AU FIL DES HOMELIES

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LA VÉRITABLE UNIVERSALITÉ DE L'AMOUR DE DIEU

Is 60, 1-6 ; Ep 3, 2-3a.4-9 ; Mt 2, 1-12
Epiphanie - année A (dimanche 7 janvier 1990)
Homélie du frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, cette fête de l'Épiphanie est la fête de la manifestation de Dieu parmi les hommes. Il est tout à fait caractéristique de cette fête, que l'épisode de l'adoration des mages choisi par l'Église nous manifeste de façon très claire l'universalité du salut. En effet, ces mages qu'on ap­pelle quelquefois les rois mages, qui étaient en tout cas venus d'Orient, étaient donc des païens, n'apparte­naient pas au peuple d'Israël et, par suite, cette mani­festation de Dieu naissant, apparaissant parmi les hommes, se fait à toutes les nations, pas seulement comme on aurait pu s'y attendre au peuple d'Israël, mais à tous les peuples, à tous les peuples païens aussi bien qu'au peuple élu, choisi par Dieu. C'est donc une manifestation universelle et dès le départ de l'évan­gile, cette fête nous oriente très explicitement vers l'universalité du message évangélique, du message apporté par Jésus.

Cette universalité, le fait que tous les hommes de toutes les races, de toutes les langues, de tous les peuples, soient appelés au salut, cette universalité nous semble, à nous chrétiens du vingtième siècle, aller de soi et elle nous semble une caractéristique tout à fait normale et naturelle du salut apporté par Jésus. En réalité, pour les juifs qui avaient été choisis par Dieu en Abraham, dès l'origine de l'histoire du salut, pour les juifs qui étaient le peuple de Dieu, le peuple élu, cette universalité n'était pas absolument évidente, elle était même comme une sorte de boule­versement. Pourquoi Dieu les avait-Il choisis si fina­lement n'importe quel peuple, n'importe quel homme pouvait être sauvé aussi bien qu'Israël ? Vous l'avez entendu, il y a seulement un instant, dans l'épître aux Ephésiens, saint Paul proclame que le mystère que Dieu avait caché, avait tenu secret depuis le commen­cement du monde, c'est que les païens, tout comme Israël, étaient appelés au même héritage, à la même promesse, au même salut, à la même rencontre avec Dieu.

A vrai dire, frères et sœurs, si l'universalité du salut nous est si évidente et si familière, ce n'est pas tout à fait sans danger, car il n'est pas certain que l'idée que nous nous faisons de l'universalité soit tout à fait juste. La déclaration universelle des droits de l'homme célébrée comme le plus beau cadeau de la Révolution Française, et, plus encore, les habitudes de pensée qui sont induites en nos esprits par la presse et la télévision qui nous mettent au courant de tous les événements du monde qu'ils se passent au Cambodge, en Iran, en Afrique ou en Amérique du Nord ou du Sud, et ceci de façon immédiate, puisque instantanée, sans que nous ayons même le temps de nous familia­riser avec les hommes que nous voyons tout à coup apparaître sur l'écran de télévision, dont nous connaissons tous les malheurs et les épreuves, les cataclysmes qui les écrasent, les guerres qui les déchi­rent, tous ces événements qui nous sont immédiate­ment donnés, sans aucune préparation ni de l'esprit, ni du cœur, risquent de nous donner de l'universalisme, universalisme de l'humanité, de notre communion avec les hommes d'abord et aussi universalisme du salut, de la foi apportée par Jésus-Christ, une idée qui n'est peut-être pas tout à fait exacte.

Pour nous, il va de soi que nous devons aimer tous les hommes, mais bien souvent cette idée d'un amour universel risque de se diluer dans une philan­thropie un peu générale et vague. Réfléchissons un instant sur nos façons de réagir. Nous voyons à la télévision tel événement bouleversant comme par exemple les tremblements de terre qui ont ravagé ces dernières années l'Algérie, l'Italie du Sud ou l'Armé­nie ou la Californie, et nous sommes émus parce que nous voyons des hommes qui ont tout perdu, d'autres dont la vie est brutalement arrêtée, nous voyons des familles qui ne possèdent plus rien, des enfants or­phelins, abandonnés. Nous sommes émus, et puis le lendemain la même télévision va nous montrer un autre événement qui va chasser, comme un clou chasse l'autre, dans notre esprit et dans notre cœur, l'émotion suscitée par l'évènement précédent. Et nous allons ainsi d'émotion en émotion finalement toutes aussi superficielles les unes que les autres, engageant tout aussi peu notre cœur et notre vie. Et puis le train-train quotidien continue, et au fond ces informations qui s'accumulent finissent par s'émousser dans leur acuité. L'universalité ainsi conçue risque fort de n'être qu'une teinture de notre esprit qui ne pénètre pas pro­fondément notre cœur. Et nous risquons d'appeler amour de tous les hommes ce qui n'est qu'une sorte de générale solidarité avec eux qui en définitive ne mo­bilise pas véritablement nos énergies, à commencer par nos énergies affectives. Nous le voyons bien, le mot "aimer" employé dans un sens aussi général et banal n'a pas le même sens que quand nous em­ployons le mot "aimer" au sens fort, quand il s'agit d'être amoureux, d'être passionnément épris de quel­qu'un. Nous ne sommes pas passionnément épris de tous les hommes. C'est d'ailleurs tout à fait impossi­ble.

Alors nous risquons fort d'imaginer l'amour universel de Dieu pour tous les hommes à l'image de ces sentiments philanthropiques un peu généraux que nous avons dans notre cœur. Or le mystère propre de l'amour de Dieu, c'est que Dieu est passionnément amoureux de chacun d'entre nous. La caractéristique de l'amour de Dieu, sa transcendance sans commune mesure avec tout autre amour, ce en quoi Il se distin­gue radicalement de notre façon d'aimer à nous autres, hommes, créatures, êtres limités, circonscrits, la ca­ractéristique propre de Dieu, ce n'est pas que du haut de son ciel, Il jetterait un regard plus ou moins bénis­seur ou bienveillant ou paternel sur cette immense multitude de fourmis que représente l'humanité à tra­vers tous les continents et tous les siècles. Mais c'est que Dieu peut, Il est capable d'aimer tous et chacun d'entre nous comme si chacun était unique au monde. Nous autres, nous sommes capables d'aimer comme uniques au monde, une, deux, dix personnes peut-être, et puis les autres font partie du décor, y compris du décor affectif qui nous fera pleurer tel ou tel jour. Mais, ne nous faisons pas d'illusions, les autres font seulement partie du décor et nous les regardons de façon globale et générale. Et l'intensité de notre capa­cité d'aimer varie en proportion inverse de l'extension de l'amour que nous portons aux autres. Plus nous aimons de monde, plus nous les aimons d'une façon globale et générale. Plus nous aimons intensément, plus le faisceau de notre amour se focalise et se réduit sur un nombre restreint de personnes. C'est le propre de Dieu de pouvoir aimer avec une intensité absolue, infinie, non pas une, deux ou dix personnes, mais tous les êtres qu'Il a créés C'est cela l'immensité, l'infinité du cœur de Dieu.

Alors quand Dieu aime les hommes, Il ne veut pas que nous nous trompions sur cet amour. Quand Dieu nous révèle le secret le plus profond de son cœur qui est le secret le plus profond de notre vie, Il veut que nous comprenions qu'Il nous aime pas­sionnément, qu'Il nous aime à la folie, qu'Il nous aime comme unique au monde. Et c'est pourquoi Dieu ne révèle son amour que dans une relation personnelle, chaque fois unique. C'est la raison pour laquelle Dieu a choisi d'abord un homme pour qu'il soit son ami, son intime, pour qu'il soit infiniment proche de son cœur. Il a choisi Abraham. Et si Dieu a choisi le peu­ple d'Israël, c'est parce que le peuple d'Israël, ce sont les enfants d'Abraham, les enfants de son ami. On ne peut pas être l'ami de quelqu'un sans aimer par conta­gion, si je puis dire, tous les proches de cet ami. Dieu a aimé Abraham, Il a révélé à Abraham et, par Abra­ham, à tous les hommes qu'Il aimait cet homme-là comme un ami, avec une profondeur insoupçonnable. Et Il a aimé tout le peuple d'Israël parce que c'étaient les descendants d'Abraham. Voilà ce que Dieu a d'abord voulu nous faire comprendre, que son amour était un amour personnel, un amour qui n'avait rien de général, rien de vague, rien de global, rien de philan­thropique, un amour qui était un amour passionné, unique en son genre, qui ne se rééditait pas à plusieurs exemplaires, qui était seul de son espèce.

Et si Dieu a aimé ainsi Abraham, et si Dieu a aimé ainsi tous les enfants d'Abraham et le peuple d'Israël, ce n'était pas pour se limiter au seul Abra­ham, à un seul ami, ce n'était pas pour se limiter au seul peuple d'Israël. Cela, les faux dieux en étaient capables. Et d'avoir un ami, nous en sommes tous capables. Mais Dieu voulait révéler ainsi que son amour était de cette profondeur et de cette intensité pour que, petit à petit, par voie de conséquence, par une augmentation inouïe de sa Révélation, Dieu fasse comprendre à tous les peuples, à toutes les nations, à tous les hommes, un par un, à chacun d'entre nous que nous étions aimés comme Abraham, que tous les peuples étaient aimés comme le peuple d'Israël. Mais si Dieu avait commencé par une déclaration universelle des droits de l'homme, par une déclaration universelle de sa philanthropie pour tous les hommes, personne n'aurait jamais compris de quoi il s'agissait, tout le monde aurait interprété cela à la manière qui est la nôtre, et nous aurions dilué l'amour de Dieu dans une sorte de généralité vague.

Je me rends compte, en préparant des couples de fiancés au mariage, qu'une des choses les plus dif­ficiles à leur faire admettre, c'est de leur faire croire que Dieu les aime personnellement, chacun. Je parle des fiancés qui ne sont pas des piliers de sacristie, comme on dit beaucoup de fiancés viennent se prépa­rer au mariage sans avoir une foi extraordinairement solide et ancrée. Et il faut à cette occasion refaire une grande part de catéchèse. Un des points difficiles est celui-là. Ils veulent bien admettre un Dieu créateur, ils veulent bien admettre un Dieu lointain et infini, mais que Dieu s'occupe de ces individus minimes que nous sommes, que Dieu perde son temps dans nos petites histoires, que Dieu vienne s'occuper de tous ces détails de notre vie quotidienne, cela ne leur semble pas vraisemblable. C'est incompatible avec cette notion générique qu'ils ont d'un Dieu infini. Pour eux "infini", ça veut dire vague. Et je pense que nous risquons tous de tomber dans ce travers si nous n'avons pas expérimenté un jour cette brûlure de l'amour personnel de Dieu pour nous. C'est cela la Révélation de l'évangile non pas seulement que Dieu vient sauver tous les peuples, non pas que Dieu s'adresse à tous les païens et à toutes les nations, mais que Dieu s'adresse à tous les peuples, à tous les païens, à toutes les nations, à chacun d'entre nous, personnellement, avec la même intensité qu'Il a mise pour s'adresser à Israël, qu'Il a mise pour s'adresser à Abraham.

Et voilà pourquoi toute notre foi est fondée sur cette relation intime, intérieure, profonde, person­nelle avec Dieu. Il n'y a pas de religion chrétienne en dehors de cette expérience-là. Tout le reste n'est qu'une préparation plus ou moins intellectuelle et vague à cette révélation fondamentale Dieu nous aime d'amour, personnellement, à la folie, chacun comme si nous étions seuls au monde, ce qui n'empêche pas qu'Il aime aussi notre voisin, qu'Il aime aussi cet étranger que nous ne connaissons pas, qu'Il aime aussi tous les autres hommes avec la même folie, la même passion, la même intimité, la même intensité.

C'est dans ce mystère que nous allons maintenant introduire Clément. Le baptême nous plonge symboliquement dans l'eau pour nous plonger dans la vie. L'eau c'est le symbole de la vie. Nous allons le plonger dans la vie, la vie de Dieu, c'est-à-dire dans l'amour de Dieu, c'est-à-dire dans la pré­sence intime de Dieu, c'est-à-dire dans cette folie de tendresse de Dieu pour lui comme pour chacun d'en­tre nous. Alors, si vous le voulez, nous allons entourer cet enfant, entourer ses parents, nous allons nous dire les uns aux autres cet amour infini de Dieu que nous avons un jour ou l'autre expérimenté, je l'espère, cha­cun d'entre nous, que nous devons en tout cas recher­cher, découvrir, qui veut se révéler à nous en ce jour.

 

 

AMEN

 

 
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