AU FIL DES HOMELIES

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LES MAGES DE BABEL, LES MAGES DE BETHLÉEM, ET VIVE L'ÉGLISE

Is 60, 1-6 ; Ep 3, 2-3a.4-9 ; Mt 2, 1-12
Epiphanie - année C (dimanche 5 janvier 1986)
Homélie du frère Michel MORIN


En suivant l'étoile …

 

"Qui a construit la tour de Babel" ? Des trois personnes interrogées, le meneur de jeu télé­visé reçu les réponses suivantes :

- une espèce d'esclaves en Egypte sous des pharaons qui se sont enfuis, une nuit brumeuse.

-"c'est la première promotion des élèves de Polytechnique, fondée en 1795".

-"c'est l'ingénieur Eiffel à la fin du dix-neu­vième siècle".

Les gens ne lisent plus la Bible, ils ne savent pas ce qui est écrit. Mais peut-être que vous-mêmes, vous ne connaissez pas la réponse. D'après les don­nées actuelles de la science biblique les moyens de la méthode historico-critique, il est évident que ce sont les rois mages qui ont construit la tour de Babel ! Tous ces gens qui ont construit la tour de Babel, vi­vaient en Orient, dans une lointaine région de la Mé­sopotamie, la Babylonie, ces gens avaient réfléchi sur le sens de leur vie puisqu'ils voulaient atteindre le ciel, philosophes, ils étaient aussi savants et proba­blement des techniciens, ils avaient beaucoup de sa­voir et d'ambition. Ils se sont mis à construire cette tour, et puis il s'est passé ce qui devait se passer, quand des hommes ne comptent que sur eux-mêmes, sur leur savoir, sur leurs connaissances et sur leurs techniques, ils se divisent, ils se sont pris de haine, d'incompréhension, ils ne se comprennent plus, car le langage de la science, du savoir ou de la technique n'est pas celui qui fait l'unité entre les hommes. Alors ce fut la dispersion, l'incompréhension et la destruc­tion de la tour c'est-à-dire l'absurdité de la vie. Voilà ces mages anciens qui avaient mis tout leur savoir dans l'œuvre grandiose où ils s'étaient gaillardement aventuré. Et puis il y a ces mages qui sont venus bi­zarrement vers la Palestine qui ont quitté leur pays. Ils sont comme les autres, ce sont des savants, non pas en génie de la construction, mais en météorologie ou en astronomie, ils sont intelligents, ils ont réfléchi sur leurs connaissances, sur leur savoir sur les moyens de leur technique, sur le but à rechercher. Ils ont le profil plutôt "jeune cadre dynamique et convaincant". Pour faire un tel voyage, à l'époque, il fallait au moins être cela.

Alors quelle est la différence entre ces deux générations de mages : les premiers qui se sont perdus dans leurs propres connaissances et les autres qui ne se sont pas trouvés eux-mêmes, mais qui ont trouvé bien mieux en allant au-delà de ce qu'ils savaient ? La différence : les uns sont restés sur place, chez eux et les autres sont partis, les uns sont restés à l'intérieur de leurs limites humaines, brillantes et extraordinai­res, et les autres se sont aperçus, un jour, dans le se­cret de leur cœur, qu'il y avait à l'intérieur même de leurs connaissances, de leur savoir, de leur recherche, quelque chose qui dépassait les limites terrestres de l'humain. Et ils sont partis. C'est parce qu'ils sont par­tis, avec dans le cœur beaucoup plus une interrogation qu'une certitude, qu'ils ont trouvé ce Messie de Dieu et que là, comme des enfants, comme des bergers, comme des petits, ils ont abandonné tout ce qu'ils avaient, en se prosternant, en adorant leur Seigneur.

Frères et sœurs, des mages vous savez, il en court les rues, il en court les aéroports et les avions. Ils voyagent partout. Aujourd’hui, je suis intérieure­ment convaincu que tous les hommes ont dans leur cœur, un peu du cœur des rois mages, beaucoup d’hommes savent beaucoup de choses : ils savent construire des villes, probablement bien plus belles que la tour de Babel, ils savent voyager très loin, ils savent découvrir, percer les secrets de la science, ils sont capables de réfléchir de façon d'extrêmement Il y a beaucoup profonde, éblouissante sur eux-mêmes, sur le sens de leur vie. Il y a beaucoup d’hommes qui sont des savants, dynamique et veulent construire quelque chose, et qui ont au cœur un peu de l’étoile des rois mages. Alors le problème est le suivant : vont-ils rester au pied de leur tour de Babel ? et es­sayer uniquement avec leurs moyens humains si bril­lants, si beaux et si grands soient-ils, de se construire un monde et de trouver tout seul un sens à leur vie ? Si ce n’est que cela nous savons le résultat : non seu­lement l’échec matériel, mais la division de l’humanité, l’incompréhension mutuelle, la guerre et la haine. C’est le premier choix.

Le second, c’est d’essayer de faire en sorte que ces hommes deviennent les rois mages de l’évangile, non plus ceux de la tour de Babel, mais ceux de Bethléem, ceux qui sans rien abandonner de leurs trésors humains, des richesses de leur science, des connaissances de leur savoir, accepteront de quit­ter ce qu’ils sont eux-mêmes, leur propre monde inté­rieur, leur propre conception de l’histoire, leur propre valeur, à la recherche de quelque chose d’autre. Mais ils ne pourront partir, se mettre en marche que s’ils savent et s’ils découvrent qu’à l’intérieur même de tout ce qu’ils connaissent, il y a une faille, une porte, une question, une interrogation à travers laquelle peut s’infiltrer comme un reflet d’étoile, la recherche de quelque chose d’autre, la recherche de quelqu’un d’autres : ils sauront alors que le savoir, la science, la technique, le pouvoir, l’économie ne peuvent pas et ne pourront jamais leur révéler le sens véritable de ce qu’ils sont, de ce à quoi ils sont destinés.

Dans notre monde d’aujourd’hui, nous som­mes tous des rois mages. Alors nous autres qui som­mes l’Église, nous sommes les rois mages en marche vers la Jérusalem éternelle, attirés par la splendeur de la présence de Dieu, sans rien abandonner de toutes les richesses et de tous les trésors du monde, mais nous savons que là n’est pas le sens définitif de notre vie, ni ses valeurs ultimes et essentielles. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille mépriser cela, l’abandonner, le laisser aux païens de Babel. Les rois mages ont emporté tous leurs trésors, ils ont emmagasiné tout leur savoir, ils n’ont rien abandonné, ils sont partis avec, pour le déposer aux pieds du Seigneur signifiant ainsi que si eux sont vraiment rois de la création, comme Dieu le leur avait dit aux premiers jours du monde, ils s’agenouillent devant Dieu qui est le roi. Ce geste de déposer tous les trésors devant le Christ, c’est tout simplement un geste d’homme qui avec tous ses trésors, tout son savoir, toutes ses connais­sances, reconnaît qu’il n’est pas Dieu, qu’il n’est pas le roi unique du monde, qu’il se soumet à un ordre du monde qu’il ne crée lui-même, mais dans lequel il doit entrer pour devenir vraiment ce qu’il est : servi­teur de Dieu, en soumettant le monde, en se dévelop­pant pour son bien.

L’Église est déjà inscrite réellement dans la marche des rois mages vers Bethléem. L’Église mar­che dans les ténèbres du monde : l’Église a aban­donné et elle doit, chaque jour, abandonner l’illusion de Babel, en ce sens où l’homme ne peut pas se cons­truire seul, car elle sait, de par l’expérience humaine que l’humanité ne peut être qu’humaine, autrement elle devient infra-humaine : que l’humanité sans Dieu n’est pas la véritable humanité, que le sens même de ce que nous sommes, nous ne le trouvons pas au bout de nos télescopes, ou à la fin de nos additions, ou à l’ultime pointe de nos recherches scientifiques, mais qu’on le trouve justement à l’intérieur même de tout cela comme une question, une interrogation, une atti­rance. Car il y a dans tout cela une autre présence qui n’est pas de la terre et qui nous est signifiée par un signe qui vient du ciel, l’Incarnation même du Fils de Dieu dans notre chair humaine.

L’Église c’est l’Église des rois mages, ce peuple que nous sommes, en marche permanente vers Jérusalem, nous réjouissant déjà de ce que nous cher­chons, nous réjouissant déjà avant même d’avoir vu Dieu, car l’étoile de l’Incarnation brille déjà en nous et nous réjouit. En ce jour, au-delà de notre mort, nous déposerons aux pieds de Dieu toutes nos riches­ses, tout ce que nous aurons découvert et aimé en cette vie, pour l’adorer éternellement. Mais en atten­dant, frères et sœurs, nous ne pouvons pas être une Église en marche vers Jérusalem, isolée du reste du monde. Car si nous sommes cette procession, à la suite des mages, de l’humanité qui marche vers sa véritable identité, nous ne pouvons pas en vérité le vivre tout seul. Et nous sommes appelés à être pour les païens d’aujourd’hui, pour ces hommes que j’évoquais tout à l’heure et qui sont plus proches de Babel que de Bethléem, nous devons être les annon­ciateurs du sens de la vie, nous devons leur dire qu’à travers tout ce qu’ils cherchent, tout ce qu’ils connais­sent, et que nous apprécions et aimons, et dont nous nous servons, il y a autre chose : Dieu qui les cherche, Dieu qui les attend. L’avenir de l’Église, il est là. L’avenir de l’Église est dans cette possibilité qu’elle a reçue de son Seigneur de pouvoir dire, et elle seule peut le dire au monde d’aujourd’hui que toute sa ri­chesse, tout son trésor de connaissance, c’est absolu­ment fabuleux et bon, mais que cela ne pourra jamais remplacer l’essentiel qui est un visage d’Enfant dans la chair humaine. Voyez-vous, il faut vraiment dans ce temps où les ténèbres semblent alourdir le cœur des hommes, et où nous-mêmes, nous recentrions vers la lumière qui vient de Jérusalem et de Bethléem, nous puissions savoir, de façon plus convaincue et plus convaincante, que nous sommes chargés de mis­sion dans ce monde, que l’Église est missionnaire dans ce monde païen d’aujourd’hui, pour lui annon­cer, non pas qu’il est mauvais, non pas que la techni­que est immorale, non pas que le diable est dans l’argent, mais que tout cela ne peut être géré, non pas pour lui-même, mais pour nous conduire vers Dieu.

Alors je crois vraiment, peut-être aujourd’hui plus que jamais, l’Église n’est pas en faillite. L’Église porte en elle l’avenir du monde, l’avenir de chaque homme, le salut du monde parce qu’elle l’a reçu dans la chair humaine et qu’elle l’a célébré dans l’Incarnation du Christ. L’Église d’aujourd’hui n’a pas seulement quelques chances de survie dans le monde moderne, elle est l’unique chance, ou plutôt la grâce pour le monde moderne d’une vie véritable Babel, c’est le monde des hommes sans Dieu. Be­thléem c’est Dieu dans le monde des hommes. En conséquence, l’Église peut aujourd’hui assurer le seul avenir du monde, sa seule vie, parce qu’elle lui révèle sa véritable identité et sa véritable destinée, non plus la division de Babel, mais la communion de tous les hommes scellée dans la reconnaissance, l’amour et l’adoration de Dieu.

 

AMEN

 

 

 
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