AU FIL DES HOMELIES

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LORSQUE LE MONDE MANIFESTE LA SPLENDEUR DE DIEU

Is 60, 1-6 ; Ep 3, 2-3a.4-9 ; Mt 2, 1-12
Epiphanie - année B (dimanche 2 janvier 1994)
Homélie du frère Bernard MAITTE

 

"Où est le Roi d'Israël ? Que nous allions Lui rendre hommage ».

Telle est la question que les mages posent à Hérode pour aller voir, contempler et rendre hom­mage à Celui qu'ils considèrent comme le roi d'Israël. Car ils ont vu son astre, ils ont vu une étoile qui a brillé pour annoncer ce grand événement.

La fête de l'Épiphanie est une fête souvent très populaire, et ce depuis longtemps. En effet, en Occident, dès le début du christianisme très vite le peuple de Dieu a aimé célébrer cette fête. Et aujour­d'hui encore je crois que c'est une fête qui plaît à beaucoup de personnes, elle plaît parce qu'elle montre trois personnes. Elle plaît à tous ceux qui sont peut-être en train de chercher plus ou moins loin de la reli­gion un élément divin, une énergie vitale qui pensent avoir une certaine foi et pourront correspondre à une sorte de synchronie avec le christianisme. Dès lors la fête de l'Épiphanie, cette visite des mages et des sa­vants se prête à ce style de conception religieuse. C'est une fête qui pourrait plaire à tout le monde. Elle plaît aux pâtissiers parce qu'on fait des gâteaux des rois. Elle pourrait plaire à Beneton parce qu'enfin il y a un black, un blanc et un jaune qu'il pourrait utiliser pour une affiche, mais plus profondément je crois qu'elle peut plaire à notre monde parce que, insensi­blement mais réellement, certaines personnes à la recherche du divin, la traque à travers les réalités du monde, à travers chaque chose matérielle, chaque chose visible. Et cette fête de l'Épiphanie quelque part les rattache à cette quête qui est empreinte de syncré­tisme divin, un mélange en plusieurs croyances. Les mages manifesteraient tous ces gens avec toute leur pensée, toute leur religion, toute leur foi plus ou moins scientiste, savante qui s'approche de l'Enfant Jésus. Peu importe qu'Il soit Dieu pour eux, car cette fête à leurs yeux peut récapituler toutes les pensées religieuses dans une sorte de totalité globalisante de la compréhension de ce monde. En définitive notre monde n'est pas irréligieux, il a au contraire une re­cherche de foi profonde, il essaie de trouver un sens au monde et à la vie. Mais le problème est que ce sens n'est certainement pas le même que nous donnons, nous chrétiens, au monde, aux choses et surtout à la réalité surnaturelle qu'est Dieu. Et c'est pourquoi il ne faut pas tomber, comme le font trop souvent certaines personnes, dans une sorte de confusion ou de syncré­tisme religieux.

Les mages sont peut-être des savants, ils ont peut-être vu briller une étoile et ils ont vu une révéla­tion de Dieu à travers l'étoile, mais en même temps il y a plus à découvrir dans cette Épiphanie que ne le laisse supposer la simple petite histoire qui semble nous être racontée. En même temps on pourrait se demander si l'Église n'a pas prêté le flanc à un certain syncrétisme religieux, en ce sens que la fête même de l'Épiphanie et, à certains égards, la fête même de Noël semblent reprendre certaines pratiques païennes très anciennes puisqu'on pourrait, pourquoi pas, déceler dans le fait de célébrer Noël le vingt-cinq décembre les traces de la célébration du soleil invaincu qui se célébrait à Rome ou bien encore le six janvier se célé­brait en Égypte la naissance du dieu Eon et la renais­sance du soleil. On sait d'ailleurs l'importance du culte du soleil en Égypte.

Finalement l'Église ne serait-elle pas arrivée avec un vernis pour toutes ces religions et leur donner une apparence chrétienne. Quand on pense aussi à tous les lieux de culte mariaux, construits sur des lieux de culte païens comme par exemple à saint Victor à Marseille, où lorsque l'on fête la Chandeleur le deux février, on ne fait que fêter la Vierge Marie certes et la Présentation de Jésus au Temple, mais sur un ancien lieu de culte d'une déesse de la fécondité à qui déjà on apportait des gâteaux.

Alors nous qui nous avançons souvent avec nos grandes théories, nos raisonnements bien faits sur le phénomène religieux, parce qu'en plus nous som­mes les héritiers de Descartes, on pourrait se deman­der si, au début de son existence, le christianisme n'avait pas un peu ouvert la voie à une pratique reli­gieuse amalgamante en se contentant de purifier ici ou là quelques éléments de cette pratique. Aujourd'hui l'Église ne ferait-elle pas face au même phénomène, bien embarrassée qu'elle est d'ailleurs par les prati­ques pieuses et mal éclairées, qui apparaissent plutôt de l'ordre de la magie que du véritable hommage à rendre à Dieu. Et dans ces cas-là on est un peu dé­contenancé quand on voit que plusieurs personnes autour de nous, y compris des gens intelligents, même savants vibrent à ce genre de foi. Certains sont prêts à croire n'importe quelle lubie, à croire ou à suivre n'importe quelle étoile, cela peut aller de l'astrologie aux sectes un petit peu plus scientistes. Le pas est vite fait, pour découvrir un sens à ce monde, de dire que celui-ci est lui-même le divin et que nous y participons, que nous y sommes englobés et qu'en fait toute foi ou toutes religions s'équivalent, car Dieu est partout et se fond en tout.

Alors que peut dire de plus le christianisme ? Est-ce que nous devons nous réfugier dans un pur rationalisme, quitte à faire de notre foi quelque chose d'un peu desséchant parfois ? Ou bien devons-nous tout admettre et se dire le dernier ressort : "l'Église, comme le Royaume de Dieu et Dieu Lui-même, est ouverte à toutes les possibilités et peut-être qu'ainsi, au mépris d'une certaine vérité, on engloberait un peu plus de monde dans notre religion ?" Il me semble que c'est un problème que pourtant l'Epiphanie vient éclairer. Elle vient d'autant plus l'éclairer que quand on prend l'origine grecque de ce mot, on comprend que ce qui est derrière ce mot, c'est qu'il y a de la lu­mière, il y a de la brillance, il y a "une manifestation tout autour", " épiphanie ", que la lumière se fait tout autour des réalités et des choses et qu'elle leur donne un sens.

Alors quel est le sens aujourd'hui de notre foi quel est le sens aujourd'hui que notre célébration donne justement à notre monde, à nous-mêmes et donc à Dieu ? Où est-Il le roi des juifs ? Pour repren­dre un psaume, on pourrait dire : "Où est-Il ton Dieu ?" Hors du monde ou confondu à lui. C'est cette question qui doit nous être posée pour que nous puis­sions justement annoncer à ce monde : "Le voilà le Seigneur ton Dieu. Il est là présent". Il faut, à mon avis, comprendre justement tout ce que le Seigneur fait pour nous et pour notre monde. Parfois, il me semble que nous avons une vision du monde qui n'est peut-être pas entièrement juste. Certes saint Jean, l'apôtre nous dit : "Nous ne sommes pas du monde", mais nous sommes dans le monde. Et nous avons parfois à considérer que le monde est séparé de ce qui est divin. Ainsi il y aurait une sphère matérielle et une sphère spirituelle. Un des grands drames, c'est peut-être de confondre le matériel et le spirituel. Mais il faudrait faire attention aussi à ne pas séparer complè­tement les deux mondes et à rendre le monde divin inaccessible et le monde matériel comme courant à sa perte et ne valant rien. Je pense que justement notre foi nous apprend à reconsidérer notre monde et toute chose sous son vrai jour, à porter un regard sur ce monde qui soit plus juste, plus vrai, qui fasse une "Épiphanie", c'est-à-dire une clarté tout autour de ce qu'il nous est donné de voir. Et en fait le premier et le seul à avoir donné à ce monde son sens et sa clarté, c'est Dieu Lui-même. Et dans la célébration de Noël, nous avons fêté un Enfant qui naît et nous nous som­mes réjouis avec tendresse sur le bel ensemble que constitue la crèche.

Mais en fait cela va plus loin. C'est une Incar­nation c'est-à-dire que le Fils de Dieu, le vivant par excellence, l'éternel, l'immortel, l'inaccessible, l'in­commensurable se fait visible, se fait petit, fragile, touchable. C'est pourquoi saint Jean dira : "Ce que nous avons vu, ce que nous avons touché, ce que nous avons entendu du Verbe de Dieu, nous vous l'annon­çons". Et dès lors ce que Jésus, le Fils de Dieu, mani­feste, c'est que tout ce que nous sommes, que tout ce qu'est la création est capable de Dieu, et qu'elle est non seulement capable de Dieu, mais elle le mani­feste. Et dans cette visite des mages, dans cet hom­mage que des savants viennent rendre en ayant lu la création, en ayant lu à travers l'étoile un signe, ils ont finalement été à Jérusalem, ils sont allés là où ils pen­saient trouver un roi. Et peu à peu le signe et la lec­ture plus profonde de la création, de la parole de Dieu : c'est à Bethléem qu'Il doit naître, leur annonce et leur fait voir et toucher du doigt ce que personne ne pouvait penser : que Dieu s'incarne et se manifeste, qu'Il se laisse voir, mais qu'Il se laisse voir à travers notre humanité et notre monde.

Et c'est là où justement nous avons à saisir tout l'enjeu qu'il y a derrière le christianisme. Pourquoi ? Parce que nous avons à accueillir, parce que nous sommes le Royaume de Dieu, il faut que l'Église rassemble. Les mages quelle que soit leur origine, manifestent le rassemblement de l'Église, nous devons rassembler et lire, mais pas à n'importe quel prix et surtout pas au mépris de la vérité. L'Église rassemble et elle est capable de prendre tout avec elle parce qu'elle donne un sens véritable à ce monde. Elle manifeste d'une manière irréversible ce qu'est ce monde. Dans les religions antiques, ce que l'on appelle parfois païennes, quand on voulait voir le dieu, on faisait venir par des prières le seigneur dans une statue et cette statue, on la prenait deux ou trois fois l'an, pour la balader dehors en procession, et en­core elle était voilée et l'on ouvrait parfois un petit peu le voile, alors, d'un seul coup le peuple pouvait voir ce dieu, cette statue qu'il ne voyait jamais. C'était ça leur épiphanie.

Nous, c'est radicalement différent. Nous ne sommes pas des syncrétistes qui allons sortir une statue ou qui allons dire : nous allons vous faire voir ce Dieu qu'on ne voit jamais. Pourquoi ? Parce que Dieu a manifesté sa radicale présence dans ce monde, Il a manifesté sa capacité d'être au monde et au plus présent de nous-mêmes, dans la petitesse, mais dans notre cœur lui-même. Et c'est là la mani­festation de Dieu, c'est là son Épiphanie, c'est là que doit se révéler comme un centre la clarté qui va se répandre au-dehors. Nous n'allons pas prendre accès à une lumière divine comme si, par un pouvoir magi­que, nous pouvons imposer au Seigneur de nous ap­partenir, l'accaparer, puis le montrer et évangéliser. Le Seigneur va se révéler par ce qu'Il a voulu choisir comme moyen de salut de prendre chair et de sauver cette chair pour la ressusciter. Et Il manifeste en nous cela.

Il y a un théologien, puisque j'ai parlé beau­coup de l'Egypte, Athanase d'Alexandrie qui juste­ment disait à ses paroissiens que le mystère même de la création ne pouvait se lire qu'à travers l'Incarnation. En voyant le soleil, le vent, les montagnes et les ar­bres, en voyant toutes choses matérielles et créées, en voyant les hommes, celui-ci peut connaître Dieu. Mais l'homme par son péché a eu le regard qui est descendu des choses divines vers les matérielles et le péché a empêché l'homme de voir à travers ce monde la réalité de ce qu'il était. Et du coup le regard posé sur ce monde fut une voie sans issue car les choses matérielles étaient devenues des idoles. Ainsi ce que nous risquons aujourd'hui, c'est d'idolâtrer notre monde si notre regard justement comme le dit saint Athanase ne voit pas, au-delà du matériel, ce qui sous-tend toute chose. Et comment le regard de l'homme a-t-il été rééduqué ? C'est parce que juste­ment Celui qui est au-dessus de tout, le Prince, le Dieu, la divinité par excellence, s'est mis au-dessous des choses matérielles, en dessous de notre monde pour laisser voir, pour laisser manifester la grandeur et la splendeur de Dieu, en ce monde. C'est pourquoi saint Athanase écrit : "Il convenait parfaitement que le Seigneur fasse tout cela pour les hommes qui avaient méconnu sa providence à l'égard de tous les êtres. Ils n'avaient pas reconnu sa divinité à travers la création. Pour que les hommes ouvrent de nouveau les yeux à cause des œuvres de son corps, le corps du Seigneur, et grâce d ce dernier, se fassent une idée de la connaissance du Père en remontant d'œuvres par­tielles à sa Providence universelle. Le Seigneur n'a pas laissé la création elle-même garder le silence, mais chose admirable, le Fils de Dieu n'est plus sim­plement un homme, Il est le Sauveur de tous". (Traité de l'Incarnation XIX, I).

Je crois, frères et sœurs, que c'est ce que nous célébrons aujourd'hui. Et quand nous célébrons dans cette liturgie l'Epiphanie, tout ce que nous connais­sons, tout ce que nous sommes est capable de mani­fester cette beauté de Dieu. Le monde peut révéler Dieu sans se confondre avec lui. En définitive les piliers de cette église éclairés par quelques bougies disent déjà un peu le corps du Christ, mais cela va en­core plus au-delà. Les fleurs qui sont à l'autel chantent elles-mêmes la beauté de Dieu, mais c'est encore plus profond. Les bougies qui éclairent l'autel nous rap­pellent la présence et la chaleur de Dieu, qu'Il est en nous comme un feu, mais ça va encore plus au-delà. Les vitraux racontent l'histoire du Seigneur Jésus et de Dieu, ce qu'Il a fait pour nous, son amour. Mais cela va encore plus loin, jusqu'au pain et jusqu'au vin, choses matérielles peut-être, mais que le Seigneur va changer, va transformer, en une autre substance pour nous donner toute sa vie, c'est là l'échange admirable, une épiphanie par excellence. Là où les nouveaux païens, où les nouveaux syncrétistes ne voient qu'un équilibre fragile des forces entre les forces divines et les forces humaines, nous à travers ce monde nous voyons la fragilité peut-être de ce monde, mais cette fragilité et aussi sa beauté disent justement tout l'amour du Seigneur pour chacun d'entre nous et pour chacun de sa création.

J'aimerais pour terminer, citer Saint-Exupéry dont nous fêtons le cinquantenaire de son livre : le Petit Prince. Et justement dans le Petit Prince, il me semble qu'Antoine de Saint-Exupéry a compris ce que j'ai essayé avec vous ce matin de partager. C'est l'his­toire bien sûr du petit prince et du renard. Et le renard essaie de se faire apprivoiser par le petit prince. Et voilà ce que dit le renard au petit prince : "Et puis regarde, vois. Tu vois là-bas les champs de blé, je ne mange pas de pain, le blé pour moi est inutile, les champs de blé ne me rappellent rien. Et ça c'est triste. Mais tu as des cheveux couleur d'or, alors ce sera merveilleux quand tu m'auras apprivoisé, le blé qui est doré me fera souvenir de toi et j'aimerai le bruit du vent dans le blé". Et un peu plus loin, le petit prince doit quitter le renard. "Ainsi le petit prince apprivoisa le renard et quand l'heure du départ fut proche : "Ah, dit le renard, je pleurerai" - "C'est ta faute, dit le petit prince, je ne te souhaitais point de mal, mais tu as voulu que je t'apprivoise." - "Bien sûr, dit le renard." - "Mais tu vas pleurer, dit le petit prince." - "Bien sûr, dit le renard." - "Alors tu n'y gagne rien." - "J'y gagne, dit le renard, à cause de la couleur du blé."

Frères et sœurs, dans notre foi, dans notre re­ligion, dans notre amour de Dieu, nous avons tout gagné, nous avons gagné la couleur de ce monde, la couleur de notre corps, la couleur de nos êtres qui chantent la splendeur de Dieu.

 

 

AMEN

 

 
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