour, l'or de notre foi, l'encens de notre charité, la myrrhe de l'espérance. Voilà les trois richesses inaltérables et inattendues que les mages ont rapportées dans leurs bagages lorsqu'ils sont retournés chez eux. Et c'est de cela que nous vivons encore aujourd'hui, car nous sommes, nous aussi, ces païens qui un, jour, par le baptême, avons été arrachés à notre orient lointain. Comme dit Tertullien, "sont frères ceux qui sont sortis de la même ignorance et qui ont été éblouis de la même lumière de la vérité". Nous sommes, nous aussi, ces païens qui, au jour de notre baptême, ont été comblés des richesses de Dieu, qui ont contemplé dans notre propre vie l'excès de la lumière de la présence de Dieu. Nous vivons toujours sur le coup de cette immensité intérieure dans laquelle nous avons à : trouver tout ce qui fait notre propre existence. Nous sommes aujourd'hui, chacun d'entre nous, un petit peu les rois mages, nous avons nos richesses personnelles qu'il faut sans cesse offrir à Dieu, mais le plus grand don, c'est celui que nous recevons de Lui, la foi, l'espérance et la charité. Et nous ne recevons pas ces dons, uniquement pour nous-mêmes, pour notre joie intérieure. Nous recevons ces dons pour en vivre, c'est-à-dire pour les partager.

Je crois qu'aujourd'hui il faudrait que l'Église de Dieu, que cette Église qui est venue, en la nuit de Noël, se prosterner dans la crèche, que cette Église qui est formée de tant d'hommes qui viennent d'horizons si lointains et si obscurs, mais qui dans leur cœur ont, un jour, distingué une lumière plus grande que les autres, qui ont voulu la suivre et qui ont reçu le don baptismal. Il faudrait que cette Église d'aujourd'hui soit vraiment l'Église formée de mages, d'hommes qui ont contemplé Dieu, qui se sont réjouis un instant devant Dieu, qui savent encore s'agenouiller, car ils savent que c'est là leur véritable grandeur d'hommes qui savent, en silence, recevoir de Dieu ce que Lui-même veut sans cesse leur donner, d'hommes qui savent être comblés, être réjouis, être dilatés du don de la présence incessante de Dieu, d'hommes qui savent aujourd'hui, comme les mages, retourner dans leur pays, là où règnent encore l'ignorance et les ténèbres, retourner chargés, heureux, enthousiasmés de ce don de Dieu pour le partager. Les hommes d'aujourd'hui en ont tellement besoin, dans un monde où il y a tellement de lumières artificielles qu'ils en ont perdu leur chemin. Nous autres, chrétiens, nous sommes comme ces navigateurs d'autrefois, qui de leur instrument fixaient leur vie par rapport aux astres, ils ne doutaient ni du but, ni des astres, ils cherchaient seulement leur chemin au ras des flots. Le but, nous le savons, entrer un jour dans la vie de Dieu. Les astres, nous les avons, Dieu nous les a donnés : le mystère du Christ en sa naissance et en son Épiphanie, le mystère de l'Église qui n'est rien d'autre que l'incarnation continuée du Christ, aujourd'hui, pour le monde et la prolongation, pour ce même monde, de son Épiphanie, de sa manifestation à travers la vie des chrétiens.

Qu'en cette fête de l'Epiphanie, au milieu de ce monde, nous puissions être ces navigateurs, quelles que soient l'obscurité et les tempêtes de la nuit, qui sont sûrs du but, sûrs des astres, qui ne doutent ni du but ni des astres et nous avons comme instrument pour nous repérer, pour trouver notre chemin, pour avancer : la foi, l'espérance et la charité.

Qu'en cette fête de l'Epiphanie, nous nous réjouissions vraiment d'avoir été, un jour heurtés, blessés par cette lumière magnifique du don que Dieu veut nous faire, que nous soyons chaque jour heureux du bonheur que Dieu nous fait en nous comblant de la foi, de l'espérance et de la charité, que l'Église soit vraiment cette Église qui va sans cesse vers la crèche de Dieu, se prosternant toujours dans le silence devant son Dieu, et qui repart vers sa maison, vers son pays qui est ce monde, pour lui révéler les merveilles que Dieu a faites et qu'Il veut faire connaître à tous les hommes afin qu'ils marchent ensemble vers la lumière de sa clarté et, un jour, qu'ils se réjouissent de sa beauté.

 

AMEN

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public