AU FIL DES HOMELIES

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POURQUOI TANT D'AMOUR CACHÉ ?

Is 60, 1-6 ; Ep 3, 2-3a.4-9 ; Mt 2, 1-12
Epiphanie - année C (dimanche 4 janvier 1998)
Homélie du frère Jean-François NOEL

 

J'interroge ce moment tout à fait incroyable de la rencontre des rois mages et de l'Enfant Jésus dans les logis, dans cette crèche. Cette pointe, cet instant presque furtif où, laissant tomber couronne, gloire, parure (vous verrez comme les parures sont belles, vous constaterez qu'ils se sont mis de beaux vêtements, dans la chapelle à gauche en sortant) en quelque sorte se laissant envahir, oh! pas simplement par une émotion, mais par cet air qui règne dans le logis où sont Marie et l'Enfant, cet air en quelque sorte saturé de divinité, saturé d'une réponse à peine compréhensible, ces hommes forts de leurs calculs, de leur quête, de leur interrogation, de leur sagesse, se sont laissés aller à devenir eux-mêmes comme l'Enfant, se sont laissés aller à s'abandonner, à abandonner la gloire même réelle, l'intelligence même intense et se sont mis à genoux.

Cet instant qui est le moment de l'expérience de la prière que nous avons peut-être les uns ou les autres connu, qui est ce moment où nous abandon­nons ce que nous sommes, ce que nous désirons, ce que nous cherchons, ce que nous craignons, non pas pour faire taire comme par une ascèse tous les élans de notre vie, mais comme pour les suspendre à un moment donné pour entrer dans une autre dimension, il ne s'agit pas de voyage, il s'agit de ressentir ce que peut être la rencontre avec le divin lorsqu'il nous tou­che, non pas à l'endroit que nous attendions, mais lorsqu'il nous touche et qu'il dilate notre cœur au point que rien n'est simplifié mais tout est vrai. Et je pense que, lorsque nous prions ensemble ici dans cette église et que nous faisons dans le secret de nos cœurs cette expérience que je traduis dans mes termes à moi, qui ne sont pas forcément les vôtres, et que se ressent cette intensité divine à travers un chant, à travers un texte, une parole, à travers même la Présence sacra­mentelle du corps et du sang du Christ, et bien il est très difficile de nous dire les uns aux autres : "Tu le vois, tu le sens, Il est là". Et pourtant c'est bien ça que nous vivons, c'est bien ça que nous essayons de vivre ensemble avec plus ou moins de distractions, avec plus ou moins d'intensité, mais il y a des moments où effectivement la communion s'établit entre nous, et cela personne ne pourra jamais nous l'enlever, personne ne pourra jamais nous enlever le fait que nous, ici, quelle que soit la qualité de notre cœur ou celle de notre amour mutuel, nous vivons une expérience commune de Dieu, et nous vivons des moments où notre être, en quelque sorte prend sa véritable dimension, c'est-à-dire l'humanité est faite pour recevoir la divinité, comme une fleur qui s'ouvre, et que nous comprenons à ce moment-là que nous sommes faits pour accueillir, au sens plein du terme, l'intensité, la dimension, la largeur, la hauteur de ce Dieu qui pourtant se fait si petit. C'est ce que nous vivons.

Et en même temps, après ce moment de dila­tation (le mot est imparfait, le mot n'est que provi­soire), nous repartons, nous nous heurtons à nous-mêmes, aux autres, à la violence, je parlais de l'Algé­rie tout à l'heure, à l'horreur comme les hommes peu­vent l'inventer, dont on a l'impression qu'elle n'a ja­mais de fin, ils ont été jusqu'à découper et crucifier un enfant, on ne peut pas imaginer, et je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais j'ai envie d'éteindre la radio lorsque j'entends que quatre cents personnes ont été massacrées, femmes et enfants, dans un village. Et des femmes rescapées parlaient ce matin et témoi­gnaient de la horde quasiment sauvage et monstrueuse dans laquelle vivaient ces hommes-là qui étaient loin de toute politique et de toute religion, et l'on avait à faire à des êtres inhumains.

En même temps nous sortons enrichis de cette expérience de Dieu, j'allais dire animés et puis nous sortons dehors et nous nous heurtons à cette même violence, à cette même force, et nous sommes à la fois impressionnés par la peur qui nous prend, bien sûr ce n'est pas chez nous, mais enfin ce sont nos frères et nos sœurs, et puis ce n'est pas très loin de chez nous, et c'est notre histoire aussi. Et nous nous disons : "mais que vient faire ce que je vis avec Dieu dans ce monde ?"

Dans l'évangile il y a deux catégories de gens dont nous pouvons connaître la destinée : il y a ceux qui croisent le Christ, qui restent, et puis il y a ceux qui, en quelque sorte, nous échappent et qui s'en vont, ils sont nombreux. Je me suis demandé ce que deve­nait Zachée après avoir fait beaucoup de barouf sur la vente de ses biens, et après je ne sais pas ce qu'il est devenu, est-ce qu'il est devenu moine à Qûmran ? ou est-ce qu'il a repris ses petites affaires tranquillement, un peu plus honnêtement ?

En tout cas il en est trois qui m'interrogent et qui sont les rois mages. Et j'ai envie d'offrir, de réflé­chir sur ce qu'on va appeler pour l'instant la per­plexité. Ces rois mages ont laissé tomber tout ce qui fait leur vie, ils ont cherché dans le langage des astres, dans le langage du monde, en quelque sorte, un ordre caché qui dirait le secret de ce monde ? Ils l'ont cher­ché avec certainement beaucoup d'honnêteté, beau­coup d'intelligence, beaucoup de savoir-faire, peut-être beaucoup d'ascèse. Et puis ces calculs, leur re­cherche, leur soif, leur quête, leur désir les ont pous­sés à suivre cet astre et les amenés là-même dans cette crèche à vivre cette expérience de cet air plein de Dieu. C'était très difficile de faire coïncider toute la quête humaine dont ils sont en quelque sorte le sym­bole et la réponse : l'Enfant Jésus.

Il y a toujours entre la réponse de Dieu et la quête des hommes quelque chose qui ne correspond pas bien toujours tout de suite. Vous allez me dire : "oui, parce qu'ils ne lisent pas l'évangile et qu'ils ne savent pas qu'Il va mourir à la fin". Mais même quand on connaît la croix du Christ, même quand on connaît la totalité de l'histoire du Salut, c'est-à-dire son déroulement et la victoire que cette histoire va remporter sur le mal, est-ce que vous avez l'impres­sion, en tout cas moi je ne l'ai pas, que cette histoire répond terme à terme à l'énigme du mal dans le monde ? Est-ce que ne persiste pas finalement, toute notre vie, l'énigme et de Dieu et de l'homme et encore plus de la communion de l'homme et de Dieu ? Cela m'interroge encore plus. Et les rois mages sont partis avec une réponse, une image, une expérience, une présence, j'allais dire, ils avaient au fond d'eux cette phrase : "c'était si simple que ça, c'était que dans l'Enfant que dans cette Mère que dans ce père, eh bien est caché tout le secret du monde, que Dieu peut s'y cacher". Mais il fallait après que cette réponse-là, cette expérience-là, cette vision-là, cette odeur, cet âne, ce bœuf, ces bergers, ça réponde à toutes leurs questions, cela réponde aux astres, cela réponde à toute la nature, cela réponde au cycle des saisons, cela réponde à je ne sais quoi, cela réponde à toutes les questions que les hommes se posent sur cette terre. Est-ce que cela y répond directement ? Non. Il y a en nous une sorte de délai un peu irritant qu'il y a entre ce que Dieu nous donne comme réponse face à l'énigme et de Lui et de nous et les questions que nous nous posons. Et nous ne pouvons pas croire que, parce que nous sommes chrétiens et déjà dans la communion avec Dieu, que toute chose est déjà claire. Mais ce n'est pas clair du tout. Si c'était clair, il n'y aurait pas les quatre cents morts dont nous parlions récemment.

Il y a une sorte de délai, de perplexité qui, loin de nous éloigner de Dieu, j'allais dire, Il nous incite, nous ouvre, continue à nous mettre en marche. Et ces rois mages qui continuent leur chemin, qui rentrent chez eux, signifient pour nous que la quête de l'homme connaît déjà, sait déjà qui elle va rencontrer, mais on ne peut pas se dispenser de tout le chemin qui va nous mener. Et je ne sais pas quelle est la destinée de ces rois mages après la crèche, mais elle est celle des hommes qui connaissent, qui entrevoient la réponse, mais qui reprennent leur quête pour que leur quête un jour coïncide avec la réponse qu'ils ont ren­contrée. Et c'est cela la vie des chrétiens, ce n'est pas de se dire : "parce que je suis chrétien, je connais la réponse et je sais pourquoi". Moi, je ne sais pas pour­quoi, et il y a toujours en moi une partie qui interroge et le monde et les hommes et Dieu. Et cette interroga­tion fait de moi et de nous des chercheurs, des guet­teurs, des veilleurs. Et les choses ne sont pas appa­remment si logiques, si évidentes, c'est très compliqué de comprendre la simplicité, c'est très compliqué d'imaginer que tout dans cet Enfant est aimé de Dieu, c'est très compliqué, il faut peut-être toute l'éternité pour comprendre l'intensité du mystère. Et il y a cer­tainement en nous une dimension de perplexité qui n'est pas une espèce de doute un peu sceptique et un peu hautain qui nous permettrait de tourner les yeux en disant : "ceci est trop grand et trop difficile à com­prendre, cette perplexité, c'est ce qui fait de nous des hommes". C'est cette interrogation, c'est cette quête, chacun de nous après a à donner à la perplexité sa matière, à la façon dont nous nous interrogeons, dont nous interrogeons le monde, et dans notre prière il y a une part de points d'interrogation qui finissent par devenir de vrais silences et qui sont des accueils de Dieu, mais qui ne sont pas des réponses au sens hu­main du terme. Mais qu'est-ce que c'est que la prière si ce n'est de dire : "je m'abandonne à Toi pour que Tu puisses à ta guise me dire ce qu'il en est même si on ne comprend rien". Il y a bien quelque chose, en tout cas c'est moi qui le pense comme cela, il y a bien quelque chose comme ça dans notre attitude de priant qui est de dire : "je le saurai, je Te connaîtrai un jour pleinement, pour l'instant je ne fais qu'en goûter les prémices et le début de la rencontre avec Toi ". Et pourtant, comme je le disais, cette rencontre sert de point de repère. Nous sommes faits pour Lui et les rois mages ont bien compris à la crèche qu'ils étaient faits pour Lui, mais il fallait encore toute une vie pour qu'à la fois l'aigu de ces questions, que toutes ces questions soient plus fines et qu'en même temps elles s'émoussent pour laisser la place non plus à nos ques­tions à nous-mêmes, au monde, mais finalement à Lui en disant : "finalement ce n'est plus moi, ce n'est plus ainsi que je trouverai la réponse, mais c'est Toi qui vis en moi qui me la donneras totalement".

Alors, frères et sœurs, nous sommes à la fois de ces gens qui sont venus à la crèche et ont trouvé cet air plein de Dieu, cette ambiance qui disait la to­talité de la Révélation de Dieu et en même temps nous sommes de ceux qui vont repartir avec au cœur cette rencontre, cette communion, cette présence, le don de sa personne. Et en même temps il faut que tout s'ordonne, s'harmonise à ce que nous sommes. Moi je suis étonné de penser qu'à l'aumônerie bon nombre de garçons et de filles à un moment, dans l'éveil de leur conscience à la vie sociale, à la vie affective, etc ont l'impression que ce qu'ils ont appris de Dieu n'a plus rien à voir avec ce qu'ils recherchent, qu'il y a une sorte de distorsion qui se fait entre ce qu'on leur a appris, ce qu'ils ont gentiment reçu et auquel ils croient, mais ils ont le sentiment que leur quête de devenir quelqu'un, d'épouser, d'avoir un travail, de participer à ce monde, cela n'a plus rien à voir avec la foi. Et souvent certaines démissions dont nous nous plaignons de la part de certains jeunes par rapport à la foi, c'est parce qu'ils ne sentent pas très bien le rapport qu'il y a entre Jésus, la croix, Marie, machin etc ... et puis le monde, et puis les applications de ce monde, les applications de mon désir, mon désir d'homme et de femme en ce monde, qu'est-ce que je vais y faire ? qu'est-ce que je vais donner ? qu'est-ce que je vais construire ? Il semble bien que la crèche, bien c'est beau, c'est bien gentil, mais enfin quelle réponse cela donne ?

Et c'est là qu'il est très difficile d'expliquer que cette non-coïncidence apparente entre les faits de l'évangile que nous célébrons et les questions de ce monde et la force du mal dans ce monde. C'est pour­quoi il faut accepter qu'il y ait une sorte de délai, de distance, et c'est dans cette distance, à mon avis, qui est loin d'être un refus de Dieu de ne pas donner sa réponse, cette distance est un hommage de Dieu à l'homme, à son intelligence, à son cœur, à sa recher­che. Et bizarrement je crois que quand les rois mages repartent de la crèche, nous pouvons y lire avec leur gloire, mais leur nouvelle gloire, voyez, la couronne en quelque sorte elle est un peu de travers après la rencontre avec la crèche (ce n'est pas le cas des san­tons, ils sont parfaitement équilibrés et magnifiques), mais je crois que quelque part cette couronne, ces médailles, ces manteaux sont un peu de guingois après la rencontre avec Dieu, et pourtant ils vont continuer à avoir un peu de gloire humaine, provisoire et passagère qui dit à l'avance celle de Dieu sans y répondre totalement. Au cœur d'un roi mage, cette simple phrase, je pense qu'il disait en sortant de la crèche (c'est moi qui l'imagine) :"pourquoi tant d'amour caché ?"

 

 

AMEN

 

 
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