AU FIL DES HOMELIES

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LE MYSTÈRE DE LA LUMIÈRE AU CŒUR DES TÉNÈBRES

Is 60, 1-6 ; Ep 3, 2-3a.4-9 ; Mt 2, 1-12
Epiphanie - année C (dimanche 8 janvier 1995)
Homélie du frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, la fête de l'Épiphanie c'est la fête de la lumière, plus encore que Noël bien que nous lisions ce jour là le commencement de l'évangile de Jean où il est écrit : "Le Verbe était la vraie Lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde", plus encore que la fête de Pâques malgré le feu nouveau et l'illumination du cierge pascal.

Le mot même de l'Épiphanie signifie en grec "ce qui brille sur" sous-entendu : " sur l'humanité". C'est le jour où le Christ, Dieu fait homme brille sur le monde entier. Épiphanie, cela veut dire : rayonne­ment, manifestation. C'est une fête d'éclat, une fête de splendeur et d'ailleurs le symbole central de cette fête de l'Épiphanie n'est-il pas cette étoile, cette lumière née dans le ciel qui guide les mages jusqu'à Celui qui est la vraie lumière? Aussi bien Guerric d'Igny, dans un magnifique sermon que nous lisions hier aux Vigiles, proclame : "Ce jour des lumières que nous célébrons aujourd'hui a été pour nous revêtu de lumière et sanctifié par Celui qui est Lumière née de la Lumière".

Fête de la lumière, fête du triomphe, de la victoire de la lumière sur les ténèbres, les ténèbres c'est-à-dire le symbole de la mort, le symbole du mal, le symbole du péché, les ténèbres dans lesquelles rôdent les voleurs et s'entretiennent les vampires, la nuit de tout péché, cette nuit dans laquelle, nous dit le Benedictus, gisent tous les hommes dans l'ombre de la mort, la lumière donc qui jaillit au milieu des ténèbres pour en être victorieuse. Mais frères et sœurs, cela n'est peut-être pas tout à fait aussi simple que je viens de le dire. Un grand spécialiste de la symbolique, Gilbert Durand, étudiant les structures anthropologi­ques des symboles, c'est-à-dire l'enracinement des symboles, des signes, des images dans le cœur et l'ex­périence de l'homme, propose de diviser les symboles en deux grandes catégories : les symboles diurnes, symboles de lumière, symboles de jour et les symbo­les nocturnes. Et, contrairement à ce que nous pense­rions, ce qu'il trouve dans cette mémoire de l'huma­nité, ce n'est pas d'un côté les symboles diurnes qui auraient tous une valence positive, qui seraient tous des symboles de la beauté, de la splendeur, de la grandeur, des symboles célestes et d'autre part les symboles nocturnes qui seraient les symboles de la douleur, du mal, du péché. Mais il attire notre atten­tion sur une autre dimension de la nuit, celle de la nuit pleine de douceur, pleine de tendresse, la nuit de l'in­tériorité, du sommeil, du repos, la nuit dans laquelle nous sommes doucement bercés par la bonté de Dieu et il nous propose des symboles comme la grotte, ou la demeure, ou le sein maternel, symboles nocturnes mais dont la valence, vous le voyez, est tout à fait positive. Par contre les symboles diurnes sont des symboles qui affirment la séparation, la division, les symboles diurnes sont les symboles de l'éclat, de cette lumière insoutenable de midi dans laquelle tout de­vient aigu, dans laquelle rien n'est épargné et nous sommes comme figés sur place par cette violence de la lumière. Les symboles diurnes, selon Gilbert Du­rand, sont des symboles qui marquent non pas l'en­veloppement, non pas la douceur, mais une opposition dure et tranchée. Et, à vrai dire, pour lui, cette oppo­sition entre le jour et la nuit, entre la lumière et les ténèbres comme entre ce qui serait le bien et ce qui serait le mal, comme entre la vérité et l'erreur, cette opposition relève dans l'un comme l'autre de ses deux pôles, positif et négatif, de cette symbolique diurne dans laquelle les choses sont toutes fixées à leur place, toutes séparées les unes des autres dans une sorte d'opposition nette, claire et brutale. Au contraire les symboles de la nuit seraient des symboles plus enveloppants dans lesquels se réconcilient les contrai­res apparents dans une plus grande communion et une plus profonde réciprocité.

Alors quand nous utilisons les symboles de la lumière et des ténèbres, les choses ne sont donc pas aussi simples. Certes, l'évangile de saint Jean nous dit : "La lumière a lui dans les ténèbres et les ténè­bres n'ont pas pu l'étouffer.". Certes, l'évangile utilise souvent cette symbolique de la lumière et des ténèbres dans le premier sens que je viens de donner, celui d'une opposition entre le bien et le mal, entre la vérité et l'erreur. Mais pourtant je vous invite à remarquer que le symbole de la lumière que nous fêtons aujour­d'hui, c'est-à-dire l'étoile, n'est pas une lumière qui lutte contre les ténèbres, qui les fait disparaître, mais en quelque sorte une lumière qui naît au cœur de la nuit et qui va doucement illuminer cette nuit non pas en l'annulant, mais en la pénétrant comme d'une dou­ceur nouvelle, d'une tendresse nouvelle. L'étoile comme d'ailleurs le cierge pascal dans la nuit de la Résurrection, comme d'ailleurs la lueur qui accompa­gne les anges quand ils s'adressent aux bergers dans la nuit de Noël, cette lumière qui est la lumière de Dieu n'est pas tellement une lumière écrasante, une lumière décapante qu'une lumière réchauffante, une lumière qui entoure, qui pénètre et imprègne, une lumière qui, comme le dit le psaume 138 que nous chantons dans l'Exultet de Pâques, est cette "ténèbre qui en moi de­vient lumière pour ma joie". Oui, Dieu est une lu­mière qui envahit notre ténèbre, non pas pour l'abolir, mais pour la remplir d'une tendresse, et d'une pré­sence nouvelle. Dieu ne vient pas dans le monde pour écraser le monde, mais pour le pénétrer de sa pré­sence, pour le transfigurer de l'intérieur. Tel est le véritable symbolisme de la lumière de l'Épiphanie.

Aussi bien, frères et sœurs, nous sommes quelquefois tentés de transposer ces symboles de la lumière et des ténèbres dans notre vie courante et il nous arrive de concevoir la vérité comme cette lu­mière qui écrase l'erreur, un peu à l'image de cette statue que l'on voit dans l'église Saint Nicolas de Ma­lastrana à Prague où saint Cyrille d'Alexandrie, gi­gantesque, défenseur de la vérité, foule de ses pieds la tête et le cou de l'hérésiarque Nestorius. Nous som­mes peut-être tentés quelquefois de concevoir la vé­rité, "notre" vérité, comme un écrasement de l'erreur, comme une victoire triomphale sur les forces de divi­sion et les forces de fausseté qui se trouvent dans le monde. Peut-être sommes-nous invités par la ré­flexion que je vous propose à concevoir la vérité comme quelque chose qui, d'une façon beaucoup plus délicate et respectueuse, va essayer de l'intérieur de découvrir dans la pensée de l'autre, même si elle n'est pas semblable à la nôtre, même si nous ne sommes pas d'accord avec elle, même si elle n'est pas entière­ment exacte, même si elle porte en elle des germes d'erreur et de fausseté, d'y découvrir ce qu'il y a de bon et de vrai pour peu à peu l'amener à la lumière, pour peu à peu le faire rayonner. Peut-être découvri­rons-nous que la pensée d'autrui, même si elle semble nous heurter ou nous contredire, peut nous enrichir, nous éveiller à une vérité nouvelle, nous appeler à un partage, à une compréhension plus profonde. Peut-être la lutte de la vérité contre l'erreur n'est-elle pas une lutte avec l'épée ou avec le sceptre ou avec la faux qui tranche et qui arrache, mais peut-être est-ce une présence respectueuse qui peu à peu va découvrir dans la pensée de l'autre ce qui est le meilleur, le faire surgir à ses propres yeux, à nos propres yeux, l'ame­ner au jour, l'amener à une manifestation, à une épi­phanie qui jaillira de l'intérieur. Peut-être la vérité n'est-elle pas comme une sorte de projecteur qui vient balayer et qui vient décaper ce sur quoi il est projeté.

Frères et sœurs, peut-être notre attitude dans le monde, notre attitude dans la vie doit-elle réfléchir ce qu'est le mystère de Dieu. Le mystère de Dieu est un mystère d'une très longue patience, car Dieu n'est pas venu balayer les hommes et leurs péchés, Dieu n'est pas venu écraser Adam parce qu'il s'était dé­tourné de Lui, mais par une longue, longue, lente pé­dagogie, Dieu a voulu amener l'homme à se redécou­vrir lui-même. Dieu a voulu, de l'intérieur, révéler à l'homme ce qu'il était en vérité c'est-à-dire son image, l'image de Dieu. Il a voulu réchauffer dans le cœur de l'homme ce germe qui s'y trouvait encore et que Dieu Lui-même y avait déposé en créant l'homme. Et peu à peu ainsi, à travers de longs siècles, de longues géné­rations, à travers tout cet Ancien Testament (et l'An­cien Testament n'est qu'une portion de l'immense histoire de l'humanité, car des siècles et des siècles et des millénaires ont précédé Abraham et ont lentement acheminé cette humanité pécheresse, cette humanité nocturne vers le premier éclat de l'étoile de Dieu), Dieu, à travers cette longue, longue patience a ainsi restructuré l'homme, restructuré l'humanité, restauré ce que nous sommes.

Alors peut-être faut-il que, dans cette fête de l'Épiphanie, nous apprenions nous aussi ce qu'est la manifestation de Dieu dans notre propre cœur et à travers notre cœur dans le cœur de nos frères, non pas une manifestation brutale qui serait oui ou non et qui, d'une certaine manière, ne laisserait aucune place à l'autre, mais un éveil, une patience, une tendresse, une douceur, comme une mère qui porte son enfant dans son sein pendant neuf mois et va le façonner progres­sivement, avec infiniment d'attention et de douceur et de tendresse. Peut-être l'Église, à l'image de Dieu, est-elle à travers nous cette Mère de tendresse, cette Mère de douceur qui va petit à petit faire naître la lumière au cœur de notre nuit sans enlever à cette nuit ce qu'elle peut avoir d'intériorité et de profondeur, mais en la transfigurant à partir d'elle-même, en la transfi­gurant de l'intérieur.

Frères et sœurs, que cette fête de l'Épiphanie nous apprenne ainsi à devenir des êtres de lumière dans la délicatesse et le respect, dans la douceur qui sont celui et celles de Dieu.

 

AMEN

 

 

 
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