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DIEU S'EST MANIFESTÉ : NOUS POUVONS LE CONNAÎTRE

Is 60, 1-6 ; Ep 3, 2-3a.4-9 ; Mt 2, 1-12
Epiphanie - année B (dimanche 6 janvier 1991)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

 

"Ce mystère du Christ n'avait pas été révélé aux hommes des générations passées, mais voici que maintenant, il a été révélé par l'Esprit aux apôtres aux prophètes".

Une des caractéristiques extrêmement pro­fonde de la fin de ce vingtième siècle, est cette atti­tude de recul, de distance et de méfiance vis-à-vis du problème de Dieu, vis-à-vis du problème de l'au-delà et de tout ce qui touche à ce qui n'est pas immédiate­ment accessible à l'expérience quotidienne. Nous ne sommes plus, c'est une chance au temps de l'athéisme un peu combatif et étroit, nous ne sommes plus à l'époque d'un anticléricalisme qui était une haine pro­fonde et aveugle de l'Église. Nous n'en sommes plus à l'époque des combats où il faudrait nier Dieu. Mais tout se passe comme si, dans le monde actuel, l'atti­tude ambiante était devenue ce qu'on appelle d'un mot un peu savant : l'agnosticisme c'est-à-dire "Dieu ? je ne sais pas trop. Dieu ? Point d'interrogation ?" Et, ce qui me paraît le plus étrange actuellement dans cette attitude, c'est qu'elle n'est pas une position de paresse comme si l'on disait : "Au fond toutes ces choses-là sont beaucoup trop compliquées, il suffit d'avoir son permis de conduire, son baccalauréat et deux ou trois années supplémentaires d'études pour pouvoir s'en tirer dans la vie, et le reste on verra bien plus tard". Non, ce n'est pas un agnosticisme de pa­resse qui est dans le cœur de beaucoup de nos contemporains, c'est un agnosticisme dans lequel fi­nalement c'est la prudence et la méfiance qui domi­nent, comme si on se disait : "Ce que Dieu veut on ne le sait pas trop, on s'est tellement avancé en ce do­maine, on a tellement dit de bêtises sur la providence ! On a tellement cherché de justifications du mal, et tellement voulu tout expliquer par des raisons qui s'enchaînaient les unes après les autres et par des décrets éternels de Dieu que, maintenant, on ne va pas s'aventurer sur ce terrain miné ..." Et avouez honnêtement que ce type d'agnosticisme par prudence et par méfiance, il nous guette tous, et nous-mêmes au premier rang. Aucun d'entre nous n'est à l'abri de cette tentation-là.

Le fait de ne plus vouloir affirmer, de ne plus "oser" dire, de ne plus vouloir trop expliquer par des raisons étrangères au monde le cours du monde et des choses, c'est une tentation à laquelle nous succom­bons quotidiennement. Et chaque fois qu'on nous donne des explications de cet ordre-là, nous faisons le dos rond en nous disant : "Oh ! celui-là, il a bien de la chance d'y croire, moi aussi j'essaie d'être croyant, mais je n'en suis pas tout à fait aussi sûr que lui". Oui, bien sûr, Dieu s'est révélé, mais comment être sûr de son plan de sagesse et d'amour sur le monde quand on voit tant de souffrances, tant d'occasions de révolte, tant de douleurs scandaleuses qui nous don­nent envie de couper court à toute explication et de nous replier sur une position de mutisme ?

Or lorsque aujourd'hui nous célébrons le mystère de l'Epiphanie, nous confessons que nous connaissons Dieu et que nous pouvons dire quelque chose sur Dieu. Ceci non pas à partir de nos calculs ou de nos hypothèses, mais parce que Dieu Lui-même, comme nous le disons sans faire attention à ce que cela signifie vraiment, Dieu s'est manifesté. Épi­phanie ou manifestation du Seigneur. Dieu n'est pas simplement une projection du désir des hommes, Dieu n'est pas simplement une construction intellec­tuelle des prêtres et des savants, Dieu c'est d'abord quelqu'un qui a pris l'initiative de se faire connaître et de se manifester.

"Alors que dans les générations passées, Il ne s'était pas révélé, voici que, dans l'Esprit, à nous qui sommes aujourd'hui ses apôtres et ses prophètes, Dieu s'est réellement manifesté", lisions-nous tout à l'heure. Voilà ce que nous croyons et célébrons, voilà ce que nous chantions également au début de cette eucharistie : "Christ manifesté dans la chair, Christ proclamé chez les païens". le Christ n'est pas un dis­cours, le Christ n'est pas une idée, Il est Quelqu'un : Dieu, qui s'est manifesté. Et dès lors, toute cette ré­serve et cette prudence qui consiste à dire : "Je crois bien qu'il y a quelque chose, mais je préfère ne pas trop en parler, ni trop m'avancer sur ce terrain in­connu et apparemment dangereux". Eh bien, voici que tout cela tombe, car nous croyons que Dieu Lui-même s'est manifesté.

Ce qui nous est le plus difficile à annoncer au monde comme chrétiens, c'est le fait que nous som­mes appelés comme homme à connaître Dieu. Non pas simplement à être généreux, non pas à être des témoins d'un amour extraordinaire pour les autres. Cela est, bien entendu, tout à fait nécessaire, mais d'abord et fondamentalement nous sommes appelés à connaître Dieu, et pas simplement à rester dans nos idées ou dans la manière dont nous pouvons nous fabriquer une image cohérente de Dieu pour que "ça colle" avec le déroulement des événement tels que nous les voyons se produire. Ce n'est pas simplement pour nous faire "une certaine idée" de l'histoire à la lumière d'une autre idée qui s'appellerait Dieu.

Mais Dieu Lui-même, en personne, s'est ré­vélé et Dieu Lui-même, en personne, s'est fait connaître, et la manière dont Il s'est fait connaître, et là c'est encore un peu plus difficile à accepter et à croire, mais c'est la vérité, la manière concrète dont Il s'est fait connaître, c'est la chair d'un homme, c'est le Christ, c'est le Verbe Incarné. La chair de Jésus, l'hu­manité de Jésus, l'histoire singulière de Jésus, sont devenues le langage de Dieu aux hommes. Voilà ce que nous croyons : Dieu a parlé, Il a parlé par son Verbe et son Verbe s'est dit dans une chair d'homme, Il s'est manifesté d'une façon extrêmement concrète, une existence humaine, une vie humaine, des actes humains, des paroles humaines de telle sorte que le Christ et son évangile, c'est tout un, sa chair et son sang, c'est tout un, cela nous dit vraiment Dieu. Et quand nous regardons cela, quand nous le contem­plons, nous contemplons réellement Dieu. Voilà ce que nous célébrons en croyant au mystère de la mani­festation de Dieu. Dieu n'est pas une réalité lointaine, cachée, voilée, Dieu est Quelqu'un qui a voulu se dire et se faire connaître. Et si nous employons à tort et à travers le mot : "mystère" pour désigner dans notre pensée quelque chose d'inaccessible et d'inconnaissa­ble, nous avons tort, car "mystère" dit précisément l'articulation de ce qui est visible, tangible, sensible au secret insaisissable de Dieu et le mot "mystère" englobe les deux choses en même temps. Le mystère, c'est Dieu qui nous dépasse totalement, radicalement, mais c'est Dieu aussi qui se donne réellement dans la chair de son Fils.

Voilà pourquoi il y a une dizaine de jours à Noël, nous disions : "Le Verbe s'est fait chair et nous avons vu sa gloire". Car la gloire de Dieu, c'est la chair du Christ. La gloire de Dieu, c'est l'humanité de Jésus. Et nous n'avons plus désormais de moyen plus riche, plus profond, plus beau que de commencer à exercer nos yeux à contempler Dieu que celui qui consiste à partir, comme les mages, à Bethléem pour regarder cet Enfant et l'adorer. Or cette fête de l'Epi­phanie qui nous dit précisément que Dieu est connais­sable tel qu'Il est réellement et non pas simplement à travers une "projection cinématographique" ou des diapositives sur le mur, qu'Il est donc réellement connaissable Lui-même à travers la chair de son Fils. Ce Dieu s'est révélé sur trois registres humains. Et ce sont les trois événements que nous commémorons en trois dimanches, événement qui sont déjà compris dans ce dimanche que nous fêtons.

Le premier registre, c'est le fait que Dieu est accessible à tous les hommes. Ce sont les mages, les mages qui ont eu accès au Verbe de Dieu, au Fils de Dieu à travers un signe cosmique, une étoile, ce qui représente, dans la science et dans la culture de l'épo­que, les connaissances et les moyens de connaissance pour s'approcher des réalités célestes. Or précisément, quand les mages regardent le ciel et qu'ils suivent l'étoile, leur regard vient tomber sur la chair d'un petit Enfant. C'est l'universalité du salut. Le salut, la connaissance réelle de Dieu s'adresse à tout l'homme et à tout homme. L'Epiphanie, c'est la fête de la mani­festation universelle de Dieu, car tout homme, à partir du moment où il laisse son regard se poser sur une étoile, c'est-à-dire où il entreprend cette recherche d'une réalité plus haute, plus grande que lui, tout homme, d'une certaine manière, va être invité à s'avancer vers la crèche de Bethléem. La première manifestation du Christ, c'est la manifestation univer­selle de Dieu.

La deuxième manifestation, c'est le Christ au Jourdain, ce que nous célébrons dimanche prochain, cette même chair glorifiée du Christ s'avance pour se rendre solidaire des pécheurs par le signe du baptême de Jean. Ici Dieu se manifeste à l'homme en tant que cet homme se sait, se reconnaît faillible et pécheur. Là aussi quelle grandeur : Dieu ne se révèle pas d'abord dans un homme, idéal inaccessible, Il se révèle comme Celui qui vient, si je puis dire, à la hauteur de la bassesse de l'homme pécheur. Et c'est alors qu'Il dit à l'homme : "Maintenant tu peux Me contempler face à face, car d'une certaine manière j'ai mesuré l'humi­lité de ma chair aux possibilités de ton regard. Mais c'est toujours bien Moi que tu vois".

Puis la troisième dimension dans laquelle Dieu se manifeste aux hommes, sera célébrée par les noces de Cana, il s'agit de la nuptialité de l'humanité avec son Dieu. Car cette contemplation et cette connaissance est à entendre au sens le plus fort et le plus concret du vocabulaire biblique, la connaissance signifiant l'amour d'un homme et d'une femme. Et donc, la connaissance de Dieu que nous avons décou­verte sur le visage et dans la chair du Christ, est faite pour que nous soyons unis à Dieu d'un amour nuptial et conjugal. Et donc, c'est l'humanité en tant que par la manifestation de son Dieu, elle est appelée à dé­couvrir son existence profonde de nuptialité, de pos­sibilité de rencontrer son Dieu pour en être aimée et pour l'aimer.

Voilà, frères et sœurs, ce que nous célébrons en ce jour, voilà ce que, nous, comme Église aujour­d'hui, nous sommes au milieu du monde, le visage et la chair glorieuse du Christ. Voilà ce que nous avons à manifester, voilà ce que nous avons à vivre et à dé­couvrir. Et si c'est encore, en ce début d'année, le moment et le temps de formuler des vœux les uns aux autres, que nous puissions ensemble, les uns avec les autres, et les uns par les autres, laisser rayonner dans notre cœur et dans notre vie cette chair glorieuse du Christ à nous manifestée pour que nous devenions à notre tour manifestation de Dieu au cœur du monde.

 

 

AMEN