AU FIL DES HOMELIES

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ILS S'EN ALLÈRENT CHEZ EUX PAR UN AUTRE CHEMIN

Is 60, 1-6 ; Ep 3, 2-3a.4-9 ; Mt 2, 1-12
Epiphanie - année B (dimanche 3 janvier 1988)
Homélie du frère Michel MORIN


Les mages offrant leurs présents

 

"Ils s'en allèrent chez eux par un autre chemin". Frères et sœurs, au terme de ces célébrations de la naissance et de la manifestation du Christ, allez-vous, allons-nous rentrer chez nous par un autre chemin ? Il ne s'agit pas bien sûr ici d'abord d'un chemin géographique, conséquence d'un certain nombre de circonstances propres à la situation du roi Hérode à Jérusalem, il ne s'agit pas non plus pour nous d'un certain nombre de changements humains ou sociaux dans notre vie. Pourtant, on peut évoquer cet autre chemin que les mages ont pris, pourquoi ? parce qu'on ne rencontre pas la face de Dieu sans que cela ouvre en nous quelque chose de nouveau, un chemin nouveau, un chemin que nous ne connaissons pas, que nous ne pouvions pas deviner, un chemin que nous ne pourrions pas imaginer, ni mesurer parce que ce n'est pas notre chemin, ce n'est pas celui que nous allons nous-mêmes parcourir, tracer. Cet autre chemin c'est celui de Dieu dans notre chair d'homme, c'est celui du Christ dans notre vie, c'est ce chemin de salut, de paix, de réconciliation et de vie éternelle que le Christ dans la chair de l'homme, que Dieu prenant corps humain, vient ouvrir et tracer.

Pour évoquer cela de façon plus concrète, pour vous permettre de trouver vous-mêmes, dans votre propre vie ce chemin de Dieu en vous, qui est beaucoup plus important que le chemin que vous-mêmes essayez de faire dans toutes les conjonctures et les circonstances de votre propre vie, je voudrais simplement évoquer une image que je prends d'ailleurs de la Bible : c'est une histoire d'oiseau. Au livre du Deutéronome, il est dit cette très belle chose que l'aigle, pour apprendre à ses petits à voler, vole au-dessus du nid ! Et cependant, nous le savons, chaque oiseau a dans ses ailes, dès qu'il vient au monde, son propre chemin. L'oiseau porte dans ses ailes son chemin. Mais il faut qu'il apprenne à voler. Et l'aigle n'apprend pas à voler à ses petits en leur faisant un dessin ou une démonstration du mécanisme de leurs ailes, en leur faisant une théorie sur le ciel, sur les mouvements, sur les courants d'air. Il leur ap­prend à voler en volant au-dessus d'eux.

Je crois qu'en définitive ce que nous célébrons depuis quelques jours, c'est ce Christ qui est venu dans notre race, qui est de notre chair, qui a connu tout de notre vie, de votre vie, qui est au-dessus de ce nid de notre vie comme un aigle qui vole, pour nous apprendre nous-mêmes à voler, c'est-à-dire pour que nous puissions entrer dans le mouvement même de sa vie qui n'est autre que l'amour qu'Il reçoit du Père dans la communion de l'Esprit. Le Christ en sa manifestation vient apprendre aux hommes ce qu'ils ne savent plus faire depuis qu'ils sont tombés dans le péché. Et pourtant, comme le disait le poète, ils ont des ailes de géant qui, pour l'instant, les empêchent de marcher, et ces ailes de géant c'est ce que le Christ vient nous apprendre à déployer pour que nous puissions prendre vraiment notre essor au-delà, ou plus exactement à l'intérieur même de nos chemins si tortueux, si douloureux, si difficiles de notre vie personnelle, de notre vie collective et de l'humanité à travers son histoire.

Et ceci est déjà contenu dans cet épisode des mages, car pour qu'il y ait un chemin, il faut qu'il y ait deux côtés à ce chemin. C'est la meilleure façon d'arriver au but sans trop se perdre sur les à-côtés. Dans cet épisode que nous venons d'entendre, que nous connaissons bien, ces deux côtés sont suggérés. D'abord il y a la présence du Christ qu'ils viennent adorer. L'adoration, la reconnaissance du Christ comme sauveur au cœur même de notre vie, de notre propre chair, si tant est que nous pensons qu'il nous faut être sauvés, la reconnaissance de ce Christ entraîne de notre part cette prosternation d'adoration. Il n'y a pas de vie chrétienne sans cela. Et le deuxième aspect, la deuxième bordure du chemin, c'est l'annonce du Christ, sa manifestation, c'est le fait que ce Christ qui vient dans la chair humaine a en Lui cet immense désir qui le portera jusqu'à l'extrême de la douleur, d'être manifesté à tous les hommes, non pas pour venir les rejoindre, mais pour que les hommes découvrent un jour qu'ils portent dans leur propre chair, depuis la fête de Noël, le mystère même de l'Incarnation. La fête de l'Epiphanie est cette célébration dans laquelle nous est tracé de façon extrêmement précise ce chemin nouveau que tous nous avons à prendre, non pas à prendre une fois pour toutes, mais à prendre chaque jour, à prendre en chaque circonstance. Car tout épisode de l'évangile comme celui que nous venons de lire contient l'ensemble de tous les évènements de notre vie, ceux que nous vivons quotidiennement, régulièrement, ceux qui vont, ceux qui viennent. L'adoration des mages, la manifestation du Christ à ces nations païennes, l'adoration et l'annonce de l'évangile sont les deux bordures de ce chemin que nous avons à prendre à chaque fois que nous célébrons le Seigneur au cours de l'année liturgique, et l'année liturgique c'est notre propre vie. Pour cela il faut bien sûr regarder l'aigle qui vole au-dessus de nous, regarder ce Fils de Dieu qui est descendu du ciel, qui est homme et qui est Dieu, et parce qu'Il est Dieu, Il peut nous apprendre, et Lui seul, à être hommes, c'est-à-dire à vivre dans le mouvement même, dans le vent, dans l'Esprit de Dieu.

Alors il faudrait que ces nouvelles fêtes de Noël, cette nouvelle Épiphanie, ce soit vraiment pour chacun d'entre nous cette reprise où nous allons retourner chez nous, au plus profond de notre cœur, à l'intérieur même de tout ce que nous vivons, par un autre chemin, non pas celui que nous allons tracer, non pas celui que nous allons trouver avec toutes nos boussoles bien souvent déréglées, mais parce qu'il y a au cœur même de notre chair, parce qu'il y a au plus profond de nos fibres humaines, la présence active de Dieu. Et cela c'est vrai pour nous, chrétiens, et nous le savons, et nous essayons tant bien que mal, parfois, peut-être mieux que mal, nous essayons de le vivre à travers toutes les circonstances.

Mais la fête de l'Épiphanie nous signifie aussi que ce que nous croyons, ce que nous vivons, ce Dieu que nous aimons et que nous chantons et en qui nous avons mis toutes nos raisons de vivre, en définitive, Il est tout autant présent dans le cœur de ceux qui ne croient pas. L'annonce de l'évangile aux païens aujourd'hui, consiste peut-être en définitive à faire en sorte que les hommes découvrent non pas notre Dieu, mais ce même Dieu qui est en eux et qui vit dans leur cœur de façon cachée, de façon voilée, dans les ténèbres de leur ignorance, de leur indifférence ou de leur insouciance. Et je ne vois pas comment, aujourd'hui comme hier, comme demain, un chrétien pourrait ne pas sentir, parfois avec douleur, combien les hommes sont loin de ce Dieu qui s'est fait si proche d'eux. Nous sommes partis par un autre chemin, ce chemin a deux côtés qu'il nous faut suivre et dont il ne faut jamais s'écarter, comme dit le livre du Deutéronome : "marche devant sans jamais t'écarter ni à gauche, ni à droite". Cela veut dire : "suis ce que le Fils de l'Homme a tracé dans ton cœur, ce que Lui-même a inscrit dans tes ailes, ce chemin de l'adoration qui ne peut pas être autre chose que le chemin de l'annonce de l'évangile aux hommes d'aujourd'hui".

L'Église qui est l'extension, la révélation aujourd'hui du mystère de l'Incarnation pour tous les hommes de ce temps, doit porter ce message et ne doit vivre que de cela. Tout le reste c'est de l'intendance, ça suit ou ça ne suit pas, à la limite peu importe. Et nous sommes parfois beaucoup trop occupés par notre propre vie, notre propre sainteté, notre propre conversion. Or si les mages sont trois, c'est pour nous signifier que dans la vie chrétienne nous ne sommes jamais seuls ni à reconnaître le Christ, ni à l'adorer, ni même à l'annoncer, et que nous faisons partie, par une solidarité profonde, d'une humanité qui n'a pas d'autre soif que d'être rassasiée de cette eau vive qui est déjà au plus profond de son cœur et qui n'a qu'un désir c'est de jaillir pour rafraîchir, pour faire vivre, pour imprégner chacun d'entre nous et tous ceux avec qui nous vivons. Il ne faut pas, se bercer d'illusion, il ne faut pas se bercer d'imagination, nous n'avons pas à réaliser aujourd'hui tout ce qui sera achevé à la fin du monde, mais nous avons l'infime devoir d'adorer ce Christ présent en nous et en même temps de l'annoncer. Une adoration sans mission, c'est de la religion privatisée ; une mission sans adoration c'est de la propagande religieuse.

La fête de l'Épiphanie nous invite à marcher droit sur ce chemin que le Christ nous a tracé et qui est inscrit dans nos ailes, comme le chemin des oiseaux est inscrit dans leurs ailes, à condition que nous prenions comme chef de file, comme modèle, comme ami intime, cet aigle qui vole au-dessus de nous pour nous apprendre à voler. Alors ensemble avec tous nos frères les hommes d'aujourd'hui, qu'ils le sachent ou qu'ils ne le sachent pas, nous serons un jour, comme le dit saint Paul dans la première épître aux Thessaloniciens, emportés dans les airs sur les nuées à la rencontre du Christ quand Il viendra.

 

AMEN

 

 

 
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