AU FIL DES HOMELIES

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L'ÉGLISE POUR LES HOMMES : L'AMOUR ET L'EXISTENCE

Is 60, 1-6 ; Ep 3, 2-3a.4-9 ; Mt 2, 1-12
Epiphanie - année C (dimanche 8 janvier 1989)
Homélie du frère Michel MORIN


Saint Jean de Malte : Épiphanie 2010

 

Ce matin, profitant de la fraîcheur d'avant l'au­rore, alors qu'il y avait encore dans le ciel d'Aix quelques étoiles, je relisais de façon tout à fait gratuite quelques versets d'une pièce de Paul Claudel "Le Père humilié". J'y ai trouvé un thème de sermon, mais le sujet est tellement riche que je vais me permettre de vous le présenter en trois fois. Voici cette trilogie elle va porter sur une réflexion d'actualité : l'Église et les hommes d'aujourd'hui. Ce matin, le premier aspect, je l'intitule : "l'amour et l'existence". Puis dans une prochaine homélie, j'évo­querai dans la relation de l'Église et du monde : "le personnage et le visage". Enfin si votre patience dure encore, "l'extase et la révolte".

Pourquoi développer en ces mois une ré­flexion, spirituelle j'entends, c'est mon propos bien sûr, entre l'Église et le monde ? parce que les anniver­saires que nous rappellent notre histoire d'abord ne sont pas à mépriser, et ensuite doivent être pour nous l'occasion d'un approfondissement et d'une compré­hension plus fine de ce que nous sommes, nous, l'Église de Dieu, dans et pour la société contempo­raine. Mais aussi parce que dans l'information récente il y a eu quelques turbulences médiatiques entre la société et l'Église, au moins aux niveaux des autorités ecclésiales. Il faut, je crois, essayer ensemble de me­surer au-delà des palabres ou des images qui nous sommes dans cette société française d'aujourd'hui, puisque c'est là que nous vivons, ne parlons pas pour l'instant des tropiques. Paul Claudel est le personnage tout à fait indiqué pour nous aider à réfléchir. Il fut à la fois chrétien, laïc, n'est-ce pas un honneur et un signe que le plus grand théologien du salut en ce vingtième siècle fut un laïc (nous autres clercs ne devrions nous nous en souvenir davantage) diplomate il nous permet de mieux comprendre tout ce lien inté­rieur et indissoluble entre la foi, l'Église et le monde.

"Le père humilié" se passe au dix-neuvième siècle, traitant justement des relations de l'Église et de la société française, puisque parmi les personnages il y a le pape Pie X et l'ambassadeur de France auprès du saint Siège. Mais ce n'est pas ceux-ci que je vou­drais invoquer, mais deux autres. Le premier s'appelle Orian, nom symbolique tout indiqué pour cette fête de l'Epiphanie, il dialogue avec le pape Pie X, et dans sa méditation, comme sous l'autorité du pontife, il réflé­chit sur l'étrangeté déconcertante d'une rencontre avec une femme, Pensée, (c'est très beau), Pensée de Cou­fontaine, Coufontaine : la fontaine coûteuse, exi­geante des eaux baptismales, où va être plongée So­phie dans quelques instants. Orian évoque sa ren­contre avec Pensée de Coufontaine sous les yeux du pontife : "tout cela qu'il y avait en moi et que je ne connaissais pas, à mesure qu'elle parlait, tout cela qui fournissait en moi comme de la musique. Ce n'est pas drôle qu'à la vue d'un si beau visage, sans que je sache comment, quelque chose en moi qui se soit mis à chanter. Toute une partie de moi-même dont je croyais qu'elle n'existait pas parce que j'étais occupé ailleurs et que je n'y pensais pas. Ah Dieu, elle existe, elle vit terriblement".

Frères et sœurs, ces mots du personnage de Claudel désignent exactement et précisément ce que doit être la Parole de l'Église dans le monde de ce temps. L'Église, personnifiée sous le visage d'une femme, c'est chacun d'entre nous, personnellement et tous ensemble qu'avons-nous à faire dans le monde de ce temps où nous vivons ? être un regard de tendresse, un visage de sourire, une parole d'espé­rance, pourquoi? pour que le monde d'aujourd'hui existe, que les hommes qui nous entourent, qui sont occupés ailleurs à des choses légitimes, puissent sa­voir pourquoi ils existent, pour que cette existence trop ignorée, plus profonde que la surface de leur vie, puisse les faire grandir. Cette existence vient de Dieu, car l'homme n'est pas né de père inconnu. Dieu en son dessein créateur a inscrit dans l'existence du monde et de l'humanité de ce temps, une force, une énergie qui doit le conduire à devenir ce qu'il doit être, en mani­festant à sa conscience ce qu'il est profondément en lui-même, devant Dieu son Créateur, pour découvrir qu'il existe, l'amour d'une femme lui est donné. Elle s'appelle l'Église. Votre amour pour les hommes et la société de ce temps devient ainsi la condition sine qua non de sa promotion dans l'existence humaine, de plus en plus vraiment humaine. Je pourrais m'arrêter là. Tout est dit, mais en disant ceci je vous rappelle que ce n'est pas les déclarations publiques, si justes soient-elles, ni les débats d'idées, si retentissants soient-ils, ni à plus forte raison les polémiques et les atermoie­ments cléricaux qui font et feront que le monde existe, c'est la capacité de votre amour en l'aimant tel qu'il est, tel qu'il se présente, tel qu'il vit. Nous sommes dans les ténèbres d'un monde en marche, en marche comme les mages, Église nous sommes une étoile de la tendresse, un éclat de la sagesse, un signe d'espé­rance pour que l'homme perdu retrouve son chemin, ce chemin nous le connaissons, nous l'avons célébré, nous nous en sommes réjouis au plus profond de notre cœur, c'est celui de l'adoration du Dieu Vivant, Créa­teur et Incarné pour le monde dans le signe d'un En­fant qui est frère et lumière de tout homme venant en ce monde. Voilà l'essentiel auquel il faut sans cesse revenir, voilà la première et nécessaire définition inté­rieure que l'Église d'aujourd'hui, et d'abord en France, doit vivre et accomplir, doit célébrer une épiphanie de proximité attentive et affective qui fait mieux exister l'autre, quel qu'il soit ou vive. Nous n'avons pas à nous plaindre du monde, encore moins à mépriser ou à dénier ce monde, Dieu l'aime parce qu'Il l'a créé, Dieu lui a donné la force d'exister, mais cette force d'existence doit être engendrée et accouchée par l'amour de l'Église pour lui. Ceci est inscrit en lettres ineffaçables dans la logique chrétienne de l'Incarna­tion du Fils dont nous vivons par notre grâce baptis­male.

Mais il y a un deuxième aspect, pendant que ce personnage de Claudel médite sur cette existence terriblement nouvelle qu'il sent monter en lui, la femme rencontrée, Pensée de Coufontaine, découvre dans son cœur une chose identique, elle nous l'ap­prend ainsi : "on dit qu'il n'y a pas d'âme qui ait été faite ailleurs que dans une vue et dans un rapport mystérieusement avec d'autres. Mais nous deux, c'est plus encore que cela, toi à mesure que tu parles, j'existe, une même chose répondant en deux person­nes". Les hommes vont connaître la profondeur de leur existence qu'ils cherchent avec angoisse et peine, souvent avec désespérance, ils vont retrouver le sens de vie grâce à la parole tendre, jamais condamnatrice, toujours consolatrice et confiante de l'Église. Mais l'Église n'est pas uniquement faite pour parler, sa pa­role ne doit pas être monologale, elle doit s'inscrire dans un dialogue vrai avec le monde d'aujourd'hui et avec les hommes, dans ce dialogue va s'établir la communion : "à mesure que tu parles, j'existe", pour­quoi ? parce que l'Église n'existera parfaitement que lorsque tous les hommes seront librement entrés dans ce dialogue qu'Elle-même entre tient avec son Sei­gneur. Nous chrétiens, nous n'existerons comme Église de ce temps que si nous sommes assez sympa­thiques au monde qui nous entoure, jusqu'à avoir l'au­dace de croire que nous avons besoin de ce monde pour exister, croire que l'Église ne peut être le corps du Christ que lorsque se sera unie à elle toute parole d'homme, toute espérance d'homme, toute soif d'homme, toute mort et toute souffrance d'homme, nous sommes inscrits dans un consentement, dans un partage ou de deux âmes : celle de l'Église et celle du monde, il ne doit y avoir qu'un cœur qui engendre la vie du Fils de Dieu.

Frères et sœurs, ces quelques réflexions sont essentielles à notre disposition de chrétiens aujour­d'hui dans le monde, dans la société française qui est la nôtre. Nous sommes atteints d'un pessimisme inadmissible, nous sommes pécheurs d'un regard trop ténébreux sur ce monde, cela ne peut jamais être di­gne du regard que Dieu pose sur ce même monde. Nous sommes atteints d'une espèce de désespérance qui n'est pas de l'ordre de la création et de la Ré­demption, car si Dieu avait désespéré du monde vous ne seriez pas là et moi non plus, parce qu'il n'y aurait pas eu l'Incarnation du Fils pour le salut des hommes et sa croix en son sang versé pour la multitude de vos péchés et le péché de la multitude. Il faut croire que dans le cœur de chaque homme, et des plus proches de vous, comme dans notre cœur, il y a une attente, une espérance, il y a une force qui doit nous attirer les uns vers les autres pour établir cette communion qui vient de Dieu. Il faut avoir la hardiesse de croire que le cœur de tout homme contient plus d'une étoile ca­pable de nous guider ensemble vers ce Dieu qui nous fait exister ensemble. Ainsi, comme pour Orian et Pensée de Coufontaine, alors que tout semble les dé­tourner l'un de l'autre, et n'est-ce pas ainsi que nous percevons l'Église et notre société, alors que tout semble les détourner l'un de l'autre, "il a suffi d'un peu de chose pour faire entre eux quelque chose d'inou­bliable". Et quoi ? Paul Claudel, le théologien du sa­lut répond par la bouche de Pensée : "il y a tout un peuple avec moi qui a besoin de vous", le peuple de l'Église qui a besoin des hommes pour être l'Église totale, mais à côté d'elle, l'homme lui dit, par la bou­che d'Orian cette parole, celle de l'attente de chaque homme qui vous entoure "et moi je n'ai besoin d'autre chose que de la Joie".

 

AMEN

 

 

 
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