AU FIL DES HOMELIES

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SUIVRE LA TRACE !

Is 60, 1-6 ; Ep 3, 2-3a.4-9 ; Mt 2, 1-12
Epiphanie - année B (dimanche 5 janvier 2003)
Homélie du frère Jean-François NOEL

 

Ce n'était pas si simple pour nos anciens de distinguer entre les êtres animés et les êtres inanimés. Il y a une question très particulière qui se pose sur un être animé ou inanimé, ce sont les étoiles. Vous qui êtes très intelligents, vous savez que cela ne bouge pas (ce qui n'est pas tout fait vrai d'ail­leurs), mais les anciens pensaient que les étoiles bou­geaient, et que toute notre histoire, notre calendrier, sont articulés sur ces astres : le grand du jour, le petit de la nuit, et ceux innombrables qui peuplent le ciel étoilé de nos nuits d'hiver. Les anciens pensaient que le ciel était comme un grand écritoire sur lequel on pouvait lire nos vies. Nous continuons à le croire par les signes du Zodiaque, en pensant que tel "taureau", ou tel "scorpion" a son avenir ou son passé écrit ou non dans le ciel, bref, nous interrogeons le ciel.

L'astre dont il est question dans l'évangile d'aujourd'hui sur les rois mages, s'articule assez bien sur cette très ancienne interrogation qu'ont eu les hommes, d'interroger les cieux. De multiples religions multiplient les cieux en les comptant parfois jusqu'à sept, il y a les cieux féconds, les cieux stériles. Nous avons la météorologie qui est en fait une autre ma­nière de parler d'une petite religion locale, puisque le gros de nos conversations se porte sur "quel temps fait-il"? C'est une sorte de divinité locale avec les prêtres qui officient à la télévision et que nous écou­tons avec inquiétude. On n'a pas fini d'interroger les cieux ni les astres et on n'a pas commencé aujour­d'hui. J'imagine bien que l'inquiétude religieuse, dont je pense qu'elle a toujours secoué l'humanité depuis les grottes, jusqu'à cette grande grotte dans laquelle nous sommes ce matin, a poussé les hommes à inter­roger ce qui n'était pas compréhensible immédiate­ment. Méfions-nous d'imaginer que nous avons fait un immense progrès et que nous sommes bien plus intelligents que les néandertaliens qui ont occupé il n'y a pas très longtemps cette région, parce que j'ima­gine volontiers que ces hommes, un dimanche matin, parlaient eux-mêmes avec perplexité de la préhistoire, ils s'interrogeaient comme nous sur ce qui s'était passé bien longtemps avant eux. Donc les choses n'ont pas tellement évolué, toutefois, l'évangile apporte un élé­ment nouveau, révolutionnaire, définitif, pas encore tout à fait compris de nous, et qui ouvre une nouvelle perspective.

Il faut commencer par cette étoile. La ques­tion est de savoir où "bon Dieu de bon Dieu", où est Dieu ? C'est la question. Où se cache-t-Il ? Est-Il passé, nous laissant, nous abandonnant ? Se cache-t-Il dans les forêts, dans les campagnes, dans le temps, dans les nuages, dans les astres, dans les autres, en moi, dans mon cœur ? Quand j'interroge un certain nombre de chrétiens, dont nous sommes, l'idée un peu mélangée de la spiritualité, de l'intériorité dont nous sommes très friands actuellement, fait que beaucoup de gens pensent que Dieu est en chacun de nous. C'est vrai. Mais alors, les anciens étaient-ils très bêtes ? N'avaient-ils pas compris que le cœur de l'homme, ces néandertaliens très poilus, ne pouvaient-ils peut-être pas imaginer que l'autre était une demeure de Dieu ? Mais ne soyons pas méprisants pour nos ancêtres. Peut-être cherchaient-ils Dieu avec la même intensité et la même rigueur que nous ?

Il y a une difficulté à comprendre comment le monde a été placé devant nos yeux pour qu'il nous mène à Dieu. Soit je considère que Dieu habite les étoiles, ou est dans l'étoile, soit je considère l'étoile d'une nouvelle manière, et c'est cela qui s'est passé pour les rois mages, en pensant qu'elle est un signe qui nous ramène sur la terre. Nous devons lever les yeux pour interroger les cieux, pour interroger la pré­sence de Dieu, dans cette démarche habituelle de l'homo érectus qui s'élève et qui regarde non plus simplement l'horizon mais un peu plus haut que lui pour découvrir et interroger le problème de sa vie, de sa fin, de la souffrance, de la maladie, de la mort. Donc, il lève les yeux vers les cieux et l'on verra ce mouvement très fréquemment repris dans l'évangile : "Pourquoi regardez-vous vers le ciel …?" Et en même temps qu'on l'invite à lever les yeux vers le ciel et à interroger les astres, mais sans s'y arrêter, ces astres, tout doucement, le pousse à prendre un chemin et le ramène à l'ordinaire, au terrestre quotidien.

Il faut passer par ces interrogations profondes que sont la profondeur, le mouvement cosmique, toutes ces choses affectivement qui continuent à fas­ciner, parce qu'il faut réveiller la fascination, réveiller l'émerveillement, et que dans cet émerveillement, nos sens comme aiguisés, découvrent que les choses ordi­naires étaient grosses de Dieu. Nous ne pouvons pas directement aller à l'ordinaire parce qu'il nous faut une sorte de réveil de nos propres sens. Les mages ils en ont vu des tonnes d'enfants. Mais Celui-là, ils vont le voir différemment et y entendre la pleine présence définitive de Dieu qui vient sur terre. Si la sagesse de l'évangile a inventé de mettre le début de l'Incarnation de Dieu dans une grotte, un élément naturel, ce n'est pas un hôtellerie, il n'y a pas des gens autour, mais il y a une sorte de mise en place, de mise en scène très unique, très particulière qui ressemble à un laboratoire de lecture : la grotte, la nuit, les étoiles, les bergers, l'âne et les moutons, dont le règne animal, le règne minéral, les étoiles au-dessus de tout cela, et les ma­ges viennent pour que dans cet environnement très ordinaire, explose à leurs yeux et dans leur cœur, la pleine présence de Dieu. Ce que le christianisme a à dire actuellement, c'est que toute chose en ce monde, n'est pas Dieu, non, mais en est la trace, le signe. On peut découvrir Dieu en toutes choses maintenant, aucune chose n'est étrangère à cette marque de Dieu. C'est marqué en-dessous, non pas "made in China", mais "de Dieu". C'est cela que révèle le christianisme.

L'extraordinaire s'est comme niché à l'inté­rieur de l'ordinaire, et avec des yeux particuliers qui sont ceux de la foi, avec des oreilles de la foi, avec le nez de la foi, qui sont tous les sens ouverts à la pré­sence de Dieu, ce qu'on va faire pour Agathe et Lilou, on va leur ouvrir tous les sens à cette présence de Dieu. Avec ces sens ouverts, on y découvre la pré­sence active, féconde, souterraine, insistante de Dieu dans chacune de nos vies. Dans l'évangile il y a sans arrêt comme un réveil : rappelez-vous de l'aveugle-né et de tous ceux qui ont approché le Christ. Ils croyaient voir mais ils ne voyaient pas, ils croyaient entendre, mais ils n'entendaient pas, et l'évangile est toujours en train de nous dire : vous croyez voir, mais vous ne voyez pas, vous croyez entendre, et vous n'entendez pas. C'est la manière dont le christianisme et cette fête de l'Epiphanie va renverser radicalement out le grand sentiment religieux qui anime l'humanité depuis le début de sa création. C'est vrai qu'il y a quelque chose de caché, et ce quelque chose, c'est la marque de fabrication que Dieu a laissé, pour que de trace en trace nous découvrions sa présence. C'est pour cela que nous, les chrétiens, nous sommes appe­lés à avoir du flair, le flair de la manière dont Dieu a laissé ses traces pour que nous puissions pas à pas le retrouver. Nous sommes bien libres dans nos forêts internes de partir ou non à la chasse de Dieu, c'est cela la liberté qui nous est donnée. Nous sommes invités à une quête, mais nous ne sommes pas obligés d'y aller. Dieu ne s'impose pas. Il a laissé une manière de faire pour que nous prenions sur nous de décider si oui ou non, nous allons à sa recherche. Mais Il dit : aucun des événements que tu as à vivre sur cette terre n'est muet, ils parlent tous de Moi.

Tout cela m'explique un peu mieux l'intention de cet évangile. Si j'étais athée, et un peu contre l'Église, je dirais que cet évangile des rois mages c'est une vulgaire récupération, les chrétiens se pensent au centre de la vérité, il fallait bien inventer un évangile dans lequel tout le monde vient vers eux en disant : d'accord, ça marche, c'est vous la vérité. Ce sont les rois mages, il fallait bien que dans l'évangile à un ce tain moment les nations païennes s'accroupissent de stupéfaction devant la vérité qui est donnée aux ca­tholiques et aux chrétiens. Il fallait bien trouver un moyen de rendre un discret hommage de la part de rois païens qui auraient beaucoup cherché dans les astres, dans les manuscrits et les grimoires, mais en ignorant que c'était dans la crèche que cela se passait. C'est là une version tout extérieure de l'évangile. Mais c'est l'intention quand même. Seulement, il y a Hé­rode ! Il y a son inquiétude, sa colère, et les saints innocents qu'on entend déjà hurler d'horreur derrière cet évangile. La manière dont ce signe si humble, si caché et si petit est comme une bombe à retardement de la présence de Dieu provoque déjà une haine, une jalousie, un refus parce que le signe que Dieu laisse en ce monde est un signe de contradiction. C'est cela qui fait l'originalité propre. Ce n'est pas simplement comme je le disais au début, que Dieu a laissé suffi­samment de traces pour que si on se prend un peu la tête ou le cœur ou l'esprit, on trouve la présence de Dieu, c'est certain, mais le signe est la contradiction. Cela veut dire qu'il n'y a pas simplement les grands signes tous positifs qui vont dire Dieu, mais même les signes les plus négatifs vont continuer à dire Dieu : la petitesse, l'effacement, la souffrance, la mort, vont parler de Dieu, ils ne vont pas le nier.

C'est là que l'évangile n'est pas récupérateur, il renverse en fait, sans en avoir vraiment l'air, la lec­ture des signes de la présence de Dieu dans ce monde. Désormais, à partir de l'humilité de la crèche, de l'or­dinaire d'un enfant qui vient de naître, de l'ordinaire d'un jeune couple avec un âne, un bœuf et quelques étoiles au-dessus d'eux, à partir de ce moment-là, au­cun ordinaire n'est muet, rien n'échappe à ce qu'est Dieu, tout parlera de Dieu, même la mort de cet En­fant. Peut-être Hérode en a-t-il eu obscurément le pressentiment, dans une rage intérieure, que ce ne sera plus sa puissance (et il sent que sa puissance est me­nacée), ni la puissance de tous les grands, de tous ceux qui s'appuient sur leur force, car elles sont toutes menacées par l'annonce d'aujourd'hui que ce qui est faible, rejeté, ignoré, mis au rebut, la fameuse pierre d'angle, ce signe de contradiction sera le signe du salut pour tous les hommes de tous les temps, de tou­tes les langues, de touts les races.

 

 

AMEN

 
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