AU FIL DES HOMELIES

Photos

IL N'Y A PLUS D'ÉTRANGERS A NOTRE COMMUNION

Is 60, 1-6 ; Ep 3, 2-3a.4-9 ; Mt 2, 1-12
Epiphanie - année A (dimanche 3 janvier 1993)
Homélie du frère Jean-Philippe REVEL

 

"Les païens sont admis au même héritage, mem­bres du même corps , bénéficiaires de la même promesse dans le Christ Jésus, par le moyen de l'évangile". (Ephésiens 3,6).

Tel est ce "mystère du Christ tenu caché aux hommes des temps passés, mais révélé maintenant par l'Esprit aux saints apôtres et prophètes" : "les païens sont admis au même héritage", tel est le sens de cette fête de l'Epiphanie que nous célébrons au­jourd'hui, tel est le sens de la manifestation du Christ à ces mages venus d'Orient, à ces païens avertis par une étoile de la naissance d'un Sauveur qui sont venus Lui apporter de l'or, de l'encens et de la myrrhe. Tel est le sens qu'a voulu l'apôtre Matthieu en inscrivant cet événement comme en exergue de son évangile : "les païens sont admis au même héritage, membres du même corps, bénéficiaires de la même promesse".

A l'aurore de l'histoire du salut, Dieu s'était manifesté à Abraham, Dieu avait fait Alliance avec un homme, son ami (Genèse 12, 1 et 17,4) et Il l'avait appelé pour l'envoyer vers la terre promise, vers cette terre promise qui n'est pas seulement une terre d'ici-bas, mais qui est le paradis nouveau et, comme nous dit l'épître aux Hébreux : "Abraham marcha sans savoir où il allait" (Hébreux 11,8), sûr que cette pro­messe de Dieu ne pouvait pas ne pas se réaliser. Cette Alliance de Dieu avec Abraham, Dieu l'a perpétuée à cause de lui avec les enfants d'Abraham, avec sa des­cendance, le peuple d'Israël. En son ancêtre Abraham, le peuple d'Israël a reçu la promesse, le peuple d'Israël est le peuple de Dieu.

Mais dès l'origine Dieu avait dit à Abraham : "en toi seront bénies toutes les nations de la terre" (Genèse 12,3). Ce n'est pas pour Abraham seul, ce n'est pas pour Israël seulement, ce n'est pas simple­ment pour ce peuple choisi, élu que Dieu a fait Al­liance. "En toi seront bénis tous les peuples de la terre". Les descendants d'Abraham ont été tentés de garder pour eux seuls comme un privilège d'être le peuple choisi, d'être le peuple élu. Tout au long de l'histoire de l'Ancien Testament, il y a cette perma­nente tentation d'Israël, parce qu'il est choisi par Dieu, parce qu'il est élu, parce que l'Alliance de Dieu a été faite avec Abraham et sa descendance, cette tentation permanente de faire de cette Alliance un privilège qui met Israël à part, au milieu des autres peuples, qui le met au-dessus des autres nations. Cette tentation est très humaine, elle est naturelle : toutes les fois que l'on s'approche de l'intimité de quelqu'un, on voudrait garder cette intimité comme un privilège incommuni­cable, quelque chose qui vous appartient en propre. Et s'il s'agit de l'intimité de Dieu Lui-même, s'il s'agit de l'intimité du Très-Haut, alors la tentation est plus grande encore de considérer cela comme une pro­priété qu'on veut garder jalousement pour soi. Sans cesse Israël a fait comme si les autres nations étaient en dehors de l'Alliance, comme si cette Alliance lui était réservée. Il a fallu sans cesse que les prophètes viennent rappeler à Israël cette parole de Dieu, dès l'origine, à Abraham : "En toi seront bénis tous les peuples de la terre". Et, pour ne citer qu'un exemple, celui du prophète Jonas, ce petit livre nous montre Dieu envoyant ce prophète pour annoncer son pardon aux païens de la grande ville de Babylone. Et Jonas réagit, comme le fait spontanément le peuple d'Israël, il refuse : "Ce sont des païens, ce sont des mécréants, je ne vais pas aller leur annoncer ton pardon". Et Jonas s'enfuit loin de la face de Dieu, mais Dieu le ramènera et lui dira : "Comment peux-tu ne pas com­prendre que cette foule immense qui remplit la ville de Babylone est, pour Moi, chère à mon cœur comme des enfants" (Jonas 4,11).

Voilà donc ce que Paul nous affirme en ce jour : "Cet héritage, cette alliance, cette promesse ne sont pas réservés comme un privilège à Israël, les païens sont admis au même héritage, à la même pro­messe, membres du même corps ". Serait-ce à dire qu'Israël est dépouillé de cette promesse, dépouillé de cette alliance que Dieu a conclue avec Abraham ? L'Alliance de Dieu avec son peuple choisi serait-elle caduque ? Dieu aurait-Il rejeté Israël ? le même saint Paul nous affirme le contraire dans l'épître au Ro­mains : "Ma race selon la chair, les Israélites, eux à qui appartiennent l'adoption filiale, la gloire l'al­liance, la législation, le culte, la promesse, les pa­triarches, eux de qui est issu le Christ selon la chair Lui qui est au-dessus de tout, Dieu béni éternelle­ment. Amen". (Romains 9,3-4). Non, Israël n'a pas cessé d'être le peuple élu, l'Alliance de Dieu avec Abraham n'a pas disparu. La promesse faite à Abra­ham ne s'est pas évanouie. Israël est toujours le peu­ple élu, Israël est toujours celui que Dieu a choisi, mais voici cette alliance, cet héritage, cette promesse sont étendus à tous les païens.

Comprenez-le bien, frères, quand nous disons avec saint Paul que le mystère, c'est l'admission des païens à l'héritage même d'Israël, cela ne veut pas dire que cette relation intime, cette relation personnelle, cette relation si profonde que Dieu avait scellée avec Abraham et qui, d'Abraham, s'est propagée à toute sa descendance, à tout ce peuple d'Israël, cela ne veut pas dire que cette Alliance si intime s'est diluée dans une sorte de généralité, cela ne veut pas dire que Dieu a renoncé à ce face-à-face avec Abraham, à ce face-à-face avec son peuple, pour s'adresser de manière glo­bale à l'humanité tout entière, pour parler à tous les peuples rassemblés comme en une immense foule ou des milliers et des milliards d'hommes seraient là comme des fourmis en face de Dieu. Cela ne veut pas dire que l'Alliance de Dieu qui était d'abord une Al­liance personnelle, d'homme à homme, de Dieu à homme, de personne à personne est devenue maintenant une Alliance collective et diffuse. Cela veut dire que le privilège qui était celui d'Israël sans cesser d'être un privilège devient le privilège de tous. La Nouvelle Alliance, ce n'est pas l'abolition du pri­vilège, ce n'est pas la suppression de cette intimité de Dieu avec Abraham et avec ses descendants. C'est le fait que cette intimité se démultiplie en restant la même intimité pour que tous les hommes de tous les peuples, de toutes les races et de toutes les langues soient chacun, un par un, personnellement, atteints par cette intimité que Dieu avait conclue avec Abraham. Le privilège d'Israël n'est pas supprimé, il trouve son sens plénier, c'est que, contrairement à ce que les hommes pensent spontanément, un privilège n'est pas quelque chose qui appartient à un seul ou, plus exac­tement, le privilège auquel Dieu nous fait participer manifeste que, si nombreux que nous soyons, chacun d'entre nous est un seul, chacun d'entre nous est uni­que aux yeux de Dieu.

Si Dieu a voulu conclure son Alliance d'abord avec un seul peuple et, avant de la conclure avec un seul peuple, s'Il a voulu la conclure avec le père de ce peuple, avec un seul homme : Abraham, c'est parce que cette Alliance est une Alliance de personne à per­sonne, de cœur à cœur, de face-à-face. C'est une Al­liance d'amour et non pas une Alliance de philanthro­pie, ce n'est pas une Alliance d'une bienveillance gé­nérale, c'est une Alliance d'intimité, c'est une Alliance qui nous atteint au plus profond de notre être. Et de même que Dieu s'est adressé au cœur d'Abraham pour atteindre sa vie dans sa profondeur la plus grande, de même qu'Il s'est adressé à chacun des enfants d'Israël parce qu'ils étaient les descendants d'Abraham, pour atteindre chacun d'eux au plus profond de son cœur, ainsi maintenant en Jésus-Christ, Il s'adresse à chacun d'entre nous, à vous tous, à tous les hommes du monde entier, à tous les hommes de toutes les généra­tions, de toutes les races, de toutes les langues, de tous les peuples, à chacun Il s'adresse à son cœur, au fond de son être, à sa personne. Dieu est capable d'aimer chacun de nous comme s'il était unique au monde, Dieu a cette capacité unique et qui n'appar­tient qu'à Lui de pouvoir atteindre la multitude non pas d'une façon générale, mais de façon chaque fois renouvelée et personnelle.

Frères et sœurs, la fête de l'Epiphanie, c'est la fête des païens, c'est la fête des étrangers. Pour Israël, telle a été cette conversion à laquelle il était appelé que ceux qui étaient du dehors, ceux qui faisaient partie des nations, ceux qui étaient païens, ceux qui étaient étrangers à l'Alliance, devenaient membres à part entière du même corps, de la même promesse, de la même intimité avec Dieu. Mais ce réflexe spontané d'Israël, c'est aussi le réflexe spontané de chacun d'entre nous. Sans cesse nous établissons des barrières pour entourer l'intimité qui est la nôtre. Et si nous acceptons que cette intimité s'étende à notre famille ou même à une communauté, comme notre commu­nauté chrétienne, notre communauté paroissiale, en­core faut-il que cette communauté soit bien définie. Et il y a toujours, par rapport à cette communauté, ceux du dehors, les étrangers, que nous avons tendance à écarter, à rejeter ou, du moins, à laisser de côté. C'est comme un réflexe presque naturel de définir notre identité par l'exclusion de ceux qui n'en font pas par­tie.

Non, frères et sœurs, le mystère de l'évangile, tel que le Christ nous l'annonce, tel que saint Paul le proclame, c'est ce mystère même que tous, même les étrangers, même les païens, même ceux du dehors, font partie du même corps que nous, ils sont admis au même héritage, ils sont bénéficiaires de la même promesse. C'est cela l'évangile, c'est cela ce mystère éblouissant qui avait été caché aux hommes du temps passé, mais qui est révélé maintenant par l'Esprit saint aux apôtres et aux prophètes. Oui, tous les hommes, tous ceux que nous ne connaissons pas, tous ceux que nous ignorons tous ceux que nous ne fréquentons pas, tous ceux qui sont du dehors, tous ceux qui ne font pas partie n de notre race, ni de notre religion, ni de notre communauté, ni de notre assemblée, ni de nos familles, tous ceux-là sont admis au même héritage que nous, à la même promesse. Ils font partie de la même communion, ils sont membres du même corps que nous. C'est cela le mystère de l'Église.

Frères et sœurs, nous ne devons pas avoir de cesse que cette Église soit annoncée et proclamée à tous ces étrangers, à tous ces païens, à tous ces homme du dehors qui ne savent pas encore qu'ils sont admis à cet héritage. Il faut que l'étoile se lève dans leur ciel, il faut que l'appel de Dieu retentisse dans leur cœur, il faut qu'ils se sachent aimés par Dieu comme nous sommes aimés, autant que nous, avec la même profondeur, avec la même intimité. Nous ne pouvons pas avoir de cesse que l'évangile les atteigne, non pas pour les ramener de force à entrer dans les limites étroites de notre communauté, mais pour qu'en eux se lève une lumière nouvelle, pour que s'élargis­sent les dimensions de notre communauté et de notre cœur, pour que se brisent les barrières qui nous entou­rent, pour que véritablement notre cœur, comme le cœur de Dieu, atteigne personnellement chacun des hommes, quel qu'il soit, si loin soit-il apparemment.

Frères et sœurs, c'est cet évangile qui nous est annoncé, c'est le sens de la fête de l'Epiphanie, c'est dans cette communauté que Théophile va maintenant être reçu, être admis par le baptême, lui aussi va de­venir membre de ce même corps, il va recevoir cet héritage, il va entrer dans cette promesse. Le baptême lui ouvre les portes de ce corps du Christ.

Rendons grâce à Dieu qui nous a appelés tous, nous, nos frères proches et nos frères lointains, tous ceux que nous connaissons ou que nous ne connaissons pas, Dieu nous a tous appelés à la mer­veilleuse intimité de son cœur, de son amour, de son Alliance.

 

 

AMEN

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public