AU FIL DES HOMELIES

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TOUS LES MATINS DU MONDE SONT SANS RETOUR

Is 60, 1-6 ; Ep 3, 2-3a.4-9 ; Mt 2, 1-12
Epiphanie - année C (dimanche 5 janvier 1992)
Homélie du frère Bernard MAITTE


Cette phrase que dit Gérard Depardieu, alias Marin Marais, dans un film qui passe actuel­lement sur les écrans de cinéma aixois et que vous avez peut-être vu ou que vous verrez, cette phrase exprime, je pense, le moment capital qui fait basculer toute la vie de Marin Marais. Le titre du film : Tous les matins du monde, du réalisateur Alain Cornean est amputé de cette deuxième partie qui est "tous les matins du monde sont sans retour".

L'histoire est assez simple, il s'agit d'un cer­tain Monsieur de Sainte Colombe, janséniste, mais surtout musicien, vivant au dix-septième siècle et qui est un artiste et un spécialiste de ce que l'on appelle la viole de gambe, l'ancêtre du violoncelle. Après avoir perdu sa femme, il ne lui reste plus que ses deux fil­les, mais il lui reste surtout la musique. Il va même sacrifier certainement son amour paternel pour se donner entièrement à cette musique, ajouter une sep­tième corde à son instrument pour lui donner, comme on le dit dans le film, des inflexions de voix humaine.

A côté de cela arrive un jeune homme : Marin Marais, plus connu, plus célèbre, qui sera un musicien réputé de la cour de Louis XIV. Et ce musicien réputé comprendra dans la pleine maturité de sa vie qu'il a raté quelque chose. Il fut le disciple de Monsieur de Sainte Colombe, mais pas au même titre et pas sur la même voie dans laquelle s'est engagé Monsieur de Sainte Colombe. C'est pourquoi Marin Marais cons­tatera la justesse de cette phrase que lui avait dite Monsieur de Sainte Colombe : "Vous serez entouré de musique, mais nous ne serez pas musicien". Et à la fin de sa vie, Marin Marais constate qu'il a tout eu : il a eu la gloire, les honneurs, il le dit lui-même : "j'ai eu les sucres, les louis et la honte". Il lui manque quelque chose de fondamental, c'est d'avoir atteint à l'absolu de ce que peut donner la musique, de ce que peut ré­véler l'art : une beauté transcendantale, une sorte plé­nitude qui fait comprendre qu'au-delà d'une maîtrise, qu'au-delà d'une appropriation, qu'au-delà de certaines acquisitions, il y a la grâce d'être entièrement donné à ce que l'on fait.

Monsieur de Sainte Colombe, plus ou moins, dans sa vie le réalise et il ne lui manquera qu'une chose qui se passe à la fin du film, c'est quand Marin Marais cherchant, traquant le secret de ce maître, comprendra avec lui qu'il faut que la musique, que cet art qui a transfiguré presque Monsieur de Sainte Co­lombe, alors que Marin Marais, cet art l'a défiguré, ceci est signifié au niveau des habits. Cet art donc doit devenir, au-delà de la quête de l'absolu, communion. Et c'est quand Monsieur de Sainte Colombe pourra enfin livrer à Marin Marais, non pas le secret, mais le chemin de cette grâce et cet absolu, que Marin Marais pourra comprendre qu'est-ce exactement que l'art, la beauté, et plus encore le don de soi. Ce don de soi, il n a pu peut-être le saisir qu'au moment où Madeleine, une des filles de Monsieur de Sainte Colombe, se donnant entièrement à Marin Marais qui, lui, la dé­laissera, se suicide. Elle n'a plus, elle, d'ambition, elle a donné tout ce qu'elle savait de son père qui lui avait appris la musique, elle l'a donné à Marin Marais, son corps, son art, finalement presque son âme. Et c'est à sa mort que Marin Marais dit : "tous les matins du monde sont sans retour."

Frères et sœurs, excusez-moi de vous avoir peut-être parlé aussi longuement de ce film. Mais je pense que, par rapport à l'évangile, sans vouloir faire un parallèle très précis, il y a quelque chose d'assez semblable dans cette attitude qu'ont les Mages et dans l'attitude d'Hérode. Les Mages venant de l'Orient ont vu l'étoile se lever, l'étoile d'un Roi ; ils ont cherché, venant de très loin, ils ont quêté sur les chemins du désert, sur les chemins des oasis, ils ont quêté l'absolu de ce Roi. Ils ont essayé de percevoir une plus grande clarté que révélait en transparence cette étoile. Pour cela, ils se sont mis en route, ils arrivent à Jérusalem. A l'annonce qu'ils font qu'ils cherchent le Roi des juifs, Jérusalem est en émoi. Puis quand ils ont trouvé le Messie, quand ils ont trouvé le Roi, ils Lui offrent et ils Lui donnent l'or, l'encens et la myrrhe. Ils of­frent l'or pour le Roi, l'encens pour Dieu, la myrrhe pour l'Homme. Ils comprennent que dans cet Enfant, il y a plus, il y a l'absolu. Et ils Lui donnent les pré­sents et ils Lui donnent quelque chose de sensible et de matériel. Mais profondément ils se sont mis en route, ils ont fait un long chemin, ils ont été en quête comme Monsieur de Sainte Colombe, ils ont cherché jusqu'au bout la figure et le visage de ce roi homme et Dieu.

L'attitude d'Hérode, elle, est très différente. Je préférerais la comparer un peu à Marin Marais bien que cela demande peut-être quelques nuances. Mais Hérode, en apprenant la nouvelle, est intéressé ; il veut aussi, lui, savoir. Il veut connaître ce Roi. Pour­quoi ? Tout simplement peut-être parce que ce Roi met en péril son propre pouvoir. Ou bien recherche-t-il une plus grande gloire. Mais pas seulement, il cher­che aussi certainement quelque chose d'absolu. Peut-être a-t-il conscience qu'il est entouré de courtisans, qu'il a une cour, un palais et, comme on l'entend peut-être aussi dans le film, son palais est plus petit qu'une cabane et son public est moins qu'une personne ; il n'est peut-être pas vraiment roi comme Marin Marais n'est pas vraiment musicien. Il manque à Hérode cette quête, de s'être mis en chemin et surtout d'avoir voulu donner quelque chose de lui-même pour atteindre à la plénitude de l'absolu que tout homme recherche fina­lement.

Frères et sœurs, l'Epiphanie, tous les matins du monde qu'ont pu vivre les mages et Hérode, nous aussi, nous avons à les vivre. Tous nos matins doivent être sans retour. Pourquoi cette phrase tout simple­ment parce que, lorsque le soleil se lève, il y a la joie et la clarté d'une aurore lumineuse où toute chose peu à peu prend sens, s'éclaire et devient visible. Et il faut, comme le soleil, aller jusqu'au bout de Sa course. Mais avant d'atteindre la beauté du crépuscule, avant d'être illuminé par la douce clarté du soleil qui des­cend, il y a parfois l'accablement du soleil de midi, il y a la dureté de ce soleil qui donne soif et qui dessè­che, il y a le vide de notre vie. Tous nos matins sont sans retour. Mais est-ce vrai ? Peut-être comprenez-vous, si vous êtes à la recherche de Dieu, et je pense que si vous êtes là aujourd'hui, c'est que vous recher­chez Dieu, vous recherchez son visage. Alors cher­chez-le sans retour. Mais pour le chercher sans retour, il faut que le don que nous faisons à Dieu soit, lui aussi, sans retour. Il ne faut pas avoir peur.

Finalement, de quoi notre monde crève-t-il ? Mais il crève de ne pas savoir se donner, il crève de l'étroitesse de son cœur, il crève de ne pas pouvoir accomplir en plénitude le don de soi-même. Pourquoi tant de couples en difficulté pourquoi le mariage qui s'en va à l'eau ? Mais tout simplement parce que est-ce qu'on a compris ou est-ce qu'on a voulu vivre la relation conjugale et amoureuse comme un don de soi? Et le chrétien, quelle que soit sa situation, doit faire un don sans retour de lui-même.

Certes on fait des dons sans retour quand on fait une profession monastique, quand on reçoit le sacerdoce. Mais cela ne suffit pas. Certes il y a un don sans retour lorsque au jour du mariage, on s'unit, on se donne et l'on consent l'un à autre. Mais cela ne suffit pas. C'est tous les matins, c'est tous les jours qui sont sans retour. C'est à chaque fois, au quotidien que Dieu doit remplir notre vie. Et le chrétien doit s'émer­veiller d'abord et s'ouvrir au don de Dieu, doit s'ouvrir à tous les dons de la création. Mais il ne le peut que s'il s'est donné lui-même.

Et aujourd'hui, frères et sœurs, dans cette li­turgie nous avons à nous donner, et c'est un don aussi sans retour. Oh ! certes nous apportons nous aussi notre or, notre encens, notre myrrhe. Je suis sûr que si on ouvre quelques sacs, on finira bien par trouver un peu de Chanel, on finira bien par ramasser quelques piécettes, on finira bien par donner un petit peu quel­que chose de visible et de matériel comme les mages. Mais il faut plus profondément que ce soit tout notre être, toute notre personne qui s'ouvre à la grâce de Dieu et que ce soit un don. Il ne faut pas être des "Marin Marais", il ne faut pas être des "Hérode", il nous faut être des gens, des personnes, des chrétiens qui, ayant reçu le baptême, se sont ouverts au don complet de la vie de Dieu. Et le don quotidien, c'est le don de l'eucharistie.

Vous savez que dans la liturgie de la messe, il y a ce que l'on appelle la procession des offrandes, c'est-à-dire que nous apportons, nous, le peuple de Dieu, le pain et le vin. Nous apportons, nous donnons à Dieu, et en même temps nous apportons avec ce pain et ce vin toute notre vie. Nous apportons la ri­chesse du monde, nous apportons le travail, nous ap­portons le savoir, de nos usines, de nos bureaux, de nos déserts, nous apportons les richesses de l'huma­nité pour que ce don, à travers le pain et le vin, soit transformé, transfiguré et atteigne à l'absolu et à la parfaite plénitude du don de Dieu. Dieu Lui-même ira jusqu'à ce don complet sur la croix, en donnant son corps, en versant son sang, Il nous fait un don irrémé­diable, un don sans retour. Nous aussi peut-être avons-nous déjà vécu ce don sans retour. Mais il doit illuminer, ce don, toute notre vie, tous nos matins.

Frères et sœurs, en ce matin de l'Epiphanie, je n'ai que ce souhait, que cette grâce à vous souhaiter, cette manifestation qu'en vous ouvrant à la grâce de Dieu, au don de sa vie, vous Lui offriez ce que vous avez de plus beau c'est-à-dire ce que vous êtes : d'au­tres Christs dans le baptême, appelés à être transfigu­rés, à être transformés comme les espèces du vin et du pain en son corps et en son sang qui est l'Église.

 

 

AMEN

 

 
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