AU FIL DES HOMELIES

Photos

C'EST CURIEUX, VOUS N'ÊTES PAS TRÈS CHINOIS

Is 60, 1-6 ; Ep 3, 2-3a.4-9 ; Mt 2, 1-12
Epiphanie - année B (dimanche 2 janvier 2000)
Homélie du frère Jean-François NOEL

 

L'histoire a été racontée sur France-Musique, il y a quelques années. C'est l'histoire du fils d'un imprimeur-éditeur de quartier qui à sa mort en rangeant l'atelier, trouve une grosse enve­loppe sur laquelle il découvre la mention "à ne pas ouvrir". Respectant le désir de son père, il conserve soigneusement pendant un certain nombre d'années cette enveloppe sans l'ouvrir. Mais, au bout de six ans, ne pouvant plus tenir, et passant outre le vœu de son père, il l'ouvre et il trouve à l'intérieur des éti­quettes sur lesquelles est simplement marquée "à ne pas ouvrir", une pleine enveloppe d'étiquettes "à ne pas ouvrir". Cette histoire m'est revenue en essayant d'imaginer que ce que nous avons pu attendre du pas­sage de l'an deux mille qui ressemblait peut-être à cette enveloppe "à ne pas ouvrir avant le 31 décembre 1999, à 23 h 59", et qui était peut-être simplement pleine d'étiquettes "à ne pas ouvrir avant le 31 dé­cembre 1999, à 23 h 59". Il n'y avait donc rien à voir de plus, rien à savoir de plus ?

La crèche, on a l'impression de l'avoir tou­jours vu, c'est si simple, nous ne pouvons imaginer qu'elle recèle un secret. Tout semble transparent, im­médiat, à portée de regard, une innocence perma­nente, finalement un peu agaçante !

Mais je peux imaginer que c'est à la crèche que se sont croisés de manière assez paradoxale l'Orient et l'Occident, où ont abouti les recherches les plus opposées des hommes et des femmes d'un bout à l'autre du monde, de ceux qui cherchent à saisir de l'énigme du monde. Certes, il serait bien commode de penser qu'il y ait quelque part quelqu'un qui connaî­trait un secret de quelques mots de quelques lignes qui pourraient nous aider à comprendre et nous aider à vivre, nous aider à dépasser le labeur de notre vie quotidienne, nous donner quelque impulsion ou quel­que dynamisme qui nous feraient voir les choses dif­féremment, nous donneraient envie de vivre diffé­remment. Et il est également vrai que les artistes tant en Orient qu'en Occident s'attellent à chercher à dé­crypter ce que notre regard ne discerne plus en raison de l'opacité et de notre aveuglement, cette part d'invi­sible qui aurait laissé quelques traces, qu'un Dieu négligent aurait laissé de Lui en passant...

Or, à la crèche, il n'y a pas de secret, et il y a un secret. Les mages d'Orient arrivent, il n'y a rien d'extraordinaire, ni une comète ni je ne sais quel phé­nomène extraordinaire, mais le plus ordinaire des ordinaires et pourtant le plus mystérieux et le plus beau, une maman qui donne naissance à un enfant. Finalement à chaque fois qu'on fait le tour de tous les mystères de toutes les énigmes du monde on en re­vient toujours à la fois au corps, au visage de l'hu­main, comme si le visage et le corps de quelqu'un en fait était vraiment le lieu du plus grand secret du monde. Aimer quelqu'un, c'est vouloir saisir, pas seulement goûter mais saisir le secret de cet être, et ce secret reste là à portée de main, de sentiment dans son propre corps ou que son propre visage qui le dissi­mulent, mais pas suffisamment sinon, il en aurait ignoré la présence. Et de la sentir, sans pouvoir le saisir fait naître une envie pressante de tenir ce secret de l'autre ou du monde de tenir enfin quelque chose, mais les choses glissent entre nos doigts, nous échap­pent un peu, et c'est ce sentiment que les choses nous échappent comme le temps qui coule et les années qui s'ajoutent nous découragent un peu sur notre quête fatiguée.

François Cheng, essayiste et à l'occasion, ro­mancier, né en Chine, vit en France depuis plusieurs années, vient d'écrire un très beau livre qui s'appelle : "Le dit de Tiany" (éd. Albin Michel). Il semblerait que ce soit un peu son histoire, en tout cas c'est l'his­toire de Tiany, un peintre chinois qui quitte la Chine peu avant la Révolution culturelle et fort de toute son éducation orientale va à la rencontre de la peinture occidentale : "Un jour pour exprimer la terre qui m'a nourri je serai peintre. Inévitablement je rencontrerai la peinture occidentale, je saurai entrer dans l'inti­mité d'un Gauguin, d'un Monet, d'un Rembrandt, d'un Vermeer, d'un Giorgone, d'un Tintoret, tous ces grands maîtres qui ont exalté la forme par la couleur. Je comprendrai avec la curieuse impression d'avoir depuis longtemps compris que là où l'Extrême-Orient par réductions successives cherche à atteindre l'es­sence insipide où l'intime de soi, voire l'intime de l'univers, l'Extrême Occident, par surabondance phy­sique exalte la matière, glorifie le visible, et ce faisant glorifie son propre rêve le plus secret et le plus fou."

A la crèche, ces deux voies si étrangères l'une à l'autre se sont rencontrées. D'un côté, en Orient, pour un chinois, l'élan de la feuille d'un bambou sym­bolisant le vol sans fin d'une grue, ou pour un japo­nais, la trace de l'encre sur un papier, le grattement têtu de la plume, l'élégance du geste du calligraphe suffisent à dire l'essentiel rien à être ajouté. De l'autre côté, en Occident, Van Eyck peint la Vierge Marie entourée de ses objets familiers au cœur d'un intérieur intime, la main légèrement posée sur l'ourlet de ve­lours de sa robe et de l'autre main à peine écartée avec pudeur devant l'arrivée impromptue de l'ange qui sur­git au milieu des meubles, des rideaux, et des usten­siles de la vaisselle. Hommage puissant de la matière et de la couleur. Il est vrai que le monde, pour simpli­fier à l'extrême, en deux, il y a ceux qui vont chercher le trait plus en plus épuré, le silence le plus parfait et d'autres qui vont explorer la matière, la soulever, l'exalter pour en chercher le mystère. Dans un certain sens, c'est un peu ce qu'a fait M. Mégard à la cathé­drale dans cet autel fait de flammes lourdes de bronze poli, qui sont en quelque sorte une saisie d'un mou­vement qui du fond de la création aurait gardé quel­que envie de dire Celui de qui toute chose tire son nom et son existence. Cette matière aurait l'audace grossière de faire connaître la présence de Dieu.

Or toutes ces démarches-là se croisent à la crèche, et aboutissent à l'Enfant. Si l'Orient et l'Occi­dent se rencontrent là, c'est que cet Enfant, cette ma­man et ce papa disent l'aboutissement de ces recher­ches et en même temps ne l'épuisent pas, c'est-à-dire ils sont là comme un signe qui nous mène plus loin. Quand nous nous mettons à chercher, nous aimerions posséder quelque chose, un auteur, un écrit, un texte, une peinture, une personne qui, aux côtés de qui nous serions satisfaits d'être dans l'essentiel des choses et nous nous apercevons que cette personne, cet auteur, cette peinture même ne suffit pas les années venant, Inessentiel semble être un peu plus loin, encore un peu plus loin. En fait nous ne trouverons pas, jamais ici même de quoi posséder pleinement ce secret, nous pourrons tout au plus nous régaler d'un vol des grues sur un fleuve endormi de brumes ou nous réjouir de la courbure et des harmonies d'une colline, tout autant visiter tous les musées du monde et nous aurons quel­que idée mais nous aurons simplement aiguisé notre appétit de cet essentiel. Mais nous ne pourrons pas l'avoir, nous ne pourrons que passer à côté et le pres­sentir et souvent d'ailleurs il nous sera plus donné que capté. En effet, c'est quand nous serons devenus un peu plus distraits, ou plus libres que quand notre at­tention se sera purifiée de son envie de posséder parce que cet essentiel fuit notre appétit d'ogre et de vam­pire. Il sera donné comme au passage, comme l'En­fant et la mère dans la crèche, il sera donné, mais il nous faut une certaine légèreté intérieure pour pouvoir le cueillir comme un morceau de musique qu'on en­tendrait au loin, comme le visage souriant de quel­qu'un qui exalterait le nôtre, quelque chose qui ne se possède pas, quelque chose qu'on ne peut pas se pré­voir à l'avance ainsi quelque chose qui est donné gra­tuitement et furtivement.

A la crèche, la pauvreté du logis et le dé­pouillement de la mère et l'Enfant sont le dessin mille fois repris de la naissance humaine, tant de fois re­commencé, et pourtant tout aussi étonnant est l'ex­trême simplicité de cette famille qui dessine la plus haute complexité de Dieu qui prend chair humaine, et tout ceci force notre dépossession, nous emmène plus loin, on ne reste pas à la crèche, on ne peut pas pren­dre l'Enfant, les mages n'ont pas pris l'Enfant ; ils ont laissé quelque chose d'eux, quelque chose de pré­cieux. Le voilà, le Dieu invisible devenu visible, pour qu'il reste une trace dans le monde dans lequel nous sommes, il doit rester là où nous n'avons pu le saisir. Au croisement de l'Orient au goût de lignes épurées, et de l'Occident, avide de matière et de lourde de chair humaine, la scène de la crèche se tient là au juste croi­sement de notre quête multiple et unique. S'il est dif­ficile d'avoir toujours faim et de ne jamais être rassa­siés et pourtant c'est comme ainsi que nous grandis­sons. On passe à la crèche, on passe voir l'Enfant, on y laisse ce qu'on a de plus précieux, de l'or, de l'en­cens et de la myrrhe, de notre vie, de notre chair, de notre destinée, et l'on continue son chemin avec un appétit nouveau, parfois un peu douloureux.

Pour terminer sur une note plus légère, ce fa­meux chinois Cheng raconte son arrivée à Paris, il découvre la société parisienne, la crèche c'est quoi, c'est le rassemblement des nations, des races, d'un bout à l'autre du monde, tous ces hommes sont convoqués pour passer dans la crèche, nous les fran­çais aussi, or nous sommes réputés pour avoir des certitudes, ce brave chinois encore un peu timide et qui est invité pour la première fois dans un salon pari­sien raconte : "A table, je réussis un instant à accro­cher l'attention de quelques voisins et m'attirais même des réponses telles que : "comme c'est intéressant, mais comme c'est passionnant", pour peu que je veuille prolonger la conversation en tentant d'appro­fondir le sujet abordé, j'apercevais bientôt des bâil­lements réprimés et quelques regards échangés entre mes interlocuteurs qui semblaient se moquer de ma lourdeur. Je me rappelai alors une des règles d'or de la langue française : pas de répétition surtout dans les conversations où doit briller le brio et la légèreté et qu'avant tout fussent les bons mots, les traits qui font mouche, les traits qui tuent. M'étant épuisé à suivre les propos tourbillonnants je commençais à m'assoupir lorsque la discussion revint à la Chine mais je n'avais pas trop à me fatiguer car plusieurs convives savaient mieux que moi ce qu'est un chinois ou ce que doit être un chinois. Justement l'un d'entre eux après avoir prêté l'oreille un instant à ce que je disais proclama sans ambages : c'est curieux, vous n'êtes pas très chinois d'autres fins esprits se targuant d'être connaisseurs décrétèrent devant moi ce qu'est la pensée chinoise, la poésie chinoise, l'art chinois. En France, nous savons tout ça, les chinois, et peut-être, aurions-nous envie de dire devant la crèche, ce n'est pas très divin tout cela. Après les avoir écouté, j'ai fini par saisir ce qu'ils exigeaient d'un chinois, qu'il soit cet être à l'esprit planant, vierge de tour­ments, dénué d'interrogations, au visage lisse et plat, béatement souriant, fait d'une autre substance que la chair et le sang. Son langage doit être délié, naturel, sans efforts accumulés, sans forme construite, d'une simplicité un peu naïve et son propos doit se ramener à une quelque aimable sagesse. Un être primaire en somme destiné à être maintenu dans sa rusticité na­tive, condamné à être dépourvu de passions et de quête plus aventureuse qui le mènerait vers d'autres métamorphoses. Enfin sorti de la soirée, et respirant l'air frais du dehors, tout en me jurant qu'on ne m'y reprendrait plus, je me répétais qu'il faudrait désor­mais que je m'applique à être chinois, à me conformer à l'idée qu'on se fait en France d'un chinois".

Tout ça pour dire que nous ne savons rien et que nous avons besoin d'apprendre non pas simple­ment du chinois, peut-être d'ailleurs, mais des mages, des autres, et que tout autre qui nous est envoyé inter­roge notre ignorance et non pas nos certitudes et que la crèche est le lieu où tout est dit, mais où tout se reçoit et tout s'interroge. Il y a une sorte de lieu vide, de lieu vide, pour qu'il y ait de la place pour cette interrogation, cet étonnement, pour qu'il y ait de la place pour que notre appétit non pas s'apaise mais s'aiguise, pour que des in vraies questions que nous n'avons pas prévues et je suis sûr et je termine par là que ces vraies questions branchées sur l'essentiel comme on dit, qui ne se reçoivent pas uniquement de nous-mêmes mais se reçoivent de notre vie, de la fa­çon dont nous la vivons, des autres, de la prière, de notre relation avec Dieu, agrandissent, exaltent, nous ouvrent, mûrissent, humanisent et plus que nos certi­tudes, nos idées, nos conceptions, nos théories, c'est la question que nous posons laissant la place à cet es­sentiel qui vient furtivement mais certainement fé­conder notre vie notre cœur et c'est ça la crèche, c'est ce passage si doux, si tendre de Dieu dans la vie hu­maine et qu'on n'a jamais oublié et qui laisse une trace définitive ineffaçable, la trace d'un Dieu qui vient dans la vie humaine.

 

 

AMEN

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public