AU FIL DES HOMELIES

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INVITATION AU QUESTIONNEMENT

Is 60, 1-6 ; Ep 3, 2-3a.4-9 ; Mt 2, 1-12
Epiphanie - année C (dimanche 3 janvier 2010)
Homélie du frère Daniel Bourgeois


Arles : Où est le roi des juifs ?

 

"Où est le roi des juifs ?" Frères et sœurs, je voudrais profiter de ce que les auteurs de la liturgie de ce jour sont pour ainsi dire les inventeurs de la croisière culturelle, c'est-à-dire, on part à l'aventure, le côté Club Med, et puis en même temps, ce ne sont pas les pagodes ni les temples d'Angor, mais c'est un nouveau-né qui est le Messie qui finit par être le but du voyage? Je voudrais profiter de ces mages qui nous invitent au voyage pour vous faire faire ce matin un petit voyage à peu près équivalent à celui des mages, à cinq mille kilomètres d'ici environ. Il s'agit d'une ville que la plupart d'entre nous ne connaissons pas, parce quelle n'a pas aujourd'hui de ruines aussi brillantes qu'Athènes ou qu'Éphèse, mais c'est une ville quand même extrêmement importante qui s'appelait Antioche.

Pour vous imaginer un peu ce qu'était la ville d'Antioche, je crois qu'il faut repartir d'un point de comparaison moderne, pensez aux grandes villes de la Californie actuelle : Los Angeles, San Francisco. A l'époque romaine, à l'époque de la première évangélisation Antioche ressemble à ces villes. Antioche est une ville populeuse, une ville champignon, elle n'a même pas trois cents ans. Fondée par un successeur d'Alexandre elle est devenue la capitale de ce qu'on appelait la Syrie et aujourd'hui encore, Antioche est en Turquie, mais la Syrie a toujours pensé que cette ville devrait lui revenir. Antioche est nichée dans le coin Nord Est de la Méditerranée, face à Chypre. C'était un point de commerce, de contact absolument extraordinaire. Pourquoi ? Essentiellement parce qu'elle était ouverte sur toute la Méditerranée. C'était une des grandes mégapoles de la région, pas tout à fait aussi grande que Rome, mais un point d'aboutissement de tout le commerce méditerranéen. Il y avait comme une sorte de triangulation entre Antioche, Alexandrie, Rome, mais en même temps, ce que n'avaient pas tout à fait les autres villes, c'est qu'Antioche était le point d'aboutissement de toutes les caravanes qui venaient de l'Orient. Antioche était le point d'aboutissement d'une des grandes routes de la soie de l'Antiquité, d'une des grandes routes des épices et des parfums, d'une des routes qui traversait toute la Mésopotamie. C'était le contact avec les Parthes, les ancêtres des Perses d'aujourd'hui. C'était comme Los Angeles et San Francisco qui sont aujourd'hui l'interface des villes créatives de l'océan Pacifique, la Chine, Singapour, le Japon, toutes les grandes mégapoles actuelles du commerce, de la banque, de la production d'informatique, etc …

Il faut imaginer Antioche comme une sorte de ville grouillante, vivante. Il y avait de tout, non seulement des autochtones c'est-à-dire des syriens, ceux dont naîtra Jean Chrysostome et d'autres grands saints de l'Église d'Orient. Mais il faut imaginer aussi des colonies de ce qu'on appelait des gymnosophistes qui étaient en fait comme des bonzes qui débarquaient des Indes par les routes commerciales pour amener leur propre savoir qu'ils n'appelaient pas religion. Mais ces gymnosophistes étaient des espèces de concurrents des grandes philosophies de l'époque. Il y avait aussi des écoles philosophiques à Antioche qui se targuaient d'être aussi brillantes et aussi vivantes que celles d'Alexandrie et d'Athènes qui, à cette époque, paraissaient un peu ringardes. C'était la nouveauté, le brouhaha culturel. C'était aussi l'arrivée d'un certain nombre de sages, des mages et comme dirait le frère Christophe qui adore les jeux de mots, des mages et des majorettes !!! des mages qui apportaient tout un savoir astronomique, astrologique, physique, chimique. Ces mages vivaient là et faisaient école. La ville d'Antioche était une sorte de bouillonnement incroyable de nouveautés les plus folles et les plus étonnantes. Pour tous ces gens qui débarquaient d'Orient, Antioche était le relais naturel pour un jour faire fortune à Rome. Donc, une ville de passage, une ville d'échange, une ville de tout et de n'importe quoi !

Or, dans cette ville, c'est là qu'est née la première petite communauté chrétienne mélangée, la première petite communauté mixte, vraiment mixte, c'est-à-dire des juifs et des païens. Une communauté sans doute toute petite, mais promue à un très grand avenir, vous connaissez peut-être le nom d'Ignace d'Antioche, un des plus grands évêques de l'Antiquité. Une communauté dans laquelle il y avait des tensions et des frictions. Fallait-il suivre strictement la Loi comme le pensait la partie juive issue du judaïsme et qui formait une partie de la communauté chrétienne ? Au contraire, suivant l'exemple de Paul qui avait été dans l'Église d'Antioche dans les années quarante, cinquante, fallait-il larguer tout cela et adopter un autre genre de vie ? Cette communauté était toujours un tout petit peu dans l'hésitation. Que faut-il faire ? Faut-il vraiment observer les pratiques de la Loi ? Faut-il s'en libérer ?

Il y avait cette petite communauté chrétienne, mais il y avait aussi la communauté juive beaucoup plus importante et qui elle aussi savait qu'Antioche était un lieu où l'on respirait par rapport à Jérusalem qui était comme un étouffoir. Jérusalem représentait le traditionalisme le plus obtus et il y avait beaucoup de juifs qui, au lieu de continuer à vivre à Jérusalem, préféraient la diaspora, un peu comme beaucoup de juifs aujourd'hui encore, préfèrent vivre à New York et dans les grandes métropoles américaines plutôt que de repartir sur la "terre" comme ils disent. Donc, il y avait des frictions entre ces deux communautés. Les juifs disaient aux chrétiens : non, vous prêchez un Messie, mais Jésus n'est pas un Messie, ce n'est pas le Christ. Les tensions à l'intérieur de la communauté entre les chrétiens issus du paganisme et les tensions entre les deux communautés, communauté juive déjà bien enracinée depuis plus de deux cents ans, et qui affirmaient avoir raison, disant que le christianisme, c'est de la pacotille pour amuser la galerie, ce n'est pas sérieux, mais nous, nous observons la Loi.

Antioche a été dès le début, même si on ne s'en souvient plus aujourd'hui, une grande capitale du christianisme, développant tout un courant de théologie. Cette ville a été un lieu extrêmement fécond de réflexion, de pensée et Paul et Barnabé ont été les ténors de l'Église d'Antioche. Et aussi semble-t-il l'évangéliste Matthieu dont nous venons de lire le récit des rois mages. Matthieu est sans doute un homme qui vers les années soixante-quinze, quatre-vingt, a mis la dernière main à son évangile et il a jugé bon de nous rapporter ce petit épisode des mages. Vous allez comprendre tout de suite l'arrière-fond de l'épisode des mages et c'est très important.

En fait, qu'est-ce qui émerveillait les premiers chrétiens ? C'était une chose toute simple. A Antioche, on se disait : comment se fait-il qu'il y ait des païens, qui s'intéressent à notre message de l'évangile alors que ceux pour qui il était destiné de façon prioritaire, les juifs, n'ont pas envie de l'accueillir ? Pourquoi le message est-il si profondément, si chaleureusement accueilli par les païens au point de rendre notre milieu chrétien à certains moments secoué par des crises, les pagano-chrétiens tirant du côté désirant s'éloigner de la Loi ? Pourquoi eux, répondent-ils si profondément, si joyeusement à la révélation de la venue du Messie alors que ceux qui sont de bonne souche, de bonne tradition, qui devraient avoir une éducation messianique parfaite, une éducation de l'espérance de la venue du Messie excellente, ceux-là ne réagissent pas et ne s'y intéressent pas ? Et même, ils combattent et s'opposent.

Vous voyez dans ce contexte de débat exactement la rencontre des mages avec Hérode. Qui sont les mages ? ce sont ces chrétiens qui venaient de n'importe où ! qui venaient de la magie, qui venaient des écoles philosophiques les plus diverses, qui venaient de l'astronomie, de l'astrologie, de l'horoscope et tout d'un coup, il disaient aux communautés chrétiennes : qui est ce roi ? je crois que c'est le roi des juifs. Ils n'avaient pas une terminologie théologique très poussée. Et l'on disait : c'est curieux, pourquoi est-ce que ce sont ces pauvres païens qui sont emberlificotés dans leur pseudo savoir, dans leur pseudo mystique, dans leur pseudo connaissance gnostique comme on a trouvé dans les années quatre-vingt aux Etats-Unis, tous ces courants New age etc … qui sévissent encore, pourquoi est-ce eux qui posent ces questions ? Comment se fait-il que ces gens du New age viennent nous demander où est né le roi des juifs alors que ceux qui normalement ont tout, les Écritures, ont toutes les connaissances, ont tout le savoir, ont toutes les promesses, ceux-là, il faut que ce soient les mages qui viennent les titiller pour leur faire cracher le morceau en relisant les Écritures et en reconnaissant en Jésus le Messie qui est né à Bethléem.

Frères et sœurs, quand on relit le texte dans cette perspective on est sidéré. La réflexion de Matthieu est d'une profondeur incroyable et d'une actualité tout à fait saisissante. Ce n'est pas nécessairement ceux qui sont dans le bain ou censés y être qui discernent immédiatement la venue du Messie. Ce n'est pas nécessairement ceux qui ont l'Écriture sous le bras qui savent reconnaître le lieu de son surgissement mais c'est aussi ces pauvres gens qui regardent les étoiles et qui calculent et se peaufinent des horoscopes pour essayer de se fabriquer un avenir. Et curieusement, tout à coup, à partir de faux savoirs, de réflexions très approximatives qui, la plupart du temps, n'ont pas beaucoup d'intérêt, ils laissent surgir à l'intérieur cette question : où est né celui que nous attendons ?

C'est nous aujourd'hui, chacun d'entre nous qui vit cette dualité. En chacun d'entre nous il y a un bon chrétien qui normalement devrait connaître toutes les réponses, qui devrait pouvoir citer immédiatement les oracles du prophète Michée : "Et toi, Bethléem, tu n'es pas le moins de bourgs de Juda car c'est de toi que naîtra le Sauveur". Nous connaissons tous le catéchisme, nous l'avons lu, nous l'avons étudié dans la nouvelle édition. Et en même temps, il y a en nous ce païen qui sommeille et qui se demande tous les jours : "Mais où est né le roi des juifs ?" Comment vais-je le reconnaître ? je le cherche, je ne l'ai pas encore vraiment trouvé. C'est le statut de la foi, de notre existence d'aujourd'hui. Que nous le voulions ou non, nous respirons l'air du temps, nous respirons cette atmosphère un tout petit peu scientiste, ce progressisme déçu, toutes ces affaires qui traversent les courants d'idées véhiculées par Internet et par n'importe quoi. Et en même temps, nous nous posons des vraies questions, mais ce n'est pas nécessairement le côté le plus kasher, le plus pur de notre cœur qui pose les vraies questions. C'est peut-être aussi parfois le côté païen. Et de l'autre côté, il y a heureusement la tradition pur jus, les oracles des prophètes, l'attitude des pharisiens qui à certains moments ont la réponse sous les bras mais n'osent même pas ouvrir la Bible pour savoir de quoi il s'agit. Nous sommes trop paresseux pour lire les Écritures avec toute la profondeur voulue.

Ainsi donc, frères et sœurs, c'est là que s'accomplit la fameuse jalousie dont parlait saint Paul. Qu'est-ce que cette jalousie ? C'était le fait qu'il y a deux courants, deux traditions, l'une d'origine païenne avec un savoir un peu désordonné, qui commence dans les astres et finit dans la magie, et de l'autre côté une connaissance beaucoup plus structurée, la foi selon les prophètes, selon la tradition des Pères. Ce n'est pas le choc des cultures parce que ce n'est pas vraiment cela, mais c'est le choc interne en chacun d'entre nous et même aussi de nos sociétés, qui nous amène à nous reposer la véritable question : "Où est celui qui vient de naître ?" – "Où est celui que nous attendons ?"

Frères et sœurs, c'est pour cela je crois que nous aimons tant la fête de l'Épiphanie. Il ne faut pas nous faire d'illusions, nous sommes à la fois un peu des mages et un peu d'Hérode, nous sommes à la fois des gens livrés au tohu-bohu et au charivari de toutes les idéologies modernes. Et en même temps, nous sommes des gens qui gardent un message, une bonne nouvelle, un évangile et ces deux choses-là s'entrechoquent sans cesse. A certains moments, cela nous paraît difficile, cela nous fait de la peine, on a l'impression qu'on ne fait pas la synthèse. Mais a-t-on besoin de synthèse ? N'avons-nous pas plutôt besoin de laisser marcher en nous dans notre cœur, de laisser marcher notre cœur lui-même sur ce double itinéraire, à la fois celui qui suit l'étoile et celui qui grâce à l'Écriture découvre tout à coup dans la crèche de Bethléem celui qui est né pour nous ?

 

AMEN

 

 

 
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