AU FIL DES HOMELIES

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CÉLÉBRONS SOUS LE MANGUIER

Is 60, 1-6 ; Ep 3, 2-3a.4-9 ; Mt 2, 1-12
Epiphanie - année C (dimanche 7 janvier 2001)
Homélie du frère Jean-François NOEL


Hier après-midi, un petit garçon a été plongé dans l'eau du robinet d'Aix-en-Provence, bénite par un prêtre de cette paroisse, on ap­pelle cela un baptême. Tout à l'heure un autre petit garçon qui porte le même prénom et qui s'appelle Romain, va recevoir un petit morceau de pain qui a été découpé par des religieuses, c'est une hostie, et le geste que Romain va poser ce matin s'appelle la pre­mière communion. Hier aussi, un vieux monsieur très malade a fermé une porte à Rome, c'est la fermeture du Jubilé. Bref, nous sommes dans les rites. Hier après-midi encore, avant le baptême de Romain, une jeune fille me disait : "Mais enfin, mon père, vous n'y croyez plus à toutes ces histoires, à tous ces rites, c'est fatigant, c'est lourd et ancien, il faut du mo­derne". Or, elle venait me demander de célébrer son mariage. Un rite ? Contradiction ... certes.

Aujourd'hui, avec les mages venus adorer dans la crèche l'Enfant-Jésus, nous allons essayer de revisiter notre Église et ces rites. Je profite ce matin, du départ matinal de Frère Yves, qui est parti au Bé­nin avec un des paroissiens, Monsieur Durel, pour inaugurer un jumelage avec une paroisse Bénin, la paroisse de Manta, pour parler de l'Afrique.

Et par le biais du regard de ces rois mages qui sont noir, jaune, rouge, peu importe, ce sont toutes les nations qui viennent s'incliner devant la crèche, es­sayer de revisiter ce que nous, nous célébrons ici. C'est un livre de Richard Kapouchinski, il est polo­nais, c'est un journaliste qui voyage depuis de nom­breuses années en Asie et en Afrique, c'est une sorte de journal de voyage, il a longuement parcouru l'Afri­que, il en connaît ses villes immenses et misérables, il a emprunté ses chemins de brousse les plus écartés, et il termine ce livre qui s'appelle "Ébène" (Plon), en nous racontant ceci : " C'est un énorme manguier, au feuillage épais et éternellement vert. Quand on voyage sur les plateaux de l'Afrique, sur l'étendue du Sahel, on est frappé par une image récurrente, sur les immenses terres sablonneuses brûlées par le soleil, sur les terres recouvertes d'herbe jaunie et parsemées de rares arbustes épineux, surgit régulièrement un arbre solitaire, isolé. Sa frondaison est luxuriante et fraîche. Peut-être qu'ici poussait jadis une forêt, mais elle a été abattue puis brûlée, seul un manguier aurait été préservé. Consciente de sa valeur, la population a tout fait pour le conserver. Autour de ces arbres so­litaires, se trouve en effet un village : en apercevant au loin un grand manguier, on peut hardiment se diriger dans sa direction en sachant qu'au bout du chemin, il y aura des hommes, un filet d'eau, et peut-être même quelque chose à manger. Les hommes ont sauvé l'arbre car sans lui, il ne pourrait pas survivre, dans ces régions torrides, l'homme a besoin d'ombre pour exister, l'arbre en est le dépositaire et le pour­voyeur. Si dans le village il y a un instituteur, l'arbre tient lieu d'école, et le matin, il entraîne sous ses ra­mures les enfants du village entier, il n'y a ni classe, ni limite d'âge, qui veut venir vient, le maître ou la maîtresse attache au tronc un alphabet imprimé sur une feuille de papier, il montre les lettres avec une baguette, les enfants regardent et répètent, ils doivent apprendre par cœur car, il n'y a ni crayon, ni papier. C'est l'après-midi que les choses sérieuses se passent, les adultes se retrouvent sous l'arbre pour tenir conseil. Le manguier est le seul endroit où ils peuvent se réunir et discuter, car dans le local, il n'y a pas de local suffisamment spacieux. Les gens se rendent à cette réunion avec ponctualité et bon gré, (comme vous ce matin), les africains ont une nature collecti­viste, ils éprouvent un besoin intense de participer à tout ce qui fait partie de la vie du groupe, toutes les décisions sont prises de concert. Quand la journée tire à sa fin et que l'obscurité tombe, l'assemblée in­terrompt sa réunion et rentre à la maison, dans les ténèbres on ne peut pas se quereller ni discuter, pour discuter on doit voir le visage de celui qui prend la parole, on doit être sûr que ses paroles et ses yeux parlent le même langage. Alors commence l'heure la plus agréable, l'heure que je préfère, celle où l'on raconte les évènements de la journée, les histoires, où se mêlent la réalité et la fiction, des éléments drôle et d'autres effroyables. Qu'était donc cette forme ef­froyable et furieuse qui ce matin a fait un boucan infernal dans les buissons, un oiseau bizarre s'est envolé dans les airs et a disparu. Les enfants ont chassé une taupe dans son trou, ont fouillé ses gale­ries, mais la taupe n'y était plus. L'heure du soir est importante parce que c'est l'heure où la communauté s'interroge sur son essence et ses origines, prend conscience de sa particularité, de ses différences, et définit son identité. C'est l'heure où l'on converse avec les ancêtres qui même s'ils sont partis, sont tou­jours là, nous accompagnent dans notre vie et nous protègent contre le mal. C'est le soir aussi, où ces hommes qui parlent entre eux, avec des voix sérieuses et émues, leurs paroles sont empreintes d'un senti­ment de responsabilité envers le peuple, ils se sentent tenus de préserver, de développer son histoire, per­sonne ne peut dire : lisez cette histoire dans les livres, car les livres n'ont été écrits par personne, leur his­toire n'existe pas en-dehors de celles qu'ils racontent, et dans ces mythes, dans ces histoire, à la place des dates et des repères, il y a simplement "il y a long­temps, il y a très longtemps", il y a tellement long­temps que personne ne s'en souvient. C'est ainsi que la place sous le manguier est désertée jusqu'au lever du jour. A l'aube, le soleil et l'ombre de l'arbre sur­gissent simultanément. Aussi curieux que cela pa­raisse, la vie humaine dépend d'éléments aussi fuga­ces et fragiles que l'ombre. L'arbre est plus qu'un arbre, il est la vie. Si sa cime est frappée par la fou­dre et que le manguier brûle, les gens ne pourront plus s'y abriter du soleil ni s'y réunir. Ne pouvant plus s'y réunir, ils ne seront plus en mesure de prendre des décisions, d'entreprendre des démarches, ni surtout, ils ne pourront plus se raconter leur histoire qui ne peut être transmise que de bouche à oreilles au cours de ces réunions vespérales, à l'abri du manguier. Alors, ils l'oublieront, sa mémoire disparaîtra. Ils perdront ce qui les reliaient, ils se disperseront, cha­cun ira de son côté. Un homme seul ne peut survivre plus d'un jour, solitaire, l'homme est condamné à la mort. Par conséquent, si l'arbre est foudroyé, les hommes qui vivaient sous son ombrage périront à leur tour".

Il y a douze manguiers, douze arbres à l'om­bre desquels nous sommes là pour nous raconter notre histoire, notre origine, ces manguiers sont les douze apôtres. Et le ciel, les étoiles, la fameuse étoile qui a guidé les mages, cette étoile grâce à laquelle notre mémoire est vivante, et que nous pouvons nous dire les uns aux autres d'où nous venons et où nous allons, et pourquoi nous sommes un peuple en marche, c'est le Christ. Et nous sommes là parce que nous sommes ce peuple convoqué sous les manguiers. Et nous célé­brons notre origine, notre histoire, notre essence. C'est pour cela qu'il y a des rites, c'est notre histoire. C'est pour cela qu'on raconte toujours la même histoire avec ces rois mages qui viennent avec leurs grandes couronnes et de magnifiques manteaux de velours. Et cette fille me disait hier : "Ce n'est plus possible d'y croire". Et pourtant, elle est là pour demande un ma­riage, elle demande un rite. C'est étonnant comme l'idée d'une émancipation l'emporte sur les réflexes religieux les plus archaïques. Drôle de course en avant qui considère comme aveuglément en dépit de toute raison, que le monde moderne sera plus perti­nent, plus humain. Il faut essayer de s'émanciper de ces choses trop anciennes, de nos rites, de nos mythes, pour pouvoir inventer quelque chose de plus moderne, de plus improvisé, de plus spontané On frappe à la porte du presbytère où l'on demande de nouveau que quelqu'un "d'autorisé" accomplisse ce qu'il faut faire quand un homme et une femme s'aiment et veulent que cet amour soit dit, chanté, célébré, parce que l'on sent qu'il faut parler un autre langage, et pas seule­ment les mots que l'on a envie de dire, mais d'autres mots déjà usés, plus universels. Et nous, les prêtres, nous sommes là derrière avec nos livres des rites, avec le costume local des rites, parce qu'il n'y a pas d'autre manière d'interroger l'origine, de se dire qui l'on est et vers où l'on va : le "manguier." Il n'y a pas d'autre manière de se dire notre identité que d'être là.

On a inventé le dimanche des familles, qui revient tous les quatre dimanches. Mais comme le disait un garçon du catéchisme, c'est dommage qu'il n'y en a qu'un par mois, parce que quand on le loupe, il faut attendre le mois suivant pour venir à la messe. J'ai beau lui dire qu'il pourrait peut-être venir le se­cond dimanche, mais ce n'est pas le dimanche des familles, donc cela ne marche plus.

Des rites ... C'est vrai qu'il faut que les rites soient vivants, soient heureux, soient le mieux célé­brés possible, pour qu'effectivement ils disent ce qu'ils ont à dire, mais on y a plaisir à y être. La fille me disait hier : "moi je ne comprends rien, on s'assoit, on se met debout". Vous êtes assis parce que c'est fatigant d'écouter quelqu'un qui parle, donc il vaut mieux être assis, si vous étiez debout, vous verriez la tête que vous feriez si je parlais dix minutes ou da­vantage. Quand vous allez vous lever tout à l'heure cela a un sens, on va signifier la résurrection, nous sommes des hommes debout sous le manguier pour dire que nous sommes des gens qui peuvent regarder presque face à face le ciel. Nous ne sommes pas comme les rois mages qui viennent adorer à genoux, déjà l'histoire que nous avons parcouru de Jésus en­fant à Jésus sur la Croix, la Croix nous a permis de sortir de la crèche, c'est un drôle de manguier que la Croix !

Et l'universel est là, vibrant, puissant, car nous sommes dépositaires d'une question qui concerne toute l'humanité, puisque ces rois africains, jaunes ou rouges sont venus s'incliner symbolique­ment dans la crèche, sont venus transformer le man­guier de leur village en un l'Enfant-Dieu. Ce manguier universel pour tous les villages, pour tous les hommes de toutes les races et toues nations, c'est nous qui l'avons, c'est terrible d'être dépositaires de quelque chose qui concerne tous les hommes.

Avant de transformer le manguier en Église, on s'y est souvent mal pris, on a coupé quelques man­guiers un peu trop vite, et l'on continue parfois à an­noncer l'évangile en coupant trop rapidement les manguiers des hommes. Nous n'avons pas su vrai­ment être dépositaires de ce manguier universel. Ima­ginez que ce ne soit pas chez nous que soit arrivée cette histoire de Jésus, mais au Japon, au Groenland, et qu'on vous ait raconté qu'un petit garçon est né dans un igloo, vous diriez : oui, c'est sympa, mais c'est loin, et puis il fait un peu froid, et l'on ferait peut-être une communion au Corps et au Sang du Christ non pas sous les espèces du pain et le vin, mais je ne sais pas, sous la forme de graisse de phoque... Imaginez un japonais, c'est la même distance. Nous avons le nez tellement collé à la vitre de la révélation dans la crèche, nous sommes tellement baignés de ces histoires que nous avons l'impression de ne rien voir, c'est cette surdité et cet aveuglement que je voudrais réveiller : or, c'est cela que les mages ont vu. En fait cette fille hier, elle ne voit pas qu'elle ne voit plus ! Le monde est encore tellement baigné des éléments de la révélation qui nous ont été transmis et qui nous sont confiés, que nous ne les voyons plus, nous avons l'impression qu'il faut tout balancer pour y voir un peu clair. Les mages ils avaient tellement cherché une épuration dans leur démarche, dans le ciel, dans les manuscrits, que lorsque cette étoile a brillé symboli­quement, je ne sais comment c'est arrivé dans leur vie, ils se sont mis en route, sans hésiter. Il fallait qu'ils fassent vite, entre la naissance de l'étoile et celle de l'Enfant, il y a une sorte d'urgence. Après on ne sait plus rien d'eux, de ce long moment d'appropriation, de la manière dont chacun dans sa culture, dans sa lan­gue, sous son manguier a reçu, interprété, pris le che­min, que le Dieu unique leur a présenté.

C'est à nous qu'il a été dit, c'est à nous que cette crèche a été ouverte, c'est nous qui voyons ren­trer les rois mages, et c'est nous qui ne les voyons plus parce que nous sommes tellement baignés dans cette histoire, que nous ne voyons plus que nous avons nous, le trésor. Des hommes auraient et donne­raient leur vie pour voir ce que nous voyons. Ils au­raient donné leur vie pour célébrer ce que nous célé­brons. Nous nous interrogeons sur le Salut de toute l'humanité. Chaque homme ici peut trouver à se re­connaître dans ce que Dieu a voulu lui dire. Ce n'est pas un manguier pour une tribu dans un coin d'Afri­que, c'est le manguier pour le salut du monde, pour tous les hommes. Nous sommes dépositaires de ces images-là, de ces symboles-là, de ces rites-là, et notre célébration est le lieu où nous nous disons les uns aux autres : c'est ce que Dieu a voulu pour tous les hom­mes. Nous pouvons avoir l'air de trouver fatigantes ces célébrations de rites, nous ne le faisons pas uni­quement pour nous. Notre communauté ici est à la fois pour elle-même, s'interrogeant, s'identifiant, se reconnaissant, s'interpellant sur l'avenir, sur son passé, son tragique à travers les différents évènements, bap­tême, première communion, et en même temps elle s'interroge pour appeler tous les hommes à retrouver ici la place de leur propre interrogation, sur leur es­sence, leur origine. Ne nous laissons pas avoir par une sorte de "soft athéisme", un athéisme qui n'a même plus de nom, il est de bon ton d'être un peu méfiant ou soupçonneux par rapport à des choses, comme les rites de l'Église catholique. Le journaliste qui ra­contait hier la fermeture des portes du Jubilé, je sen­tais une certaine ironie dans la manière dont il décri­vait Jean-Paul II, qui dans sa maladie, à quatre-vingts ans, devait avoir l'air un peu ridicule à pousser une porte. Et j'ai senti comme en écho ce qu'on racontait sur Brejnev, il y a bien longtemps, presque momifié et vieux, il y avait quelque chose comme ça dans la voix du journaliste hier qui disait : cette Église catholique quand même se faire représenter par un homme aussi âgé, si malade, quelle honte. Et pourtant, il y avait un rite. Et l'on ne pouvait pas le faire à sa place, c'était à Jean-Paul II de pousser cette porte. Cela ne change rien et pourtant tout est dit.

C'est là que nous sommes ensemble un peu­ple, et que nous devons nous y reconnaître dans la célébration, dans ce que Dieu veut de nous, dans ce que Dieu veut que nous disions les uns aux autres, à travers le baiser de paix, ce manger et ce boire que nous allons partager ensemble, nous célébrons pour que nous nous reconnaissions dans le chemin que nous avons à vivre devant Dieu et qui va aller plus loin que la crèche.

Frères et sœurs, que nous ayons en ce début de millénaire, la joie de célébrer, que nous sommes là au cœur de ce que Dieu nous a demandé de faire et de vivre ensemble. Que nous ayons cette adhésion pro­fonde à l'intérieur du cœur pour que chacun de nous ici se retrouve, se découvre, comme frère et comme fils de Dieu. C'est peut-être cela l'essentiel du mes­sage que nous avons à nous dire sous ce manguier-là.

 

 

AMEN

 

 
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